À propos du « Destin de l’Europe » d’Ivan Krastev

Le politiste Ivan Krastev craint une désintégration de l'Union européenne. Dans un essai pétri de références académiques mais aussi culturelles, il fait de la crise migratoire une pièce centrale d'un processus déjà enclenché.

À en croire le journaliste du Monde ayant chroniqué Le destin de l’Europe du politiste bulgare Ivan Krastev, nous aurions affaire à « la meilleure analyse publiée à ce jour sur l’état actuel de l’Europe ». Tout en ayant apprécié l’ouvrage, je ne peux pas dire que je partage pleinement cet enthousiasme. Non pas que l’essai soit désagréable à lire. Au contraire : l’argumentation de Krastev, nourrie de travaux académiques et d’une connaissance intime des pays orientaux de l’Union européenne (UE), est agrémentée de références littéraires et cinématographiques qui la rendent moins aride et fournissent leur lot d’images frappantes pour l’esprit.

 © Editions Premier Parallèle © Editions Premier Parallèle
L’ensemble se présente ainsi comme une suite de réflexions stimulantes et élégamment enchaînées, qui n’équivalent cependant pas à une démonstration méthodique. Or, celle-ci serait nécessaire pour que l’on suive l’auteur jusqu’au bout dans le primat insistant qu’il donne à la crise migratoire pour interpréter le malaise européen (il lui attribue un « caractère central et décisif »), passant un peu vite sur la déclinaison continentale de la crise économique globale, ou même d’autres enjeux géopolitiques (rapport aux Etats-Unis, à la Russie, aux puissances émergentes…). L’intérêt du livre de Krastev, bien réel, réside dans le fait qu’il donne de cette crise migratoire une interprétation « décalée » par rapport aux points de vue auxquels nous sommes accoutumés en France.

Pour cet intellectuel originaire d’Europe de l’Est, l’UE est menacée d’un processus de désintégration, comme en son temps l’empire multiethnique des Habsbourg, ou plus près de nous le bloc soviétique. Il avoue craindre la fin quasi-accidentelle – explicable par des facteurs multiples, mais soudaine et non intentionnelle dans son accomplissement – d’une construction institutionnelle certes artificielle, mais dont il craint que l’effondrement n’entraîne celui des « démocraties libérales à la périphérie de l’Europe ». Délibérément modeste dans ses espérances politiques, il se contenterait d’un futur où seraient encore possibles des voyages libres à travers le continent, des élections pluralistes et le fonctionnement d’une justice protectrice des droits de l’homme.

 Autoritarisme et prime aux élites « du coin »

Si ce futur est incertain, c’est en raison de la « panique morale » qui s’est emparée des peuples européens face à la fameuse crise migratoire. À ces craintes liées au multiculturalisme et à la violence islamiste, s’ajouterait celle d’une fin inéluctable du travail humain en raison de la robotisation. « Dystopie démographique » et « dystopie technologique » alimenteraient une même « demande de gouvernement autoritaire ». Plus que les phénomènes migratoire et technologique en tant que tels, c’est l’absence présumée de contrôle sur ces derniers qui susciterait un tel réflexe. Cette explication, de type psychosocial, est cohérente avec ce qu’on sait de la sociologie des droites populistes contemporaines. Leur offre politique, résume Krastev, consiste à assurer « le primat aux préjugés de la majorité », en attisant le sentiment obsidional de cette dernière.

Or, un régime démocratique ne se définit pas seulement par une règle de décision (celui ou celle qui a recueilli le plus de suffrages l’emporte), mais aussi par sa protection juridique des individus et des minorités. C’est la composante nécessairement libérale de la démocratie qui est mise en cause, comme l’illustrent les dernières initiatives des dirigeants polonais ou hongrois. Autoritaire, la droite radicale qui prospère sous différents visages n’est toutefois pas révolutionnaire, comme avait pu l’être le fascisme. C’est ce que nous rappelle incidemment Krastev, lorsqu’il précise que la prétention de « rendre le pouvoir aux gens » ne s’accompagne nullement du « moindre projet commun, [ce qui] convient à merveille à des sociétés dont les citoyens sont avant tout des consommateurs ».

Plus loin, l’auteur tente de cerner la (relative) confiance populaire accordée à ces populistes de droite, et la nature du sentiment anti-élites sur lequel ils prospèrent. Selon lui, les élites actuelles seraient rejetées en raison de leur caractère « méritocratique », dans la mesure où leurs compétences s’avèrent « convertibles » au-delà du champ national, et dans d’autres sphères que la politique. Contrairement aux aristocrates des anciens régimes ou même aux dirigeants communistes de l’ex-bloc soviétique, les élites actuelles ont la capacité d’échapper aux conséquences de leur gestion et aux crises domestiques, par leur mobilité potentielle au sein de réseaux internationaux, dans lesquels ils ne se retrouvent pas en exil, mais continuent différemment d’exercer du pouvoir (Commission européenne, multinationales…).

 « Les chefs insurgés d’aujourd’hui », explique Krastev, « ne promettent pas de sauver le peuple, mais de rester à ses côtés ». L’intuition est fondamentale et aurait mérité d’être creusée. Les démocraties consolidées ont en effet vu le jour dans des formations sociales hégémonisées par des élites centralisatrices et bourgeoises, qui ont dû coopter ou négocier avec des contre-élites représentantes des périphéries et des classes subalternes. Dans la phase de mondialisation postfordiste et néolibérale expérimentée depuis les années 1980, l’arène stato-nationale de ces conflits et de ces compromis a été bouleversée, sans qu’une arène identique ait vu le jour à un niveau supérieur. Les phénomènes politiques induits par cet état de fait dépassent sans doute le développement de droites radicales populistes. La résurgence des nationalismes périphériques ou les mutations récentes de la gauche radicale, que ne mentionne guère l’auteur, peuvent aussi trouver leur place dans cette grille interprétative.

Comprendre le succès des « nativistes » en Europe centrale et orientale

L’apport plus particulier de Krastev dans cet ouvrage, on l’a dit, réside dans son explication de la divergence Est/Ouest qui s’est manifestée à propos des réfugiés du Proche et Moyen-Orient. S’il ne faut pas exagérer cette différence, on sait que le degré de libéralisme culturel a tout de même tendance à décliner au fur et à mesure que l’on progresse vers les confins sud-orientaux de l’UE, d’où un rapport globalement plus hostile aux « valeurs cosmopolites ». Pour le politiste, les raisons sont à rechercher « dans l’Histoire et la démographie, ainsi que dans les paradoxes indémêlables de la transition postcommuniste ».

Ivan Krastev Ivan Krastev

En bon connaisseur de la région, il cite la conjugaison entre une tradition centralisatrice et un fondement culturel des identités nationales, un sentiment de trahison vis-à-vis des promesses de l’intégration européenne, un cynisme généralisé hérité de la période soviétique, l’absence de culpabilité due à l’absence de passé colonial, et – last but not least – la peur de disparaître nourrie par l’émigration et la faible fécondité. Revenant sur l’échec de l’intégration des Roms, il y voit un prétexte commode pour ceux qui postulent l’impossibilité des PECO de se confronter à l’altérité.

Pour Krastev, la crise migratoire constitue la preuve ultime de la supériorité de l’analyse d’un auteur oublié, Ken Jowitt. Contrairement à Fukuyama qui estimait que l’effondrement du bloc soviétique annonçait le triomphe de la démocratie libérale, Jowitt voyait plutôt poindre « un nouveau désordre mondial », dans lequel les identités et les frontières redeviendraient conflictuelles, sans forcément recéler la force de mobilisation nécessaire à des conflits militaires graves. Selon cette vision, le pire pourrait être évitable, mais pas les attaques contre l’universalisme.

À cet égard, la position de Krastev n’est pas très claire. S’il semble regretter que l’UE veuille « attirer les touristes et rejeter les réfugiés », il insiste sur la contradiction du libéralisme, prétendant assurer des droits universels dans un monde de « sociétés inégalement libres et prospères ». Son appel à la souplesse et aux compromis au sein de l’UE apparaît bien vain et décevant après la noirceur du diagnostic. S’il prétend accorder « pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté », aucune piste sérieuse ne donne corps au second, comme si l’auteur se refusait de croire à l’absence de solution, sans en fournir aucune.

Peut-être parce que contrairement à sa prémisse de départ très camusienne, selon laquelle il faudrait surtout empêcher qu’un monde ne se « défasse », le cœur libéral des démocraties contemporaines ne pourrait être sauvé que par des transformations radicales, voire révolutionnaires de l’ordre sociopolitique.

 © Editions Premier Parallèle © Editions Premier Parallèle

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.