L’Antisémite de Pascal Boniface et ses leçons

Le lobby pro-Israël fonctionne sur la présomption qu’il faut que la raison et la preuve, après quoi même l’humanité, soit abandonnées. Boniface note (L'Antisémite, p.123) : « Si je critique le gouvernement israélien, cela ne peut être à la suite d’un raisonnement ou d’une analyse, mais parce que je suis payé pour. Cela évite de se remettre en cause et permet une confortable détestation. »

En 1981, Pascal Boniface devient membre du Parti Socialiste. Spécialiste des questions de défense et de désarmement, Boniface est membre du secrétariat international du PS, pour s’occuper des positions politiques à définir sur ces questions.   

En 2000, Boniface fait partie (p.45) « d’un petit groupe de travail afin de réfléchir à l’élaboration d’une nouvelle position du PS sur le conflit israélo-palestinien, au regard de l’ambigüité des dernières années. » 

Boniface produit ensuite une note de 1300 mots sur le sujet, avril 2001 (reproduit dans son La France malade du conflit israélo-palestinien de 2014 et dans L’Antisémite), où il écrit en conclusion :

« Il vaut certes mieux perdre une élection que son âme. Mais, en mettant sur le même plan le gouvernement d’Israël et les Palestiniens, one risque tout simplement de perdre les deux. Le soutien à Sharon [devient le Premier ministre en mars] mérite-t-il que l’on perde 2002 ? [Oui au deux !]

« Il est grand temps que le PS quitte une position qui, se voulant équilibrée entre le gouvernement israélien et les Palestiniens, devient du fait de la réalité de la situation sur place de plus en plus anormale, de plus en plus perçue comme telle, et qui ailleurs ne sert pas – mais au contraire dessert – les intérêts à moyen et long terme du people israélien et de la communauté juive française. »

Boniface va être de ce fait étiqueté « antisémite ». Dix-sept ans plus tard, rien n’a changé. Dans une préface à la note de 2001 dans La France malade … il note (p.214) :

« Ce n’est pas parce qu’il y a plus d’Arabes que de juifs [en France] qu’il faut condamner l’occupation israélienne, c’est parce qu’elle est illégale et illégitime, contraire aux principes universels et au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cette note reste hélas d’actualité. »

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Pascal Boniface est Monsieur Tout-le-monde. Jeune garçon, les faits et la littérature les lectures qu’il a faites l’ont naturellement rendu sensible aux souffrances historiques de la communauté juive et à la situation de l’État de Israël.

Dans les années 70, les crimes de Vichy sont tardivement exposés en France. Un documentaire sur l’affaire Dreyfus souligne l’antisémitisme à la fin du XIXe siècle et la grandeur de la lutte contre lui. Le Chagrin et la Pitié, documentaire révolutionnaire, censuré un moment en raison de ses révélations sur la collaboration, complète son éducation.

Ainsi Boniface était (p.38) « très fortement sensibilisé à la cause de la lutte contre l’antisémitisme » – occasionné par les horreurs des camps de concentration, les déportations sous Vichy, l’injustice intolérable de l’affaire Dreyfus et en général une admiration pour les grands auteurs juifs.

Puis, comme Monsieur Tout-le-monde (p.39) :

 « Mon appréciation du conflit israélo-palestinien a évolué au cours des années de manière, me semble-t-il, plutôt représentative de l’évolution générale et globale de l’opinion publique française : d’un soutien fort à Israël à la prise de conscience du sort des Palestiniens. »

Une succession d’événements amène Boniface à une reconsidération de ces premières opinions. L’intervention d’Israël et ses actions dans la guerre civile du Liban après 1982 exposent Israël comme un agresseur, non plus un faible David confronté à des voisins plus puissants. La répression violente de la première Intifada non-violente a été un moment fondamental. Et, bien sûr, la colonisation en cours dans les territoires occupés – contraire au droit international.

Boniface est aussi du genre homo academicus. Sa spécialité fait qu’il aborde les affaires du Proche-Orient, comme d’ailleurs, avec les qualifications professionnelles acquises de par sa formation. Il aurait fallu que Boniface comprenne que, concernant Israël, d’autres critères s’appliquent.

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Le lobby pro-Israël fonctionne sur la présomption qu’il faut que la raison et la preuve, après quoi même l’humanité, soit abandonnées.

Boniface note avec ironie (p.123) :

« Si je critique le gouvernement israélien, cela ne peut être à la suite d’un raisonnement ou d’une analyse, mais parce que je suis payé pour. Cela évite de se remettre en cause et permet une confortable détestation. »

Boniface est un peu lent à comprendre (p.167) :

« Ce qui m’est arrivé est à peine croyable. Depuis seize ans, les mêmes arguments sont invoqués alors qu’une simple réflexion de quinze secondes peut en déceler l’inanité. Les mêmes idées reçues qui ne devraient pas résister à l’examen semblent gravées dans le marbre. J’ai du mal à croire que, dans un monde où la connaissance, le réflexion individuelle et/ou collective et les moyens de savoir et de comprendre augmentent chaque jour, on puisse encore affirmer que critiquer le gouvernement d’un pays équivaut à le haïr, ainsi que son peuple. La stratégie consistant à mettre en avant la lutte contre l’antisémitisme au service de la protection d’;un gouvernement, alliant droite dure et extrême droite, paie depuis longtemps. »

Il y a multiples tyrannies à travers le monde. Il est permis de les analyser et de critiquer leur caractère ; certaines sont même vues favorablement. Mais pour un pays en particulier, la liberté d’expression n’applique pas.

De plus, les détracteurs d’Israël et critiques des sujets apparentés ne peuvent s’expliquer sur rien d’autre. Il faut faire taire ces voix. À l’automne 2014, Boniface était invité à une bibliothèque municipale à parler sur « Les conflits dans le monde ». Le maire, « saisi par deux associations communautaires juives », annule l’événement. Boniface note que le sujet du jour était l’Ukraine. Qu’importe !

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À part Boniface cas d’école, les implications sont profondes. L’éducation, l’intelligence, l’érudition – ce sont là des zones interdites. A quoi servent l’édifice entier des institutions d’enseignement et les chercheurs ? On préfère les catéchismes. Cependant l’Occident se répand en injures contre les écoles coraniques qui se consacrent à produire des intégristes en série, peut-être même des adeptes du djihad.

Boniface fait référence à un cri du phalangiste, chien fou et lieutenant de Franco, José Millán Astray à une réunion en octobre 1936, en réponse à la position de principe de Miguel de Unanumo : « ¡Muera la inteligencia! ¡Viva la Muerte! » Mort à l’intelligence !

Moins la politique des gouvernements israéliens successifs et leur brutale occupation sont moralement acceptés, plus ils dépendent de la devise « mort à l’intelligence ! » Cela s’appelle la hasbara.  

Le lobby pro-israélien fonctionne ouvertement en France comme une cinquième colonne, comme ailleurs – aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie, etc. Horreur – même chez le bolcheviste (maintenant Putin) au couteau entre les dents ! Plutôt, le lobby a une place privilégiée à la table. Voilà la Saison France-Israël 2018. Que se passe-t-il ?

Robert Badinter, ministre de Justice sous Mitterrand et militant des droits de l’homme, fait un discours à UNESCO le 6 décembre 2016, où il déclare :

« Ce qui est certain, c’est qu’à la faveur du conflit israélo-palestinien, l’antisémitisme s’est à nouveau largement déployé sous la dénomination d’antisionisme. Il faut avoir la lucidité de reconnaître que, sous cette dénomination qui renvoie au sionisme, ce sont bien les Juifs, et les Juifs partout dans le monde, qui sont visés. Et je dirai que l’antisionisme n’est en profondeur rien d’autre que l’expression contemporaine de l’antisémitisme, c’est-à-dire de la haine des Juifs. »

Dans sa note de 2001 Boniface avance :

« Le lien entre la lutte contre l’antisémitisme et la défense à tout prix d’Israël tourne court, et peut même s’avérer contre-productif. On ne combattra pas l’antisémitisme en légitimant l’actuelle répression des Palestiniens par Israël. On peut au contraire et malheureusement le développer en agissant ainsi.

« Le terrorisme intellectuel qui consiste à accuser d’antisémitisme ceux qui n’acceptent pas la politique des gouvernements d’Israël (et non pas l’État d’Israël), payant à court terme, peut s’avérer catastrophique à moyen terme. »

Des mots prophétiques.

Le vrai antisémitisme a été instrumentalisé par la propagation du faux antisémitisme. L’État d’Israël en est le bénéficiaire et les Palestiniens les victimes immédiates. Les défenseurs de la vérité en sont les victimes secondaires – et les Boniface les boucs émissaires de la comédie en cours. Les communautés juives en général, y compris la communauté française, sont aussi victimes de leur inclusion non sollicitée dans la criminalité d’Israël et de sa protection institutionnalisée qui se cache derrière le canard du faux antisémitisme.

Mais la hasbara, une attaque contre les faits, la raison, l’humanité, le langage – même le sens lui-même – est un crime contre tous. 

 

Pascal Boniface, L’Antisémite, Max Milo Éditions, Paris, décembre 2017.

Cet article est un abrégé d’un long article en anglais – ‘France and the Antisemitism Canard’, publié par Dissident Voice, 2 mars 2018.

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