De qui Romain Gary est-il le nom ?

Le 2 décembre 1980 Romain Gary se donnait la mort. La biographie de Myriam Anissimov approche au plus près l’insaisissable vérité de l’écrivain.

 La promesse du crépuscule*

Lorsque Myriam Anissimov approche physiquement Romain Gary pour la première fois,  la rencontre se déroule sur le plateau " D'aujourd'hui Madame ", émission de télévision qui confronte écrivains et cinéastes à leurs lectrices et spectatrices. " Il était impressionnant, extrêmement beau, un teint naturellement cuivré, des yeux d'un bleu incroyable ourlés de cils très noirs, une voix extraordinaire. " Âgée de trente ans lors de cette première rencontre, Myriam Anissimov vient à l'époque présenter son troisième roman. L'émission se termine, Romain Gary s'attarde à discuter avec le réalisateur et le producteur. De son côté, la jeune auteure quitte le studio et rejoint sa voiture garée à quelques pas, avenue Bosquet. "Alors que je remontais à faible allure l'avenue déserte, je l'aperçois immobile au bord du trottoir, comme pétrifié. C'était une vision surréaliste, très étonnante. Je m'arrête et lui demande : Romain Gary attendez-vous un taxi ? Après un instant de silence, il me répond. Je l'ai donc déposé rue du Bac. Nous avons échangé nos numéros de téléphone, puis il m'a demandé si cela me ferait plaisir de venir voir l'émission chez lui Il m'a téléphoné quelques jours plus tard. " Myriam Anissimov  découvre l'immense appartement aristocratique de 800 mètres carrés, fait la connaissance de Diego, le fils de Jean Seberg et Romain Gary, de Paul-Alex Pavlowitch, le neveu personnifiant Émile Ajar (l'un des pseudonymes choisis par Gary sous lequel il a signé Gros-Câlin, La vie devant soi, son deuxième prix Goncourt, Pseudo, L'angoisse du roi Salomon), entrevoit une intimité inquiétante, écoute les conseils d'un écrivain à un autre écrivain, se confie « naïvement » dit-elle, au sexagénaire avide de confidences, expérimente ses troubles de l'humeur jusqu'à ébaucher les raisons de la solitude avec d'autant plus de finesse que le dialogue naît toujours à l'heure du soleil déclinant. " Vers 18h00, la mélancolie l'étreignait plus fortement. C'était un homme secret et imprévisible qui n'abattait pas ses cartes aussi facilement. Je le voyais presque quotidiennement, sauf quand il s'absentait quelques jours sans que je ne sache où il était allé et ce qu'il avait fait. " De 1977 à 1978, les rendez-vous se succèdent. La trentenaire plonge dans une intimité crépusculaire, faite d'ombres éclatantes et de sourdes lumières. L'homme qui se sait vieillir ne peut vivre sans femmes : " elles étaient nombreuses et éphémères. Il pouvait les congédier brutalement. Je ne voulais pas être traitée de cette façon. Il pouvait être séduisant, bienveillant, attachant. Dans ces phases dépressives il pouvait rester parfaitement immobile, incapable de dire un mot pendant deux ou trois heures et quand je faisais mine de me lever il m'indiquait d'un geste de ne pas partir. Cela m'impressionnait beaucoup. " Divorcé de Lesley Blanch, séparé de Jean Seberg (elle mettra fin à sa vie le 30 août 1979), Romain Gary achève sa vie cerné par l'absence d'amour. "  Puis vint le jour où il me demanda quelles étaient mes intentions. J'ai bafouillé, toute tremblante car il figurait à mes yeux l'image d'un père célèbre, d'un grand écrivain. Je le voyais comme un ogre, j'avais peur d'être mangée. Il s'est mis dans une colère effroyable, m'a attrapée par le collet et reconduite à l'ascenseur. Le lendemain, il m'a appelée pour s'excuser. Je l'ai revu une fois quelques mois après. " Elle partage avec le romancier des origines commune et bien qu'elle comprenne déjà intuitivement un passé dissimulé par le goût du romanesque, à cette période pourtant, Myriam Anissimov n'imagine pas qu'elle deviendra deux décennies plus tard sa biographe de référence.

 

Les racines de l'amour

Fils unique d'une mère aimante qui avait prédit son destin, Romain Gary est parvenu à incarner l'ex-voto maternelle malgré la pauvreté, l'émigration, l'antisémitisme, la guerre et le nazisme. Pour Mina sa mère, il ne fait pas de doute que Roman sera " un héros, un ambassadeur, toutes les femmes seront à ses pieds. "(1) En 1925, quand elle lui prédit cet avenir radieux, le couple s'apprête à quitter définitivement Wilno (aujourd'hui Vilnius), ville natale de l'écrivain, pour la Pologne. À l'école, les élèves traitent le jeune Roman de "youpin". À l'époque, nombre de familles juives d'Europe de l'Est fuient les pogroms et migrent vers la France, patrie des droits de l'homme. En 1928, Mina et son fils Roman quittent à leur tour Varsovie échappant sans le savoir au génocide à venir. Après la deuxième guerre mondiale, seul un oncle a survécu, tous les autres membres de la famille de Romain Gary, tant maternelle que paternelle, ont été exterminés par les nazis. L'enfant et sa mère arrivent pauvres et démunis sur la Côte d'Azur mais saufs. L'adolescent inscrit au lycée Masséna  n'a de cesse de réaliser les ambitions de sa mère tant aimée. Romain Gary y puise une force immarcescible qui le conduit sur les chemins de la gloire. Une gloire que ne verra pas Mina, morte d'un cancer gastrique en février 1941, alors que son fils, engagé de la première heure dans les Forces françaises libres, combat en Afrique. La gloire littéraire commence avec Éducation européenne, le premier roman français publié au lendemain de la guerre (1945) sur le nazisme et la Résistance. Elle s'inscrit dans les annales avec Les racines du ciel, prix Goncourt 1957 et considéré comme le premier roman écologique du XXe siècle, est réaffirmée d'un coup de pied dans la ruche médiatique avec La vie devant soi, et n'aura jamais cessé d'être étayée par ses romans écrits contre la fuite du temps.

Romain Gary a obtenu la reconnaissance du public, les lauriers des Prix littéraires. Il a aimé des femmes qui l'ont aimé. Il est resté fidèle à ses amis (la famille Agid) bien qu'il mesurât les limites de l'amitié. Il n'a jamais oublié en effet sa période de disette parisienne durant laquelle il déplorait l'attitude de ses amis fortunés. Il est devenu père... mais il se sentait seul... incapable d'aimer ? En juillet 1937 à Nice, il a éprouvé une "vive passion" pour Ilona Gesmay, une cliente de la pension Mermonts que dirigeait sa mère. À propos d'elle, Myriam Anissimov note (2) : " Elle exerça une telle fascination sur lui, qu'il l'évoqua dans La promesse de l'aube et La nuit sera calme. Dans The Jaded, roman inachevé, il écrivit : « Le fait que je n'ai jamais aimé une femme autant qu'elle signifie peu de chose, si ce n'est peut-être que je ne suis pas capable d'aimer. » " Une incapacité que ses troubles psychologiques auraient accentué avec la maturité mais qui n'explique pas tout. "  Je crois aussi qu'il avait un besoin d'amour immense conjuguer à cette difficulté d'aimer " ajoute M. Anissimov. Et de mentionner un passage de La promesse de l'aube écrit non sans ironie par Romain Gary : " Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu'une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. " Et plus loin : " Je ne dis pas qu'il faille empêcher les mères d'aimer leurs petits. Je dis simplement qu'il vaut mieux que les mères aient encore quelqu'un d'autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n'aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine. Malheureusement pour moi, je me connais en vrais diamants. "(3) " L'ogre " devait composer, tiraillé par ses besoins de chair et d'amour : " Au Quai d'Orsay, il a refusé toute nomination dans un pays arabe car il savait qu'il n'aurait pu y avoir de maîtresses. " Il n'est pas vain de dire combien les femmes ont compté dans la vie du romancier. Jusqu'à aujourd'hui, où l'on doit de mieux connaître l'homme qu'il fut grâce à l'exceptionnel travail de recherche et d'analyse d'une femme qui l'a côtoyé quelques instants, à l'heure philosophique par excellence.

 

Minoritaire par définition

Lorsque Romain Gary songe au lendemain des événements de mai 1968 à aller défiler dans la rue, il veut témoigner de sa fidélité au général de Gaulle. Pourtant il renonce quand il apprend que des milliers de personnes vont elles-aussi manifester : " J'ai horreur des majorités. Elles deviennent toujours menaçantes. [...]. Immédiatement, je me sens contre. [...]. Tous les déferlements démographiques, qu'ils soient de gauche ou de droite, me sont odieux. Je suis un minoritaire-né."(4) Romain Gary a connu la pauvreté et la richesse, l'émigration et l'intégration, la lucidité et la « folie ». Il a évolué dans différents milieux géographiques, culturels et socio-économiques. Doté d'une brillante intelligence et d'une grande sensibilité, il n'a jamais été véritablement "encarté". Bien qu'en 1952, en tant que représentant de la France à l'Onu, il ait défendu la politique extérieure de la France colonialiste, l'auteur de La nuit sera calme n'est pas dupe quand il écrit à propos de l'Onu : " Les Nations unies, c'est un endroit où le comité directeur, en quelque sorte, c'est-à-dire le Conseil de sécurité, peut enterrer n'importe quel cadavre, n'importe quelle extermination, n'importe quel esclavage, par l'exercice du veto d'une des grandes puissances... " Emile Ajar, Shatan Bogat, Fosco Sinibaldi, les nombreux pseudonymes de Gary n'ont-ils pas été un outil efficace pour éviter de se laisser étiqueter, pour acquérir un nouvel espace de liberté, ou prendre de la distance avec sa propre identité ? Pour Myriam Anissimov, cela a été aussi le moyen de franchir l'obstacle à son train de vie et celui de ses proches dont il avait la charge : " Quand les critiques ont commencé à dire que Gary était fini, Ajar est apparu. " Ces noms d'emprunt  font écho aux discours de l'écrivain qui changeaient l'identité de son père en fonction des circonstances. Il est le fils d'un père russe et d'une mère française pour son éditeur en 1946, d'un père géorgien pour un magazine en 1956, d'un père russe asiatique en 1977 pour un auteur venu l'interviewer... N'est-ce pas le propre du romancier que de mettre de l'art dans la vie et de la vie dans l'art ? Romain Gary s'est inventé un passé comme il inventait la vie de ses personnages. Il inventait et écrivait par nécessité, " s'il ne l'avait pas fait, il aurait peut-être vécu moins longtemps tant la nécessité d'écrire chez lui était vitale, et pas seulement pour des raisons matérielles. " Oui, Romain Gary est un minoritaire-né, tranchant dans l'absurdité des conventions. Il adopte une attitude voltairienne face au monde, à ses contradictions et à ses horreurs. Écrivain du XXe siècle, il utilisera sa liberté de penser et de créer jusqu'aux derniers jours, conscient d'être un parmi les autres, conscient que le vernis de la civilisation est soluble dans l'Histoire.

Lui dont les livres ont tant donné au roman français, lui l'émigré qui disait se sentir " insolemment français " (5), lui qui a offert le meilleur de lui même à la littérature n'a toujours pas reçu les honneurs de la bibliothèque de la Pléiade (6). Trente ans après sa disparition, ce maître de l'antiphrase ironique, romancier humaniste, pourfendeur pacifique de l'hypocrisie, occupe toujours une place à part dans le monde littéraire.

 

 À lire : Romain Gary le caméléon de Myriam Anissimov, éditions Denoël, 2004.

(*) Romain Gary à Jacques Chancel dans Radioscopie, le 26 octobre 1978.

(1) Myriam Anissimov, Romain Gary L'enchanteur, éditions Textuel, Collection Passion, octobre 2010, 49 €.

(2) Dans Romain Gary L'enchanteur.

(3) La promesse de l'aube, chapitre IV, p. 38, Folio, 1980. Première édition, Gallimard, 1960.

 (4) Dans Romain Gary L'enchanteur.

 (5) À Jacques Chancel en 1978 lors de l'émission Radioscopie déjà mentionnée.

 (6) L'édition de ses œuvres dans la Bibliothèque de la Pléiade, en deux volumes, est en cours de préparation.

 

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