Poperen et la social-démocratie, à mille lieues du quinquennat hollandais

Disparu il y a vingt ans, Poperen avait proposé une démarche «sociale-démocrate» dans l’après-tournant de la rigueur. En relisant «Le Nouveau contrat socialiste» (1985), on s’aperçoit à quel point la politique de François Hollande a été étrangère à cette inspiration, s’avérant beaucoup plus conformiste.

Il y a vingt ans, le 23 août 1997, Jean Poperen disparaissait. Engagé au PCF dans sa jeunesse résistante, il l’avait quitté à la fin des années 1950, après plusieurs chocs incompatibles avec sa conception exigeante de la liberté. Protagoniste autant qu’historien de l’unité de la gauche, il sera l’un des artisans de la recomposition du PS en 1969-71, dont il deviendra le n°2 dans les années 1980. Il y a fait vivre un courant original, idéologiquement situé à la gauche du parti mais stratégiquement attaché à la majorité, qu’il préférait influencer avec un grand sens de la loyauté et la préoccupation de ne pas se marginaliser.

Relire Poperen aujourd’hui, c’est plonger dans une prose devenue rarissime dans l’univers socialiste. À l’instar de Chevènement et Rocard, avec lesquels ses débats pouvaient être vifs, ses propositions stratégiques étaient adossées non seulement à une analyse serrée de la conjoncture, mais à une riche culture théorique et historique (avec dans son cas une connaissance particulièrement pointue de la Révolution française).

Parmi ses contributions, Le Nouveau contrat socialiste a été publié en 1985. En amont des législatives de 1986 qui s’annonçaient mal pour la majorité, il s’y livre à une défense de l’alternance accomplie par les socialistes, ainsi qu'à une critique mordante de la droite gardienne des privilèges, tout en essayant de tracer un horizon mobilisateur après le fameux «tournant de la rigueur». Or, ces lignes résonnent étrangement après un quinquennat hollandais durant lequel l’exécutif s’est livré à des pseudo-coming-out «sociaux-démocrates» et au recours frénétique à la notion de «pactes» (de compétitivité, responsabilité, solidarité…).

La proposition d’une « politique contractuelle »

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À l’époque, Poperen accepte de défendre la désinflation compétitive mais s’inquiète de l’absence de contreparties de la part du patronat et du repli du PS sur lui-même. Pour lui, le label social-démocrate doit être revendiqué sans crainte, s’il désigne une conception par étapes du changement social, dans le cadre d’une économie mixte et sur le long terme : «Quel autre choix, dès lors qu'on refuse la pérennisation du ‘libéralisme’ capitaliste et qu'on écarte la voie léniniste stalinienne ?». Ce faisant, il accompagne une évolution du parti dont la troisième voie revendiquée n’est plus celle entre le communisme bureaucratique et une social-démocratie réformiste (comme avant 1981), mais bien entre l’illusion du Grand Soir et le statu quo souhaité par la droite (c’est ce qu’entérinera notamment le congrès de Toulouse de 1985).

Alors que les espoirs d’une transformation socialiste ont été douchés sur le moyen terme, les replis stratégiques s’organisent. Les chevènementistes, par exemple, se retranchent derrière l’idéal républicain. Poperen, de son côté, propose une «politique contractuelle», un «pacte national pour la croissance», afin de s’adapter à ce qui nous apparaît aujourd’hui comme les débuts triomphants de la mondialisation néolibérale, sans pour autant sacrifier la justice sociale. Les mots sonnent comme aujourd’hui mais la substance est différente.

D'abord parce que Poperen pense le contrat ou le compromis comme la résultante d’un conflit d’intérêts explicité et régulé, pas comme l’expression d’un consensus illusoire. S’attaquant à la deuxième gauche et à son courant chrétien, étranger à «l’idéologie de classe», Poperen la fustige comme une aile «conciliatrice, opportuniste», amenée à légitimer l'ordre social existant. Ensuite parce que sa politique contractuelle se pense à l’échelle du pays, dans une sorte de déclinaison française du néo-corporatisme pratiqué dans les pays d’Europe du Nord et du Centre. Il appelle ainsi les syndicats à passer «du particulier au global, du catégoriel et professionnel au national», là où le rapport de forces est a priori le plus équilibré pour les salariés. Il défend au passage une stratégie de réduction concertée du temps de travail. Enfin parce que l’horizon stratégique n’en reste pas moins une autre société : «Nous mesurons tout ce qu'il faut changer; et, d'abord, le ressort principal du système : le profit. On ne peut vouloir tout et son contraire. Le profit gardera sans doute longtemps une place, mais, s'il reste le ressort principal, si la ‘loi de la jungle’ prévaut, on ne peut en même temps promettre que la solidarité prévaudra, condition du droit de chacun à être, à exprimer son être en liberté».

Une démarche intellectuelle étrangère au quinquennat de François Hollande

Avec le recul, on peut douter qu’une telle stratégie eût été faisable ou couronnée de succès. On sait aujourd’hui que même les pays avec un taux de syndicalisation élevé, un paysage syndical cohérent et une habitude des négociations tripartites à l’échelle nationale, ont évolué vers une décentralisation des relations professionnelles. Et lorsque celle-ci s’est révélée fructueuse, c’est aussi parce que la taille du pays en question, ainsi que sa place construite à long terme dans la division internationale du travail, ont compté dans ce résultat. Plus généralement, la contre-offensive du patronat et de la haute finance s’est généralisée à toutes les variétés de capitalisme, réduisant partout l’espace pour un compromis de classe positif (c’est-à-dire, selon Erik O. Wright, une situation dans laquelle «les forces opposées trouvent une façon de coopérer activement afin que les gains ne soient pas à somme nulle»).

Il s’agissait néanmoins d’une tentative de conserver un sens original à une politique dite sociale-démocrate en France – tentative rééditée par Lionel Jospin avec la gauche plurielle, mais dont les limites et contradictions s’aiguisèrent dès que les niveaux de croissance déclinèrent. Elle apparaît bien loin, en tout cas, des baisses de cotisations accordées aux entreprises sans réelle contrepartie sous Hollande. Encore plus loin, bien sûr, d’une loi El-Khomri initialement conçue par devers les représentants des salariés, et visant à prolonger l’inversion de la hiérarchie des normes. Sans compter la subordination intellectuelle crânement affichée par le chef de l’Etat, lorsqu’il se réclama de la loi de Say («l’offre crée la demande»), une scie libérale à la fois productiviste et faisant découler la prospérité nationale de mesures pro-entreprises.

Bref, si la social-démocratie a été au pouvoir sous Hollande parce que le PS appartient à cette famille de partis, il serait bien hasardeux d’accorder l’adjectif à sa politique, dont la dimension économique s’est ramenée pour l’essentiel à une politique d’offre de type néolibéral, tempérée par quelques mesures et droits nouveaux ne remettant aucunement en cause cette logique d’ensemble.

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