À propos d’ «Un populisme à l’italienne?», de Jérémy Dousson

Jérémy Dousson propose de mieux comprendre le Mouvement 5 étoiles, à travers un récit de son ascension dans le système partisan italien, et une radiographie de son programme, de son électorat et de son organisation.

Alors que les électeurs italiens votent aujourd’hui pour déterminer la composition des deux chambres du Parlement (voir le blog académique de Christophe Bouillaud et le dossier de Mediapart), je viens de finir la lecture d’Un populisme à l’italienne ? de Jérémy Dousson. Son livre est l’une des rares publications en français à dresser un tableau complet du Mouvement 5 étoiles (MoVimento 5 Stelle, M5S).

Dans le discours médiatique dominant, celui-ci est fréquemment présenté comme un étrange objet, réceptacle démagogique des mécontentements des citoyens, transcendant l’opposition droite/gauche. L’arrivée au pouvoir d’une telle force serait à éviter à tout prix au nom du « projet européen », quitte à s’en remettre à ce bon vieux Berlusconi pour faire pièce à l’hydre populiste (on ne rit pas).

Le mérite de l’ouvrage de Jérémy Dousson est double. D’une part, il restitue bien les circonstances ayant entouré la naissance du M5S, fondé par l’humoriste Beppe Grillo et l’entrepreneur du numérique Gianroberto Casaleggio. Sans occulter les ambiguïtés et les dérives potentielles du mouvement, il rappelle que les électeurs italiens ont de bonnes raisons de s’insurger contre les grands partis de gouvernement qui alternent ou se coalisent depuis un quart de siècle.

L’Italie est ainsi une des démocraties d’Europe occidentale où la dégradation des conditions d’existence, l’insularisation des décideurs politiques et l’inefficacité de leurs remèdes ont été les plus marquées. Le déclin démographique est un des indicateurs de cet affaissement national, qui touche en particulier les exclus d’une politique bénéficiant avant tout aux petits et grands entrepreneurs du Nord, ainsi qu’aux rentiers de la dette publique. Et ceci d’autant plus que la réponse orthodoxe à la crise, austéritaire, a conduit à une réduction supplémentaire des programmes de soutien aux milieux les plus populaires ou précaires, notamment au Sud.

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Par rapport au M5S lui-même, la cécité et les erreurs stratégiques des élites politiques traditionnelles sont également pointées. L’auteur raconte ainsi que Grillo et ses partisans avaient d’abord tenté d’investir le Parti démocrate (PD) grâce au mécanisme des primaires ouvertes. La formation de centre-gauche lui a barré la route, un de ses responsables estimant même que « si Grillo veut faire de la politique, qu’il fonde un parti […] et on verra combien de voix il prend ». On a vu, et l’auteur de cette phrase aussi (Piero Fassino), qui s’est fait prendre sa bonne ville de Turin par le M5S lors des dernières municipales.

D’autre part, Dousson insiste sur deux aspects méconnus de ce côté-ci des Alpes : la richesse et la complexité du contenu programmatique du M5S, et son mode original d’organisation, qui n’est pas sans faire écho à celui de la France insoumise. Les « 5 étoiles » apparaissent comme une force anti-austérité, déterminée à casser les privilèges et les rentes de la classe politique actuelle, comme de ses alliés des milieux d’affaires et des grands médias. On comprend sa capacité d’unification des « petits contre les gros », et de rassemblement des (plus ou moins jeunes) actifs, souvent diplômés, mécontents de leur situation matérielle et de la trahison des promesses méritocratiques.

Certaines positions vues ici comme droitières doivent être reliées à ce positionnement général. Par exemple, le rejet des syndicats n’est pas équivalent à une volonté d’affaiblissement du mouvement ouvrier et du pouvoir des salariés, mais vise la sclérose d’appareils jugés inefficaces et en symbiose excessive avec les élites dirigeantes. De même, les déclarations anti-immigration de Grillo ou d’autres responsables ne reflètent pas un programme plus nuancé, qui vise notamment l’infiltration mafieuse de l’accueil des migrants. Certes, le mouvement n’est à l’évidence pas favorable à une libre circulation totale des personnes. Populiste, le M5S n’est cependant pas nationaliste : il ne mobilise pas ses partisans sur un idéal altérophobe d’homogénéité culturelle et encore moins ethnique (ce que d’autres travaux plus académiques ont également établi).

D’ailleurs, le M5S n’est pas enfermé dans une nostalgie d’un ordre ancien, comme c’est souvent le cas de partis de droite radicale. Le mouvement prend en charge des problématiques très contemporaines et générationnelles, liées au sens du travail et à ses pathologies, à l’impératif d’un autre modèle de développement échappant au productivisme, et aux potentialités comme aux dangers des nouvelles technologies. Comme l’écrit l’auteur, « nul ne peut nier que le M5S offre une vision pour le monde de demain. S’appuyant sur une analyse prospective, il réfléchit largement au-delà des prochaines élections. Il pense aussi bien la fin du pétrole que la raréfaction du travail et dessine […] rien de moins qu’une révolution industrielle et démocratique ».

Échappant aux filiations politiques connues, fruit d’entrepreneurs politiques non reliés à des intérêts sociaux déjà organisés, le M5S ne peut toutefois pas se réduire à un parti personnalisé, de niche, ou de circonstance. Il traduit, d’une façon qui peut certes sembler baroque et avec force ambiguïtés et limites, des aspirations et des conflits enracinés dans l’ordre sociopolitique des Etats insérés dans la globalisation et l’européanisation du 21ème siècle.

L’autre aspect original creusé dans le livre concerne l’organisation du mouvement. Elle est détaillée par Jérémy Dousson, qui n’a pas de peine à mettre en évidence les limites strictes dans lesquelles s’organise la démocratie interne. L’auteur se livre à un parallèle, qui mériterait d’être creusé, avec les nouvelles formes managériales censées favoriser l’autonomie et la créativité des salariés, interconnectés et libérés des hiérarchies pyramidales, mais travaillant in fine pour une direction qui détermine les grandes orientations et finalités stratégiques, avec très peu de mécanismes de contrôle. Cela dit, Dousson émet l’hypothèse que les mouvements calqués sur ce modèle pourraient être « socialisés, et la figure du chef remplacée par un collectif élu ou tiré au sort ».

L’influence des modèles entrepreneuriaux sur les nouvelles formes de partis n’est certes pas nouvelle, comme je l’avais rappelé dans cet article consacré à En Marche et aux précédents de Forza Italia et de l’UCD (Espagne). Mais il se pourrait que l’on assiste à la sophistication et à la pluralisation de ces modèles. Il n’en reste pas moins que les organisations partisanes opèrent dans le champ spécifique de la compétition électorale pour le pouvoir d’Etat. Ce rôle d’interface entre citoyens et gouvernement suscite des attentes et des exigences particulières, auxquelles les schémas venus du privé ne sauraient répondre.

En tous les cas, cet ouvrage de Jérémy Dousson constitue une pièce utile à la compréhension de la vie politique italienne et de l’apparition de nouvelles formations, qui connectent la question démocratique, la question sociale et la question écologique d’une manière originale par rapport aux « vieilles » forces du mouvement ouvrier.  

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