"Un amour de jeunesse" d'Ilan Greilsammer

C’est avec une grande émotion que j’ai refermé Une amitié espagnole, le premier roman de l’historien israélien Ilan Greilsammer. Parmi ses travaux, figure une solide biographie de Léon Blum, qui est le personnage central de cet ouvrage.
C’est avec une grande émotion que j’ai refermé Une amitié espagnole, le premier roman de l’historien israélien Ilan Greilsammer. Parmi ses travaux, figure une solide biographie de Léon Blum, qui est le personnage central de cet ouvrage.
Les premières pages du livre nous amènent ainsi à la rencontre de celui qui est devenu, en 1936, le Président du Conseil issu du Front Populaire. On lui remet une enveloppe. Elle contient une nouvelle terrible : Maria, une jeune femme espagnole rencontrée une quarantaine d’années auparavant, a succombé aux assauts meurtriers des franquistes sur Madrid. Elle participait à la défense de la ville, en tant que militante communiste, solidaire du régime républicain qui sera balayé à la suite de cette atroce guerre civile. Par un jeu incessant de flash-backs et d’avancées dans le temps, nous voilà alors plongés au cœur de la relation tumultueuse qui a uni Blum et Maria. Leur rencontre date des années 1890, alors que le premier est un étudiant désinvolte de Normale, qui, ironie du sort, se moque totalement de la politique, mais se passionne pour la littérature, la poésie et le théâtre. Il nouera très vite une amitié intellectuelle forte avec Maria, issue d’une famille aristocratique mais rebelle à son milieu. C’est elle qui se lancera la première dans l’engagement politique, et dès lors leurs chemins se sépareront : alors que Blum défendra la « vieille maison » du socialisme démocratique, Maria croit dur comme fer dans l’Internationale communiste issue de la révolution bolchevique. La montée du péril fasciste contribuera à les rapprocher à nouveau, et après la mort de Maria, Blum n’aura de cesse de rechercher sa fille, qu’il s’était engagé à parrainer et protéger.
Ce roman est une petite merveille à plusieurs titres. D’une part, l’émotion affleure à toutes les pages, toujours maîtrisée et subtilement dosée par l’auteur. Cette amitié profonde, qui résistera aux vents de l’Histoire, recèle une beauté inouïe, dont Greilsammer dessine les contours d’une écriture simple, sans effets de manche (1). D’autre part, cette relation est rythmée par l’actualité politique et internationale de la première moitié du XXème siècle. En bon historien, Greilsammer restitue les débats et la violence du climat politique de l’époque, dont Blum, en tant que juif socialiste, a largement fait les frais. On mesure grâce aux lettres de Maria et aux convictions de Blum à quel point l’identité de la gauche a été travaillée par cette scission entre socialisme et communisme. Et si l’on peut se désoler de la naïveté et du dogmatisme de la jeune espagnole, face à la lucidité de son ami français, la façon dont l’auteur les confronte nous rappelle combien l’anachronisme est facile, et le jugement « à distance » parfois trop facile. Enfin, un des intérêts principaux de ce roman reste la découverte d’un Léon Blum à la personnalité complexe et attachante. Intellectuel et littéraire plus que politicien, l’homme apparaît comme sensible et pétri de doutes : il faut lire les pages consacrées à la non-intervention française en Espagne, pour mesurer ce que le déchirement entre fidélité à ses convictions et réalisme politique veut dire.
Bref, pour qui aime la littérature, l’histoire ou la politique, ce livre est un véritable cadeau à ne pas manquer.
(1) Comme Bruno Frappat, j’ai aimé ce passage : « L'amitié vraie, lorsqu'on la découvre et qu'on parvient à la garder, c’est l'amitié avec les femmes. Oui, c'est avec une femme que l'on peut tout partager, une phrase, un vers, une musique, une lecture, c'est avec Maria que j'ai connu le sens du regard mutuel, et le bonheur d'être ensemble sans même prononcer un mot. » Lisez sa propre critique via http://www.la-croix.com/livres/article.jsp?docId=2415304&rubId=43500

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