« Le labyrinthe catalan », un parti pris

Benoît Pellistrandi vient de publier un livre intitulé « Le labyrinthe catalan » qui prétend expliquer la situation catalane à qui veut bien le lire ou l’entendre car M. Pellistrandi est invité un peu partout sur les ondes françaises.

Benoît Pellistrandi vient de publier un livre intitulé « Le labyrinthe catalan » qui prétend expliquer la situation catalane à qui veut bien le lire ou l’entendre car M. Pellistrandi est invité un peu partout sur les ondes françaises.

Il a le mérite d’avouer son parti pris qui est la raison même de son livre, (page 185) : « On aura compris que j’adhère à la thèse de la déloyauté nationaliste. » Tout est dit. Il a raison, on avait compris à la lecture des pages précédentes que son analyse est menée à travers un prisme fortement jacobin, d'application problématique lorsqu’il s’agit de l’Espagne, un pays essentiellement plurinational.

Malheureusement, ce parti pris a donné lieu à un livre sans nuances. La Catalogne est coupable de tous les maux. C’est sans doute à cause de cette partialité que M. Pellistrandi justifie l’augmentation progressive du nombre d’indépendantistes au fil des différentes consultations électorales à partir de 2010 par une radicalisation politique des catalans due à des motifs sociaux et économiques. Il omet, cependant, d’évoquer l’attitude résolument négative du gouvernement central dans des matières politiques et économiques (le corridor méditerranéen par exemple) et à travers la violation récurrente des droits humains. Voir à ce propos le rapport “España_Catalunya: más de diez años de conflicto político, más de 1 año de violación de derechos humanos y de represión” (« Espagne_Catalogne plus de dix ans de conflit politique, plus d’1 an de violation des droits humais et de repression ») publié sous la responsabilité de Jordi Palou-Loverdos, médiateur et consultant national et international dans la résolution pacifique de conflits.

De même, à propos de la langue, l’auteur affirme à travers une citation d’Eduardo Mendoza (page 171) : « pendant le franquisme, l’usage du catalan ne fut pas interdit, mais mis sous tutelle », « ce qui est peut-être pire », précise-t-il ». C’est faux, à moins que la mention « mis sous tutelle » puisse être interprétée comme ‘était interdit’. Rappelons seulement quelques interdictions extraites de « Mapa del cambio » (Carte du changement) Réflexions de Manel Palencia-Lefler:

       1940. Circular sobre el “Uso del Idioma Nacional en todos los servicios públicos” por la cual se prohíbe el catalán. Circulaire sur « l’usage de la Langue Nationale dans tous les services publics » en vertu de laquelle le catalan est interdit ; Orden ministerial que prohíbe el catalán en las marcas comerciales. Ordre ministériel qui interdit le catalan dans les marques commerciales

  1. 1944. Decreto que aprueba el nuevo Reglamento notarial según el cual es obligatorio hacer las escrituras en castellano. Décret approuvant le nouveau Règlement des notaires selon lequel il est obligatoire de rédiger les écritures en castillan.
  2. 1945. Orden ministerial que obliga a bautizar los barcos en castellano. Ordre ministériel obligeant à baptiser les bateaux en castillan; Nueva ley de educación primaria que sólo permite enseñar en castellano. Nouvelle loi de l’Enseignement primaire selon laquelle l’enseignement doit se faire en castillan.
  3. 1956. Reglamento de prisiones: los presos tan sólo pueden hablar en castellano. Règlement des prisons : les prisonniers ne peuvent parler qu’en castillan.
  4. 1957. En el Registro Civil los nombres sólo serán en castellano. Dans le Régistre Civil les noms seront seulement en castillan.
  5. 1961. Nuevo Reglamento de Telégrafos por el cual se prohíbe el catalán. Nouveau Règlement des Services des Communications qui interdit le catalan.
  6. 1968. Prohibición a Joan Manuel Serrat de cantar en catalán en Eurovisión. Interdiction à Joan Manel Serrat de chanter en catalan au concours Eurovision.

Également, l’auteur affirme (page 175) : « Adolfo Suárez, […] va procéder au démantèlement du franquisme à partir de la légalité franquiste » En fait, pas complètement…. En particulier, la création de l'Audiencia Nacional Española (Tribunal espagnol créé en 1977) a été fortement critiquée car insuffisamment indépendante du pouvoir exécutif. En effet, ce tribunal créé pour pouvoir supprimer le sinistre Tribunal de Orden Público (TOP 1963-1977) dont l’image en Europe, en tant qu’organe franquiste implacablement répressif, était extrêmement négative, s’est revêtu pour l’occasion d’une apparence moins totalitaire. Néanmoins, les magistrats du TOP, lors de la disparition de celui-ci, loin d’être discrédités, voire écartés du pouvoir judiciaire par le nouveau vent démocratique qui souffle à ce moment là, trouveront un accueil tout à fait bienveillant au Tribunal Supremo ou au sein de cette nouvelle instance, la Audiencia Nacional. C’est-à-dire qu’aucun parti au pouvoir depuis que l’Espagne est une démocratie n'a demandé des comptes aux dirigeants qui ont participé à la répression sous le régime franquiste. Bien au contraire, on a contribué à ce que ces collaborateurs franquistes puissent exercer leur profession dans le nouvel État démocratique. On a donc conservé la structure, les personnes et le système de nomination.

En ce qui concerne la séparation des pouvoirs, de plus en plus fortement mise en doute, par exemple dans le billet que Sebastián Nowenstein a publié dans Mediapart le 27 mars dernier apportant des preuves du manque d’indépendance du judiciaire par rapport à l’exécutif ; dans le rapport du GRECO (Groupement d’États contre la Corruption – Conseil de l’Europe) de 2016 où il apparaît que l’Espagne n’a tenu compte d’aucune des onze recommandations émises par le GRECO pour corriger les dérives constatées par ce dernier; ou encore l'article « Jueces nombrados a dedo por el poder. Des juges nommés de façon arbitraire par le pouvoir » d’Ignacio Escolar, directeur du journal ‘eldiario.es’, publié le 12.11.2018 où, en substance, il dénonce : « A la justicia se llega por una dura oposición. A la cúpula de la justicia, no. España es el único país europeo donde los jueces del Supremo y otros tribunales importantes son nombrados sin un verdadero concurso de méritos, por decisión casi directa del poder político. On arrive à faire partie de la Justice au moyen d’un difficile concours. À faire partie des dirigeants de la justice, non. L’Espagne est le seul pays européen où les juges du Tribunal Suprême et autres tribunaux importants sont nommés sans un véritable concours de mérites mais par décision presque directe du pouvoir politique. »

Une autre conséquence du non démantèlement du franquisme est le manque de volonté des dirigeants politiques pour appliquer la Ley de Memoria Histórica (la loi sur la mémoire historique ), approuvée par le gouvernement de Rodríguez Zapatero (2006) et abrogée de facto par celui de M. Rajoy (2012) qui, sous prétexte de ne pas raviver d’anciennes plaies, a réduit de 60% le budget dédié à cette action. Officiellement appelée « Loi de reconnaissance et d'extension des droits et de rétablissement des moyens en faveur de ceux qui ont souffert de persécution ou de violence durant la Guerre civile et la Dictature », cette loi est encore peu appliquée et les attentes des victimes restent vivaces. Voir à ce propos le documentaire « El silencio de los otros (Le silence des autres) » d’Almudena Carracedo et Robert Bahar, encore visible dans certaines salles de cinéma à Paris à la date où le présent article est rédigé.

On pourrait ajouter des commentaires sur le fait (page 180) de qualifier de "rébellion" l'action des dirigeants politiques catalans, alors que le procès des prisonniers politiques est encore en cours et que le tribunal allemand de Schleswig-Holstein a jugé non recevable l’accusation qui pesait sur Carles Puigdemont pour ce même motif. En parfait contraste avec M. Pellistrandi, Julio Anguita, homme politique aujourd’hui retraité, nous expose sa vision de la situation depuis une perspective plus constructive.

Ou sur la langue, délibérément méprisante et détractrice, de l'ouvrage de M. Pellistrandi, l’auteur ayant été emporté, sans doute, par sa passion anti catalane.

Ces quelques observations ont pour objectif d’avertir les futurs lecteurs ou auditeurs de l’excès de zèle de M. Pellistrandi dans sa fascination pour le pouvoir nationaliste espagnol dont il se révèle le plus dévoué chantre.

 Je viens d’apprendre la sortie d’un autre livre sur les relations entre l’Espagne et la Catalogne intitulé : Comprendre la crise catalane (Éditions Cairn) de Nicolas Marty, professeur d’Histoire Contemporaine à l’Université de Perpignan. Quelqu’un voudrait-il bien nous le présenter  bientôt ?

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