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Billet de blog 21 déc. 2017

Le trumpisme et les origines du néolibéralisme aux États-Unis

Il serait naïf et dangereux de réduire le braquage fiscal de Trump et ses acolytes, et la destruction programmatique des politiques publiques aux États-Unis, à une catastrophe isolée. Aux origines de ce cataclysme, un projet politique élaboré, international et vieux de quelques décennies : le néolibéralisme.

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Le trumpisme et les origines du néolibéralisme aux États-Unis

L’une des plus grandes carences intellectuelles et historiques concernant les États-Unis, et qui s’abat sur ce pays et le reste du monde avec la simplicité des vents idiots ces derniers temps, est la notion que Trump et ses acolytes sont une anomalie politique. Certes, cette catastrophe peut partiellement s'expliquer par diverses contingences qui s’inscrivent dans le court terme –– et une frange des dirigeants du parti démocrate sont devenus de véritables experts en excuses et en alibis alambiqués –– mais c'est en fait l’aboutissement logique d’un long cycle de plusieurs décennies. C'est le summum d'un programme que l’on nomme, justement, le néolibéralisme. Avec la récente « réforme » fiscale, véritable braquage sans précédent des coffres du gouvernement américain et énorme transfert d’argent des travailleurs les plus pauvres et les plus modestes vers les personnes et entreprises les plus riches du pays, il est bon de se rappeler que le rêve de l’ultradroite américaine qui se réalise enfin est un rêve partagé par les élites économiques à travers le monde, et de noter les origines américaines et internationales de cet esprit réactionnaire fondamentalement antidémocratique.

Le secrétaire d'État américain au Trésor Steven Mnuchin et sa femme, Louise Linton © Jacquelyn Martin

Qu’est-ce donc, le néolibéralisme ? Les réponses ne manquent pas, les débats sont nombreux, les subtilités sans fins. Conceptuellement, on peut le résumer avec Bourdieu comme « un programme de destruction méthodique des collectifs » qui serait capable de faire obstacle à la logique du marché pur. Historiquement, pour David Harvey, c’est le projet politique d’une classe de capitalistes corporatistes qui se sentaient menacés politiquement et économiquement vers la fin des années 1960-1970 et qui souhaitaient combattre la présence grandissante du monde du travail et de ses représentants syndicaux, et de leurs demandes. Contrerévolutionnaire à bien des égards, ce projet comptait mettre un frein aux mouvements révolutionnaires, notamment en Afrique (Mozambique, Angola) et en Chine, et à l’influence des partis communistes en Europe. Aux États-Unis, pendant cette période d’ébullition démocratique en pleine guerre du Vietnam –– la New Left, les droits civiques, le mouvement féministe et étudiants, etc. –– certaines institutions voient le jour dont le but est de promouvoir les intérêts des travailleurs et des consommateurs ; l’agence de protection de l’environnement et le clean air act naissent par exemple tous deux en 1970. Dans le contexte de ces avancées démocratiques sur les plans politiques, économiques, et idéologiques, et en réaction contre elles, émerge le projet du néolibéralisme. Explicitement, la classe dominante élabore un programme pour contrer les avancées des intérêts de la majorité de la population –– travailleurs, paysans, femmes, minorités, etc., ce que la classe dominante nomme « intérêts spéciaux » –– et pour faire avancer les intérêts de l’élite financière, des entreprises et des plus riches –– ce qu’ils nomment communément depuis longtemps l’ « intérêt national ».

Le « mémorandum de Powell » de 1971, du nom de l’auteur qui fut peu de temps après élu juge de la cour suprême américaine, était un véritable appel aux armes adressé aux entreprises et à la classe des affaires aux États-Unis. Le mémo déclarait que le monde du capital avait besoin d’un projet collectif sur le long terme, que le monde des affaires devait devenir bien plus agressif sur le plan politique et participer directement à la rédaction de lois. « Le monde des affaires doit retenir la leçon… que le pouvoir politique est nécessaire ; qu’un tel pouvoir doit être cultivé de manière assidue ; et que, lorsque nécessaire, il doit être utilisé agressivement et avec détermination –– sans embarras et sans la réticence si caractéristique du monde des affaires américain ».  Il fut à l’origine de la création de think tanks conservateurs et pro-business comme le Business Roundtable (1972), la très influente Heritage Foundation (1973), ou encore le Manhattan Institute (1977), et permit aux idées des économistes Freidrich Hayek et Milton Friedman de se répandre. Bref, contre cet excès démocratique des étudiants, des syndicats, des organisations œuvrant pour l’intérêt et la protection des citoyens, travailleurs et consommateurs, il fallait agir. La solution contre la présence grandissante dans l’espace public de groupes de citoyens revendiquant les intérêts de la majeure partie de la population, dans des domaines aussi variés que les droits humains ou la protection de l’environnement, fut de réduire l’espace public au maximum, de valoriser la marché comme principe organisateur de la société, de privatiser à tout va. C’est cet essor du TINA (There Is No Alternative) que l’on observe dans les années 1980 avec Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et Ronald Reagan aux U.S.A. L’activisme politique des frères Koch se trouve dans la droite lignée de cette stratégie de démantèlement de l’espace public.

Ce mémo Powell est d’ailleurs à placer aux côtés de l’étude majeure de la Commission trilatérale, une organisation créée en 1973 sous l’impulsion de David Rockefeller et dont les membres proviennent de trois grands centres capitalistes mondiaux de l’époque : l’Europe de l’Ouest, le Japon et les États-Unis ; le directeur était Zbigniew Brzezinski. La commission semblait répondre au besoin que percevaient ses initiateurs de coordonner la gestion du système économique et politique international où les intérêts des trois grandes puissances devaient être protégés, et promus. La Commission trilatérale, qui fut extrêmement influente dans l’administration Carter, publia un rapport (les trois auteurs sont Michel Crozier, Samuel P. Huntington et Joji Watanuki) concernant la « crise de la démocratie » (le titre), ou plutôt –– la distinction est importante –– sur la crise de la « gouvernabilité des démocraties ». L’auteur de la partie sur les États-Unis, Samuel Huntington de l’université Harvard –– connu par ailleurs pour son absurde « clash des civilisations » (1993 dans Foreign Affairs), tout se tient, et auparavant pour ses idées proposant une manière de détruire la révolution rurale au Vietnam (1968 dans le même journal) –– écrivait que les démocraties des pays industrialisés ont besoin d’un plus grand degré de modération dans la démocratie, qu’il est nécessaire, pour le bon fonctionnement d’une démocratie, que règne une mesure d’apathie, d’obéissance, de docilité et de manque d’engagement de la part de la population. Autre menace démocratique : les médias étaient devenus une « source de pouvoir national », l’un des aspects de cet « excès de démocratie » qui contribue à la « réduction de l’autorité gouvernementale ». Il en est de même pour une autre menace, celle de groupes auparavant passifs ou désorganisés tels que les Noirs, les Chicanos, les étudiants, les femmes, etc.

En d’autres termes, et pour faire court, lorsque la populace a trouvé les moyens de s’exprimer et de se faire entendre, et qu’il est devenu plus inconvénient pour les dirigeants au pouvoir d’imposer leurs intérêts, leurs priorités, et leur autorité, il fut nécessaire de faire évacuer du débat et de l’action politiques le peuple pour que la démocratie puisse survivre. Une démocratie modérée quoi, pas excessive. Dans cette vision du monde, la démocratie est une menace qui empêche les élites de gouverner. Pensons à l’Europe de ces dernières années, à la Grèce et au pouvoir de la troïka. Pensons La haine de la démocratie dont parle Jacques Rancière. Pensons surtout au fait que, dans cette vision du monde, la démocratie en soi, pas seulement ce qu’ils nomment par un euphémisme les « excès » de la démocratie, sont un frein à la puissance du capital. Pensons où nous en sommes aujourd’hui aux U.S.A. avec un regard sur les origines de ce qui est bien plus qu’un système économique : une manière d’organiser la société selon un programme politique de « destruction méthodique des collectifs ». L’affaire est internationale.

Lorsque l’on regarde de près les dégâts que causent l’administration Trump et les républicains, dont le porte-parole de la majorité au congrès, Paul Ryan, n’a pas caché sa jouissance à voir enfin un rêve de plusieurs décennies se réaliser, il est important de garder en tête l’origine et l’évolution du néolibéralisme. Car ce « rêve militaire de la société » dont parlait Foucault, cette utopie de l’élite économique et politique, n’est pas seulement le produit d’une classe capitaliste vorace américaine : elle est le produit d’un engagement planétaire d’une classe qui a mis en place une stratégie de domination internationale des marchés financiers, de l’idéologie politique, et de l’ordre social. Cette stratégie est victorieuse à plus d’un titre, et cela est aujourd’hui, et ici aux États-Unis, peut-être plus visible que jamais auparavant, plus caricatural, plus destructeur. Mais il ne date pas d’hier.

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