Ce que nous dit la défaite des sociaux-démocrates suédois

« La nouvelle gauche devrait s'inspirer des expériences de la social-démocratie des pays du Nord de l'Europe ». Voilà ce que préconisait le linguiste Raffaele Simone, après avoir dressé un tableau apocalyptique de la gauche en Europe

« La nouvelle gauche devrait s'inspirer des expériences de la social-démocratie des pays du Nord de l'Europe ». Voilà ce que préconisait le linguiste Raffaele Simone, après avoir dressé un tableau apocalyptique de la gauche en Europe (Le Monde Magazine, 12 septembre). Au vu du résultat des élections législatives en Suède, on nous permettra d'être plus circonspects. En effet, la défaite des sociaux-démocrates suédois (SAP) est non seulement très lourde, mais atteste en outre de la fin de l'exception suédoise en tant que modèle à suivre pour les progressistes. L'échec du SAP, de fait, est d'une gravité sans précédent. Avec seulement 31% des suffrages, ce parti obtient son pire score depuis 1914. Ce dernier s'inscrit d'ailleurs dans une tendance à la baisse continue de ses performances électorales depuis les années 1980. Réunissant encore 44,5% des suffrages dans la décennie 1980, le SAP n'atteignait plus qu'une moyenne de 39,8% dans la décennie 1990, et 37,4% dans la décennie 2000. Le résultat de 2010 marque un nouveau décrochage, qui contribue à banaliser définitivement un parti qui a dominé la vie politique suédoise pendant soixante-dix ans. Si cet échec est grave par son ampleur, il l'est aussi par le moment où il se produit. D'une part, la coalition de droite était sortante et responsable d'un bilan mitigé, notamment sur le front de l'emploi. D'autre part, cela fait plus de deux ans que l'Europe est frappée par une crise économique et financière sans précédent depuis les années 1930. Or, dans les deux cas, les sociaux-démocrates ont été incapables de capitaliser sur les déboires des forces néolibérales.

Deux leçons peuvent être tirées de ce scrutin, qui concernent l'ensemble des progressistes européens. La première, c'est qu'il faut en finir avec les illusions procurées par les « modèles » sociaux dont on s'entiche à chaque période critique. En l'occurrence, même si le modèle suédois s'est révélé source d'inspiration, il faut rappeler que son édification dans les années 1930 est le fruit de conditions particulières, dont notamment une coalition politique entre le parti social-démocrate et le parti agrarien, une alliance sociale entre ouvriers et petits fermiers ou exploitants agricoles, et une bataille culturelle entre sociaux-démocrates et conservateurs sur la conception du peuple et de la communauté nationale. Mais surtout, ce modèle a connu des évolutions importantes, notamment une série de réformes d'inspiration néolibérale dans les années 1990, auxquelles les sociaux-démocrates ont largement pris leur part, et qui ont contribué à la croissance des inégalités. Pronostiquant la fin de la social-démocratie en tant que force progressiste, le politologue australien Ashley Lavelle relève d'ailleurs que les performances sociale-démocrates les plus médiocres sont intervenues à partir du tournant néolibéral assumé par le SAP. Si l'on ajoute que le déclin social-démocrate n'est pas sans lien avec les progrès de l'extrême-droite, on ne peut que constater, et c'est la seconde leçon de ce scrutin, que la crise du SAP reflète en grande partie la crise de la social-démocratie en Europe de l'Ouest. Une crise rampante depuis la fin des années 1970, faussement résolue à la fin des années 1990, qui se caractérise par l'incapacité d'édifier un projet crédible qui soit une rupture avec le néolibéralisme, tout en restant dans le cadre du système capitaliste que les sociaux-démocrates ont accepté depuis longtemps.

Si celle du SAP revêt cependant une signification particulière, c'est notamment parce que lors de la grande crise des années 1930, il fut l'un des rares partis socialistes à ne pas sombrer dans l'impuissance politique et économique. Bien au contraire, le dialogue social institué et la politique économique promue par l'École de Stockholm constituèrent la matrice de ce que l'on identifiera comme le compromis social-démocrate/keynésien d'après-guerre. Mais alors que le SAP avait acquis une majorité trois ans après le séisme de 1929, il est actuellement renvoyé dans l'opposition pour quatre années, trois ans après l'éclatement de la crise financière de 2007-2008. Dans le même temps, aucun « relais » social-démocrate ne semble en mesure d'incarner une alternative significative en Europe. En effet, quand ils ne sont pas dans l'opposition, les socialistes sont ceux qui mettent en œuvre les plans de rigueur les plus radicaux, comme en Grèce, en Espagne ou au Portugal. Comme dans les années 1930, ils semblent voués à subir le cours de l'histoire et à se conformer à l'orthodoxie économique du moment. Car si la doctrine néolibérale a été délégitimée par la crise, c'est encore elle qui domine les choix de politique économique en Europe. A cet égard, même si la régulation accrue de la finance n'est pas à négliger, il est erroné de penser que les conservateurs européens se soient approprié des idées sociale-démocrates. Quand les États interviennent pour sauver le système financier et mettent en œuvre des plans d'austérité qui toucheront principalement les classes populaires et les classes moyennes, il s'agit typiquement d'une réponse néolibérale à la crise. Or, associée aux dérives du capitalisme financier qu'elle n'a pas su prévenir, en deuil d'un projet social-démocrate/keynésien dont les conditions historiques ont disparu, la social-démocratie européenne est en incapacité de proposer une alternative. D'autant qu'à sa décharge, elle doit intégrer à son logiciel trois défis majeurs : l'affaiblissement et la fragmentation des organisations défendant les intérêts du monde salarié ; la raréfaction des ressources naturelles et les conséquences du réchauffement climatique ; et enfin le basculement du centre de gravité de l'économie mondiale vers les pays émergents d'Asie.

Certes, l'échelle européenne constituerait un niveau d'action favorable à des politiques s'écartant du paradigme néolibéral, à condition de revenir sur la libre circulation des capitaux avec l'extérieur, sur le primat de la concurrence ou encore sur l'absence de fiscalité au niveau communautaire. Cependant, tout comme les sociaux-démocrates suédois ont renoncé à une critique de l'Union européenne, les sociaux-démocrates européens ne semblent pas prêts (pour autant qu'ils en aient les moyens), à rentrer en conflit avec la logique actuelle de l'intégration européenne. Ce qui s'explique, mais c'est une autre histoire, par le caractère intrinsèquement « national » des partis sociaux-démocrates, très loin de l'internationalisme dont ils se faisaient les hérauts au début du siècle dernier. La défaite des sociaux-démocrates suédois et leur « banalisation » au sein de la social-démocratie européenne, incarnent donc la tendance au déclin électoral de cette dernière, mais surtout son impuissance actuelle à incarner un projet progressiste qui, sans être anticapitaliste, rompe avec le paradigme néolibéral.

 

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