Un été sous le signe de l’Anthropocène

«L’Anthropocène», publié par Michel Magny dans la collection «Que sais-je ?», éclaire le chaos climatique en cours, et pointe l’ordre social et productif qui en est la cause. Ce qui est accablant, plus que le constat, est l’illusion propagée par l’écrasante majorité de la classe politique, selon laquelle un simple aménagement de cet ordre suffira.

« Notre raison a fait le vide [et] nous achevons notre empire sur un désert ». C’est une des citations de Camus qui parsèment et capturent l’esprit du livre publié au mois de janvier par le paléo-climatologue Michel Magny : L’Anthropocène. Elle résonne aussi tristement avec le contexte de cet été, éclairé par ce nouveau titre de la collection « Que sais-je ? », à savoir un enchaînement d’événements météorologiques extrêmes, d’alertes scientifiques anxieuses quant à la déstabilisation des courants océaniques de l’Atlantique, et pour finir la publication du premier volet du rapport du Giec (lire l’analyse de Mickaël Correia dans Mediapart, ou d’Audrey Garric dans Le Monde).

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Si le format de la collection ne permet pas la luxuriance des cartes et graphiques qui composaient l’Atlas de l’Anthropocène récemment publié aux Presses de Sciences Po (et chroniqué dans les blogs de Mediapart par Christophe Bouillaud), le livre réussit le tour de force pédagogique d’exposer, en 120 petites pages, les enjeux et les controverses de cette notion, laquelle désigne une époque où l’humanité a acquis le statut de force géologique, au point de bouleverser l’écosystème terrestre dans sa globalité. Surtout, l’auteur insiste sur le fait que l’Anthropocène invite à articuler ensemble les résultats des sciences naturalistes et sciences sociales. Ce faisant, il en explore la dimension intrinsèquement politique : « derrière l’universel indifférencié que mettent en avant les termes d’humanité, d’homme(s) ou d’anthropique, se dissimulent des conflits et des dominations qui non seulement affectent la nature, mais travaillent également les sociétés, aujourd’hui comme dans la longue durée ».

Les deux premiers chapitres, sur la définition et les « fronts » de l’Anthropocène, offrent une synthèse frappante de la manière dont l’espèce humaine est en train de transformer – et à vrai dire de « ruiner » – la niche écologique dans laquelle elle s’est épanouie. Réchauffement, effondrement de la biodiversité, pollutions et artificialisation des terres sont des manifestations massives de cette tendance insoutenable, le tout dans un contexte de croissance démographique exponentielle, dont l’auteur s’empresse de nuancer les effets au regard des inégalités de richesse et de consommation des ressources qu’elle masque. Pour qui veut s’informer, l’essentiel à retenir est disponible en moins d’une heure de lecture (on n’en dira peut-être pas autant de la récupération psychologique).

Dès ces premières pages, les responsabilités sont pointées. S’agissant des gaz à effet de serre, Michel Magny remarque que « la géographie des émissions se calque largement sur les structures de l’économie-monde héritée du capitalisme colonial ; de ce point de vue, l’Anthropocène est bien un Occidentalocène, ou encore un Capitalocène ». Quant à l’érosion de la biodiversité, son taux « se révèle davantage corrélé avec le PIB par habitant et l’indice d’inégalité sociale qu’avec la densité démographique ». Le rôle des multinationales, et les asymétries de puissance dont elles jouissent dans leur production de substances chimiques, sont également pointées au titre des atteintes à notre environnement et à nos organismes eux-mêmes. Enfin, dans un passage sur les conséquences de l’appropriation des écosystèmes terrestres par l’homme, l’auteur note que « l’essor du capitalisme, qui s’engage à partir des XIVe-XVe siècles hors des frontières européennes et des antiques espaces méditerranéens, conduit, à l’échelle globale, à une forte homogénéisation biologique que les continents de la planète n’avaient plus connue depuis la dislocation de la Pangée il y a près de 200 millions d’années ».

L’insupportable écart entre les faits les plus élémentaires et l’état du débat politique

Au vu des données présentées, la conclusion selon laquelle « le piège d’une “maison étuve” ne sera évité qu’au prix de transformations larges, rapides et fondamentales » paraît évidente. Il faut d’urgence stopper, freiner ou inverser les dynamiques d’extraction, d’accumulation et de compétition qui sont en cours. Le constat rend d’autant plus consternante l’attitude d’une grande majorité de la classe politique, qui ment à ses concitoyens et/ou se ment à elle-même, en faisant croire que de simples aménagements de l’ordre productif et social permettront d’éviter le pire. Quand Xavier Bertrand prétend incarner une écologie « pragmatique », quand Emmanuel Macron invente une « écologie de la production », ou quand l’eurodéputé Pascal Canfin rêve à « une écologie de gouvernement […] qui élabore des consensus sociaux », c’est de cela dont il s’agit. La palme revenant à la ministre de l’écologie Barbara Pompili, qui tweete de manière concernée sur le rapport du Giec, après avoir explicitement défendu une stratégie des petits pas lors du passage d’une loi climat littéralement dix fois moins ambitieuse que ce qu’il faudrait. 

La parution du livre de Michel Magny constitue à cet égard une sorte de butte témoin des faits élémentaires admis par la communauté scientifique en 2021, dignes en tout cas de figurer dans la vénérable collection « Que sais-je ? », et pourtant en décalage abyssal avec un débat politique qui est soit cadré sur d’autres enjeux, soit saturé d’engagements dérisoires, superficiels et hypocrites. Il y a évidemment des intérêts de classe qui expliquent ce décalage et ce manque de courage, mais aussi des résistances profondes, y compris au sein des oppositions de gauche, à penser et préparer sérieusement une bifurcation de nos sociétés, tant celles-ci ont été puissamment configurées par le lien noué entre « abondance et liberté », ainsi que l’a exploré Pierre Charbonnier. Les épisodes réguliers d’« écolo-bashing » ont à cet égard quelque chose de pathétique, quand leur sont imputés des intentions rétrogrades et des délires utopiques, alors que c’est bien le système en vigueur, sous lequel nous vivons présentement, qui fonctionne de manière morbide et irréaliste.   

Les troisième et quatrième chapitres de L’Anthropocène, à travers un digest efficace de la préhistoire et l’histoire de l’espèce humaine, aident à comprendre la profondeur du problème. Car si Michel Magny pointe une « opposition irréductible entre le monde limité que constitue notre planète et les capacités inextinguibles et insatiables de l’agir humain dans le système capitaliste mondialisé », il fait partie de ceux qui ne rabattent pas l’Anthropocène sur le seul Capitalocène. D’après lui, le premier « plonge ses racines dans l’histoire profonde de nos sociétés et de leurs interactions avec l’environnement ». Il n’en tire pas de conclusions réactionnaires ou fatalistes, mais expose une série de faits et de débats scientifiques difficiles à balayer d’un revers de la main.

La scène inaugurale est bien sûr la disparition de toutes les autres humanités au bénéfice du seul Homo Sapiens, doté d’une « plasticité écologique sans précédent ni équivalent ». Par la suite, des impacts significatifs de l’espèce humaine sur le vivant et même le climat sont repérables avant la révolution industrielle, sans même parler de la « Grande Accélération » à l’œuvre depuis 1950. « Ce qui est à l’œuvre sous l’influence de l’homme dès la fin du Pléistocène [c’est-à-dire l’époque géologique entre 2,58 millions d'années et 11 700 ans avant aujourd’hui] c’est une véritable homogénisation [et réduction de la masse moyenne] des faunes continentales qui n’a pas de précédent en 65 millions d’années », note l’auteur. Le passage à l’agriculture et à l’élevage a ensuite perturbé nombre d’écosystèmes, et « bouscul[é] la distribution des espèces végétales et animales ». Ces activités, auxquelles il faut ajouter l’exploitation minière, se sont traduites au total par des émissions de méthane et de dioxyde de carbone qui auraient contribué au réchauffement avant l’usage des énergies fossiles, même si cela a été masqué par des contre-tendances « naturelles » au refroidissement.

Cela étant dit, l’expansion de Sapiens s’explique en partie par ses ressources cognitives et ses capacités d’entraide et de solidarité. Et la modernité, loin de se réduire à une emprise de la technique, a aussi été un mouvement intellectuel réflexif et critique sur les sociétés humaines, ainsi que leurs dominations internes et externes. C’est de cette complexité dont Serge Audier s’est évertué à rendre compte dans des ouvrages ambitieux, dont nous avons notamment rendu compte ici et .

Autrement dit, nous ne partons pas de zéro. Nous avons les moyens intellectuels, mais aussi matériels et scientifiques, d’engager le ré-encastrement de l’économie dans une sphère sociale respectueuse des équilibres du système Terre. Il n’y a pas de panne d’idées en la matière. Les éventuels obstacles financiers ne relèvent que d’un agencement contingent entre les États, les marchés et les détenteurs de capitaux. Simplement, encore une fois, il y a des chocs d’intérêts très puissants à assumer. Il y a aussi des difficultés stratégiques à surmonter alors même que le mouvement ouvrier, à la source de nombreuses conquêtes pour les subalternes, a été largement défait et ne retrouvera jamais seul sa capacité d’influence. Si les concentrations industrielles ont favorisé sa constitution, le mouvement ouvrier n’en a pas moins émergé grâce à un travail de dépassement des multiples divisions entre travailleurs subordonnés.

Or, c’est à quelque chose de cet ordre que les militants de la question écologique doivent œuvrer : forger une « communauté de destin », dans l’adversité et dans un temps très court pour éviter des dépassements de seuils fatidiques pour l’habitabilité de notre niche écologique. En se répartissant les terrains et les axes de luttes, comme y appelait Erik Olin Wright dans une stratégie d’érosion du capitalisme, mais en ayant conscience des moments de rupture et de violence que des victoires significatives entraîneront. Il n’y aura pas d’épiphanie collective de l’humanité, telle que dessinée par le mièvre et inoffensif appel lancé par Nicolas Hulot en mai 2020. Mais des conflits âpres, nécessitant stratégie et organisation.

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