L'audience d'Assange ou la mascarade du 21/10/2019 - Assange : "This is inequitable"

Malgré le rapport sur la torture psychologique exercée sur Assange, c'est le journaliste est qui l'accusé (pas le Royaume-Uni)

Depuis la Westminster Magistrates Court à Londres le 21 octobre 2019 à 10 heures.

Manifestations pour la libération de Julian Assange © Eva Rodríguez Manifestations pour la libération de Julian Assange © Eva Rodríguez

 

Hier, le 21 octobre 2019, s'est tenue l'audience du Fondateur de WikiLeaks, Julian Assange à la Westminster Magistrates Court de Londres. Depuis son arrestation, il y a dix-sept nouveaux chefs d’inculpation qui relèvent de l’Espionage Act et le journaliste encourt une peine de cent-soixante-quinze ans de prison. Confiné et isolé à la prison de Belmarsh qui est destinée aux terroristes, cette audience a été la première où il se sera rendu physiquement. Il s'agissait d'une audience dite de « case management » destinée à faire le point et à proposer de nouvelles dates pour les sessions à venir. Depuis son arrestation en mai et jusqu'à son jugement prévu le 25 février 2020 où il sera décidé s’il est extradé vers les États-Unis, Julian Assange sera auditionné tous les vingt-huit jours en présentiel ou par visioconférence. Signalons d'emblée, pour éviter tout suspens, que les demandes de délais de la part de la défense ont été refusées par la juge. Ici, il n'y avait pas d'échange mais une série d'instructions imposées par la magistrate qui les tenait elle-même de l'accusation, qui les tenait-elle même de l'ambassade des États-Unis, qui les tenait-elle même de....  (???) mystère.

Manifestations pour la libération de Julian Assange devant la Westminster Magistrates Court © Eva G.R.

Environ cent-vingt personnes sont venues de toute la France à Londres pour manifester leur soutien à Assange devant la Westminster Magistrates Court et devant l’Ambassade de l'Australie à Londres. La clameur n’aura pourtant pas pu être entendue par l’accusé car le tribunal est insonorisé. Parmi les personnes ayant assisté à l'audience, il y avait l'ancien ambassadeur du Royaume-Uni, Craig Murray, la députée allemande Helke Hänsel, Maxime Nicolle (l'un des porte-paroles des Gilets Jaunes), je crois présent uniquement à la toute fin de l'audience, Juan Branco (l'un des conseillers juridiques de WikiLeaks) et le rédacteur en chef de WikiLeaks Kristinn Hrafnsson.  Sans doute le journaliste John Pilger était-il également à l'intérieur. [Je le saurais plus tard, il y avait aussi des agents américains qui indiquaient à la magistrate ce qu'elle devait faire : ainsi les demandes des États-Unis devenaient-elles des décisions juridiques énoncées par une juge inhumaine qui ignorerait un à un les arguments de la défense. L'audience était une mascarade].

Lorsque j'ai pu entrer dans la salle d’audience, le journaliste maintes fois primé était déjà assis derrière la baie vitrée. L'unique place libre qui restait dans l’espace réservé au public était celle qui était la plus proche de l'accusé, mais il était difficile de voir ses yeux ; environ vingt-cinq mètres nous séparaient. Il devait donc lui être difficile de nous voir aussi et de reconnaître des amis derrière notre baie vitrée à nous - cela fait deux baies vitrées : l'une pour l'accusé, l'autre pour le public.

Il nous a regardé.e.s, nous ses soutiens, et il a levé son point gauche comme il le fait pour dire qu'il faut tenir bon dans la lutte. J’ai levé le mien et j'ai compris que nous l'avions toutes et tous fait parce que la gardienne nous a immédiatement sommé.e.s de cesser. La peau d'Assange est maintenant d’une blancheur presque transparente et on comprend qu'elle n'a pas été exposée à la lumière du soleil depuis bien longtemps, depuis le moment où Assange s'est réfugié dans l'Ambassade de l'Équateur en 2012. Tous ses cheveux sont maintenant totalement blancs ; il n’a que quarante-huit ans. Pour en savoir plus sur l'état de Julian Assange, lire mon post "Dans quel état Julian Assange était-il ce 21 octobre 2019 ? "

La juge est une femme jeune et brune ; elle s'appelle Vanessa Baraitser. Elle nous dit de nous lever.

Julian Assange se tient droit, les mains jointes ; il est svelte, il porte un costume bleu et un pull noir sous sa veste. Il n’a plus la longue barbe blanche qu’il avait lors de son arrestation à l’ambassade de l’Équateur. Il aurait perdu quinze kilos.

D'une voix claire et décidée, la magistrate demande à l’accusé de s'identifier en donnant son nom, son prénom et sa date de naissance. 

"My name is … [silence] Julian Assange … [silence]. And my date of birth is [silence] the third of July [silence] nineteen seventy-one". 

Le temps qu'il prend entre chaque élément de réponse à des questions pourtant simples m’interpelle. La voix est bien celle que je lui connais mais elle a perdu toute assurance, l'assurance que donne le fait de dire la vérité, donc tout ce qui la rendait unique. Dans une salle quasi-vide des Nations-Unies le rapporteur spécial de l’ONU sur la torture a indiqué cinq jours auparavant, le 15 octobre dernier, qu'Assange était l'objet de torture psychologique prolongée.

Durant cette audience, le journaliste a pris la parole deux fois : une première fois pour décliner son identité et une seconde fois à la fin, lorsque la juge lui a demandé s'il comprenait les verdicts et notamment le rejet de négociation de délai supplémentaire demandé par les avocats. Il a répondu que non et la juge lui a dit qu'elle serait heureuse qu'on lui explicite tous les points obscurs à l’extérieur de la salle - comme s’il s’agissait d’une difficulté linguistique, comme si le journaliste ne maîtrisait pas l’anglais. Baraitser a au moins commencé trois de ses phrases par "je serais heureuse de....". Cynique, cynique, hypocrite, méchante.

Il a alors répondu que son traitement sur son extradition n'était "pas équitable", qu'il n'a pas pu s'entretenir avec son avocat américain, que "les grandes puissances ont eu dix ans pour préparer son dossier avec des ressources illimitées à disposition", que lui n'avait pas accès à ses écrits : des propos qui rendaient clair qu'il avait analysé ce qui s'était produit mais que ce qu'il ne parvenait pas à saisir c'était la profonde injustice dont il était l'objet. Sa dernière phrase a été : "Je ne peux pas réfléchir" ; il l’a accompagnée d’un geste des deux mains.

Assange a évoqué les terribles conditions de sa détention et, sans la moindre hésitation, la juge a répondu, de sa voix assurée, que ce n'était pas l'objet ici, comme s'il s'agissait d'une erreur d'interlocuteur de la part d'Assange et comme si la vie d'une personne - la sienne - n'était pas en jeu. (Wow, une femme sans coeur ! C'est toujours très impressionnant à voir !)

Oui, vous avez bien lu. C'est bien Assange qui était assis au rang des accusés et non le Royaume-Uni, ce "cheval de Troie des États-Unis" (1) pour violation des droits de l'homme et exercice de torture psychologique sur une personne présumée innocente et dont la protection physique est, en principe, garantie par l'Habeas Corpus. Donc non, n’inversons pas les rôles : Julian Assange, l’accusé c’est bien vous. Vous encourez une accusation d'espionnage, mais la "justice britannique" court-circuite les preuves qui pourraient être apportées par le procès de la société espagnole qui vous a espionné, vous, lorsque vous séjourniez à l'ambassade de l'Équateur. Voilà pourquoi Baraitser vous refuse tout délai. Il ne faut pas attendre les preuves de la Justice espagnole (bravo au courageux Baltasar Garzón !) parce qu'alors vous seriez acquitté, comme Ellsberg (2), pour cette même raison.

Le fondateur de WikiLeaks est emprisonné dans la prison de haute sécurité de Belmarsh réservée aux terroristes et il est confiné vingt-trois heures par jour sans aucun contact physique avec des personnes. On vide les couloirs lorsqu'il sort pour ses quarante-cinq minutes d'exercice quotidien. Son courrier a été égaré pendant trois semaines et aucune lettre ne lui est parvenue ; les livres lui sont interdits. Comme son avocat l'a expliqué, Julian Assange n'a pas d'accès à un ordinateur et c'est seulement une semaine auparavant que la défense a pu lui transmettre des documents papier pour lui permettre de préparer sa défense. 

La Constitution Britannique, les textes européens et le Traité d'Extradition entre le Royaume-Uni et les États-Unis, interdisent au titre des articles IV et V de livrer un prisonnier politique, c'est pourquoi pendant plusieurs années lorsqu’il avait trouvé refuge à l’ambassade de l’Équateur, des efforts avaient été faits pour ramener Assange en Suède notamment via les accusations de viol (au sens suédois de "sexe par surprise " et non au sens français de "sexe non consenti au préalable") dont il a fait l'objet. L'un des deux avocats d'Assange, Mark Summers, a cité trois arguments qui montraient que le cas Assange relevait de la question purement politique, ce qui conduirait à annuler le jugement pour extradition. Sa voix à lui était aussi faible. Comme quelqu'un qui peut aisément être impressionné.

D'abord, la pression par les États-Unis exercée sur la source de WikiLeaks, Chelsea Manning par rapport aux crimes de guerre et aux crimes contre l'humanité dans les guerres de l'Irak et d'Afghanistan commis par l'armée états-unienne. Washington a demandé à cette dernière, à l'époque soldat analyste dans l'armée américaine, de témoigner à l'encontre de Julian Assange devant le Grand Jury. Manning a refusé de le faire en indiquant qu'elle n'avait aucune information nouvelle à leur fournir et elle a été remise en prison le 8 mars dernier. Autre argument, le fait la société espagnole UC Global ait filmé les discussions d'Assange avec ses avocats à la CIA, ce qui est illégal au regard de la loi et qui relève explicitement du domaine politique. Rien, rien. La juge était inflexible, la date c'est le 25 février et tous les vingt-huit jours d'ici là.

L'audience s'est terminée par la décision de la magistrate de tenir le procès à Belmarsh, où il n'y a que six places réservées au public. Pour une analyse étoffée de la mascarade, je recommande cet article de Craig Murray.

Manifestations pour la libération de Julian Assange : les manifestants s'adressent à un leurre © Eva Rodríguez Manifestations pour la libération de Julian Assange : les manifestants s'adressent à un leurre © Eva Rodríguez

 Après l’audience, une premier voiture blindée a quitté Westminster et plus tard dans la soirée nous nous sommes étonné.e.s que ce véhicule n’ait pas été davantage escorté. Ce n’est que le lendemain en regardant les images tournées par Russia Today où l’on voit Assange à travers la vitre (0’5-0’14), et qui montrent une rue quasiment déserte que nous comprenons que le premier van était un leurre. Assange n’a pas non plus pu entendre ses soutiens crier « Free Julian Assange » car la fourgonnette blindée est partie à 14h30 et nous étions déjà en route pour l’ambassade d’Australie. Nous aurons donc crié devant une voiture vide et Assange n'a pas pu entendre toutes ces personnes ayant fait des kilomètres à leurs frais pour le soutenir, pour qu'il nous entende crier.

 

Lire aussi l'article du 4 novembre par Jérôme Hourdeaux Julian Assange en danger de mort selon le rapport spécial de l'ONU

 (1) L’expression « Le cheval de Troie des États-Unis » pour désigner le Royaume-Unis est de De Gaulle

(2) Ellsberg avait envoyé au Washington Post les preuves sur la guerre du Vietnam. Voir le film de Spielberg, Pentagone Papers avec la sublime Meryl Streep.

 

Eva Rodriguez 

 

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