Deux romans sur l’Algérie (2/2) - "Les Ailes de la reine" de Waciny Laredj

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Écrit par un professeur de littérature réfugié en France en 1994, Les Ailes de la reine est un roman plus exigeant et plus difficile à aborder que celui de Khadra, mais d’une qualité littéraire nettement supérieure, tant au niveau de la construction que du style. Passés les premiers moments à s’habituer à l’écriture dense et parfois lyrique de Laredj, force est de constater que celle-ci « embarque » le lecteur, pour le mener, au terme d’un dernier chapitre littéralement bouleversant, à une émotion incandescente.


Dès les premières pages, la fin est connue : Myriam, le personnage principal du roman, succombe à l’hôpital des suites du déplacement d’une balle logée dans son cerveau depuis les émeutes populaires d’octobre 1988. Ayant vécu avec cette épée de Damoclès au-dessus d’elle, la jeune femme a fait fi de toute précaution pour vivre intensément, librement, notamment à travers son art : la danse. C’est ce que l’on comprend à la lecture des souvenirs de son compagnon, un écrivain qui après avoir assisté à ses derniers moments à l’hôpital, se met à déambuler dans Alger. Il se joue alors un incessant va et vient entre sa marche sans but et les flashbacks de sa mémoire grâce auxquels toute l’histoire de Myriam se dévoile peu à peu. Danseuse de ballet, sauvée d’un premier mariage désastreux, ayant rencontré en lui le véritable amour, Myriam persiste donc à se jeter à corps perdu dans son métier, avec pour but de représenter Schéhérazade. Mais c’est sans compter avec les obstacles et les intimidations des intégristes religieux, dont l’influence ne cesse de grandir à Alger.


Car le vrai sujet du roman est là : Myriam, sa sensibilité, sa sensualité, sa ténacité, est en fait le symbole d’une civilisation luttant contre son ensevelissement sous les imprécations et les interdits obscurantistes. Autant qu’à Myriam, le narrateur s’adresse d’ailleurs à Alger, sa ville, qu’il ne reconnaît plus depuis des années. Il s’adresse à son pays, à son peuple, décrits comme les victimes d’une décadence, d’une perte d’identité au profit d’une religiosité dévoyée et liberticide : « On enferme la femme entre quatre murs, on lui recouvre le visage de guenilles comme si c’était une criminelle irrécupérable. On a assassiné la culture et on s’acharne maintenant sur son cadavre. […] des personnages venus d’ailleurs veulent nous apprendre notre religion et nous faire la morale, comme si nous venions soudain de découvrir l’islam, de découvrir que nous sommes des gens sans foi ni loi » (176). Si les « Inquisiteurs » et leurs obsessions répressives sont pourfendus par le narrateur, le malaise vient en fait de plus loin, d’un terreau formé depuis le moment où l’indépendance, chèrement acquise, a été confisquée par le parti unique au pouvoir : « Les Benikalboun*, artisans de mort, [ont] érigé en système le mensonge et le vol. […] Et un beau matin, surprise ! Les Inquisiteurs se plantent devant eux, ébranlent leurs portes barricadées, leur disputent le pouvoir » (199). Traduit en 2009, le roman, a été écrit au début des années 1990, à l’aube de la guerre civile entre les forces armées et la guérilla islamiste. De fait, plus le roman avance, plus l’étau semble se resserrer, plus la pulsion de mort semble réussir à étouffer la maigre pulsion de vie prise en étau entre un État autoritaire et corrompu, et des intégristes traquant les « déviances occidentales ».


Au-delà du plaidoyer pour la culture, la tolérance et contre l’arbitraire (qu’il soit étatique ou religieux), ce roman, comme celui de Khadra, nous fait partager des destinées individuelles écrasées sous le poids d’une destinée collective, celle du peuple algérien. C’est au fond ce qu’exprime Myriam lorsqu’elle confie à son amant : « J'ai horreur de la politique, et pourtant nous mangeons dans le même plat et dormons dans le même lit qu'elle » (25).


* Littéralement : “fils de chien”.A l’origine,un mythe disparu,l’histoire d’un peuple primitif : des êtres avec un corps humain, mais des têtes de chien aux longs museaux.

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