A propos de Jean Ferrat

Peut-on avoir 22 ans et être touché par la mort de Jean Ferrat ? Eh oui. On a d'abord le droit d’aimer les vieilles musiques : le culte de la nouveauté à tout prix est insupportable et tout aussi stupide que la triste antienne du « c’était mieux avant ». Ensuite, au-delà des qualités musicales et d’interprétation de l’ami Ferrat, j’ai été touché par la disparition d’un chanteur à l’engagement progressiste entier, chargé de passion mais aussi de lucidité. Les chansons de Ferrat renseignent en effet sur les thèmes et les espérances qui ont marqué l’histoire de la gauche.
Il y a tout d’abord ces chansons qui paraissent tristement obsolètes aujourd’hui, et qui montrent à quel point les rapports de force ont changé, au détriment de l’utopie. Je pense ici à « J’imagine », dans laquelle Ferrat évoque avec lyrisme ce que serait un monde idéal, chantant à pleine voix « la grande liberté, au poing la rose ». Je pense surtout à « Si j’étais peintre ou maçon », titre entraînant dans lequel Ferrat explique que si les défenseurs du capitalisme n’ont que faire des jérémiades des classes populaires, ils ont tout à redouter d’un chanteur comme lui : « Mais je gagne des millions/ Et combats à ma façon/Votre bien-aimé système/Et votre teint devient blême/Quand je dis révolution/Moi qui gagne des millions/Vous avez peur d'une chanson/Peur de l'avenir/Vous manquez d'imagination/Jusqu'à en mourir ». De l’imagination, les promoteurs de l’économie-casino et du capitalisme financier en ont pourtant eu, et détiennent aujourd’hui un pouvoir qui peut les faire rire de cette mise en garde dérisoire : « Nous qui sommes des millions/Vous déclarons sans façon/Gardez bien votre système/Car il changera quand même/Que vous le vouliez ou non/Nous qui sommes des millions ».


Mais Ferrat ne s’attaque pas qu’aux rapports de domination économiques. Le féminisme fait partie de son identité progressiste, comme en témoignent ces vers de « La femme est l’avenir de l’homme » : « Pour accoucher sans la souffrance/Pour le contrôle des naissances/Il a fallu des millénaires/Si nous sortons du moyen âge/Vos siècles d'infini servage/Pèsent encor lourd sur la terre ». Ferrat trace ici un trait d’union entre deux combats émancipateurs, celui qui se mène contre les exigences du capital et celui qui se mène contre les traditions patriarcales. « Votre lutte à tous les niveaux/De la nôtre est indivisible », insiste-t-il, en fustigeant plus loin ceux qui s’inspirent de la religion pour écrire la loi. Ce côté joyeusement anticlérical se retrouve dans « Une femme honnête » et « Mis à part », qui tournent en dérision la rhétorique des hommes d’Église et des grenouilles de bénitier.


Cette absence de crispation sur la question sociale atteste d’un esprit de gauche attaché à la liberté sous toutes ses formes, à rebours de ceux qui voudraient séparer la lutte contre la marchandisation et celle pour le libéralisme culturel. L’égalité sociale n’est pas un but en soi, elle se justifie parce qu’elle permet la liberté authentique. Or, c’est bien cette vigilance sur la liberté individuelle qui permettra à Ferrat de prendre ses distances avec les crimes commis par les régimes communistes. En cela, il est un vrai « antitotalitaire », plus en tout cas que les BHL et compagnie, qui ont bazardé la préoccupation pour la justice sociale en même temps que le reste. La chanson « Camarade », en réaction à la répression menée à Prague, a été évoquée dans la presse. « Le bilan », surtout, est une attaque en règle contre George Marchais et le bilan positif qu’il disait lire dans l’œuvre de l’Union Soviétique : « Ah ils nous en ont fait approuver des massacres/Que certains continuent d'appeler des erreurs/Une erreur c'est facile comme un et deux font quatre/Pour barrer d'un seul trait des années de terreur/Ce socialisme était une caricature/Si les temps on changé des ombres sont restées/J'en garde au fond du cœur la sombre meurtrissure/Dans ma bouche à jamais le soif de vérité ». Nous sommes là au tournant des années 70-80, et le ton se fait moins bravache quant aux transformations sociales à accomplir. C’est avec modestie et méfiance envers les doctrines que le bonheur doit se construire pas à pas. « Moins de souffrances », voilà en quelque sorte le minimum syndical auquel Ferrat appelle, « Avec nos yeux ouverts et grands sur le réel/Un avenir conduit par notre vigilance/Envers tous les pouvoirs de la terre et du ciel ».


Le moteur de la lutte contre tout ce qui brime l’homme et sa dignité, c’est aussi l’amour. Et Ferrat, en reprenant Aragon, est un de ceux qui l’a le mieux chanté. Amour de la femme, amour de la nature aussi, il y aurait presque un peu de Camus chez notre chanteur, qui fonde son combat pour un monde plus juste sur la conviction que la joie est à saisir ici et maintenant, plutôt que dans l’au-delà ou dans un avenir indéterminé. Cette modestie, cette lucidité qui n’empêche pas l’attachement à l’idéal, se lisent aussi dans « Épilogue ». C’est le dernier titre enregistré par Ferrat, sur un texte d’Aragon délesté de toute propagande. Tout le texte est à découvrir, en voici quelques extraits pour conclure : « Songez qu'on arrête jamais de se battre et qu'avoir vaincu n'est trois fois rien/Et que tout est remis en cause du moment que l'homme de l'homme est comptable/Nous avons vu faire de grandes choses mais il y en eut d'épouvantables/Car il n'est pas toujours facile de savoir où est le mal où est le bien/Et vienne un jour quand vous aurez sur vous le soleil insensé de la victoire/Rappelez-vous que nous avons aussi connu cela que d'autres sont montés/Arracher le drapeau de servitude à l'Acropole et qu'on les a jetés/Eux et leur gloire encore haletants dans la fosse commune de l'histoire... ».

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