Fabien Escalona
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Billet de blog 23 juin 2020

À propos de «Génération Ocasio-Cortez»

Dans son livre sur «les nouveaux activistes américains», Mathieu Magnaudeix décrit un activisme joyeux mais extrêmement méthodique, au service des laissé.e.s pour compte d’un ordre social impitoyable. Un récit qui révèle le caractère fruste de certains débats français.

Fabien Escalona
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Ce billet louangeur du livre de mon collègue Mathieu Magnaudeix comporte un biais évident, que j’assume volontiers dans cet espace personnel, afin de mettre en lumière un ouvrage qui conjugue à la fois la rigueur documentaire, un enthousiasme politique affiché, et un art consommé du récit journalistique. 

La réunion de ces qualités est déjà rare, mais il s’en ajoute une autre, plus spécifique pour le lecteur français. Quoi qu’étant résolument ancré dans le terrain états-unien, ce livre sur « les nouveaux activistes américains » permet en effet de se rendre compte du caractère caricatural de nombre de nos débats domestiques, portant notamment sur le populisme ou la question raciale. 

La démonstration se fait presque d’elle-même, à travers une accumulation de portraits qui dessinent la « Génération Ocasio-Cortez » donnant son titre à l’ouvrage. Si un chapitre est bien dévolu à la célèbre représentante démocrate au Congrès, l’essentiel des pages est consacrée à la « constellation » dont fait partie l’élue du Queens : une cohorte de jeunes gens dont les idées, les causes et les carrières militantes se croisent depuis une bonne quinzaine d’années. 

Si la succession de rencontres finit par donner un peu le tournis, elle a pour vertu de révéler la profondeur et la richesse du bouillonnement qui agite une partie de la société états-unienne, au-delà de la figure devenue iconique d’ « AOC ». En ce sens, l’ouvrage publié à La Découverte accomplit, tout en l’élargissant, un geste similaire à celui de l’excellent documentaire Cap sur le congrès. Disponible sur Netflix, ce film permettait de découvrir, à côté des indéniables talents politiques d’Ocasio-Cortez, d’autres candidates au destin moins heureux mais dont les trajectoires et la bataille contre l’establishment démocrate étaient tout aussi passionnantes et instructives. 

Des protestations contre la guerre en Irak jusqu’aux actions pour le climat, en passant par les mouvements Occupy Wall Street et Black Lives Matter et les marches féministes anti-Trump, les itinéraires passés en revue permettent de comprendre comment de nouvelles « infrastructures de contestation » se sont forgées aux États-Unis après la longue nuit néolibérale. 

Sous cette notion, le sociologue Alan Sears (lui-même activiste socialiste et queer) désigne les supports matériels qui permettent aux militants contre l’ordre établi de se connaître, de communiquer, d’apprendre et de mobiliser avec succès. Alors qu’une des faiblesses de la gauche alternative contemporaine réside précisément dans l’effondrement des infrastructures de contestation qui avaient été le support des gains démocratiques entre le second après-guerre et les années 1980, l’ouvrage documente leur probable renaissance de l’autre côté de l’Atlantique.

Il faut dire que l’organisation est une préoccupation majeure des activistes interrogés par l’auteur. Ils ne partent pas de rien, puisqu’ils s’appuient sur l’héritage activiste de la « nouvelle gauche » des années 1960-70, tout en ayant appris de leurs limites et des capacités d’absorption des élites dirigeantes. Mais qu’il s’agisse de rendre une cause visible et d’élargir ses soutiens, de forcer les pouvoirs publics à réagir et à faire des concessions, d’imposer un autre imaginaire ou encore d’arraisonner le vieux Parti démocrate pour le (re)faire basculer sur un agenda de justice, leur approche frappe par son caractère méthodique. Comme si l’absence d’une gauche partisane indépendante, en laquelle projeter des espoirs d’alternance et de relai institutionnel, les avait forcés à davantage de créativité stratégique. 

Pour autant, c’est moins l’esprit de sérieux qui se dégage du livre que le recours à des émotions positives et même à… la « joie », un terme convenant encore mieux que la « bienveillance » aux connotations un peu mièvres. Sans naïveté, Mathieu explique avoir été sauvé, auprès de ces activistes, du « cynisme » qui avait failli le gagner après « cinq ans de suivi de la déprimante actualité politique française ». Mais là encore, éviter de reproduire les dominations de la société dans l’espace militant, rendre ce dernier attractif pour des personnes initialement peu politisées, exige une véritable méthode.

Cette maturité organisationnelle se prolonge par des approches sophistiquées de la fameuse articulation entre dominations de classe/de genre/de race, qui déjoue nos dichotomies périmées entre universalisme et communautarisme, gauche du peuple et gauche des minorités, etc. Non pas que des attaques conservatrices de ce type n’existent pas outre-Atlantique, mais en France elles agitent souvent le spectre d’une américanisation de la vie politique, qui apparaît largement à côté de la plaque au vu de ce qui se dit et s’éprouve concrètement par les activistes présentés dans l’ouvrage. Au demeurant, les critiques de gauche unilatérales contre le populisme sont également prises en défaut par des mouvements prouvant qu’il ne se traduit pas nécessairement par du césarisme teinté de xénophobie. 

Les mots-clés qui reviennent sont ceux de l’inclusion et de la reconnaissance : l’une permet de rassembler et de poursuivre un horizon majoritaire ; l’autre permet de ne pas invisibiliser des expériences particulières de la domination sociale, et de prendre en compte la spécificité des torts subis. Au lieu de les penser en opposition, il faudrait les envisager comme co-constitutives : si le caractère inclusif d’un mouvement est indispensable afin de changer vraiment la vie, il s’agit justement de ne laisser aucun subalterne au bord du chemin, et de ne se priver d’aucune énergie contestataire. 

Pour AOC et pour d’autres, cela est tout à fait compatible avec une approche populiste au sens que lui donne le sociologue Tarragoni, c’est-à-dire celle qui joue « le bas contre le haut » dans l’objectif de (ré)intégrer politiquement et socialement des citoyens dans un système politique en proie aux dérives oligarchiques. Les limites de l’exercice existent, celui-ci est plus réformiste que révolutionnaire, mais à la lecture de Génération Ocasio-Cortez, le terme de « populisme intersectionnel » n’apparaît plus comme un oxymore. À l’inverse, alors qu’un partisan proclamé du populisme parle à l’auteur de « démocratie multiraciale », une pédagogue de l’intersectionnalité explique que l’expérience de dominations entrecroisées est moins susceptible de donner lieu à une surenchère identitaire que d’offrir un point de vue « augmenté » sur les logiques qui structurent l’ordre social. 

Reste à savoir si, au cœur de la première puissance capitaliste du monde, dont l’ascension s’est construite sur l’oppression voire l’élimination de tant de peuples et de minorités, les luttes couvertes par le livre ont des chances d’être victorieuses. Leur situation est paradoxale. Les obstacles dont elles ont à triompher sont gigantesques : le manque de ressources face à des milieux d’affaires ultrapuissants, des institutions fédérales recelant de multiples points de blocages, des administrations qui pourraient ne pas collaborer en cas d’arrivée au pouvoir… Dans le même temps, beaucoup de mouvements ou de potentiels gouvernements de gauche alternative en Europe rêveraient de disposer des ressources démographiques, technologiques, énergétiques, et du privilège exorbitant conféré par le dollar, que concentre ce pays hors-norme. 

Fort lucides, la plupart des interlocuteurs justifient leur engagement avec une philosophie toute camusienne, façon « il faut imaginer Sisyphe heureux ». Laissons le dernier mot à Emily, dont le verbatim s’inscrit typiquement dans cette veine : « Je crois quand même que tout ça vaut le coup. C’est mieux que l’apathie et l’isolement. Bien sûr, j’espère que nous gagnerons. […] Si nous ne gagnons pas… nous serons au moins fait des amis en chemin. C’est cela, aussi, qui donne un sens lumineux à nos vies »

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