La prise en charge politique des populations roumaines de culture rom témoigne de l’impuissance de nos sociétés à gérer dignement la migration. Parvenir à intégrer socialement et économiquement les populations les plus pauvres constitue un véritable enjeu susceptible de déterminer l’avenir d’une Europe en proie à la peur, à l’intolérance et à la violence.
La plupart viennent de Roumanie et de Bulgarie. En France, leur nombre oscillerait entre 15 000 et 20 000. Ces citoyens européens émigrent pour des raisons économiques dans 85% des cas avec l’espoir de se construire un avenir meilleur. Afin de faciliter leur intégration, des subventions sont versées aux États membre de l’Union européenne par le Fonds social européen. Entre 2007 et 2013, 26,5 milliards d’euros ont ainsi été débloqués. Pour cette période, la France a assigné 34,6% de son budget total, soit 1,861 milliard d’euros au titre de l’inclusion sociale et de la lutte contre les discriminations à l’égard des Roms. Au regard de la situation ces derniers mois vécue à Annecy par les familles rom présentes sur le territoire de l’agglomération, pour certaines depuis plusieurs années, force est de constater que l’argent seul ne suffit pas. Le 25 avril dernier, les trois campements de Roms que comptait l’agglomération annécienne ont été investis par les forces de l’ordre sous ordre du Préfet. Quelques 150 personnes se sont alors retrouvées brutalement mis à la porte de leurs abris de fortune. Une vingtaine d’entre elles ont été relogées, quelques unes ont trouvé refuge dans le parking Sainte-Claire avant d’être à nouveau expulsées par la police ; une famille a été accueillie dans la cour de l’église des Bressis à Cran-Gevrier… certaines ont quitté le territoire, d’autres errent ‘’dans la nature’’. La circulaire du 26 août 2012 de Manuel Valls qui prévoit que tous les habitants de terrains squattés fassent l’objet de propositions de relogement avant expulsion n’a pas été appliquée. Parce qu’elle entrait dans le cadre de la protection à l’enfance, une jeune roumaine âgée de seize ans, enceinte et son enfant de trois ans ont trouvé refuge dans un foyer mère-enfant du Conseil général, après avoir dormi plusieurs nuit dehors à Annecy. Comment les familles relogées ont-elles été choisies ? Qu’en est-il des autres ? Ce lundi 12 mai, les membres des associations du Collectif Urgence Roms* sont réunis autour de la table dans une salle de la Maison des Syndicats à Cran-Gevrier. Ils discutent de la stratégie à mettre en place pour venir en aide aux familles en déshérence. Ces bénévoles ont paré à l’urgence, œuvrant pour nourrir et réchauffer ceux qui se sont retrouvés une fois de plus sans toit du jour au lendemain. Toute occupation illégale d’un terrain, qu’il soit privé ou public, fera tôt ou tard l’objet d’une évacuation par les forces de l’ordre. Pour autant, quand il s’agit d’enfants, d’hommes et de femmes aux conditions de vies si précaires, l’application de la loi laisse un goût amer. Pourquoi exercer la force quand la situation requiert une prise en charge globale prenant en compte le logement, la santé, l’éducation, la formation etc. ?
Les Roms rencontrés à Annecy disent vouloir travailler, envoyer leurs enfants à l’école et vivre dans un logement décent. Toutefois, accompagner ces personnes vers l’intégration reste difficile. À Cran-Gevrier, un terrain avait été mis à la disposition de quatre familles avant que d’autres personnes viennent s’y installer et que la mairie décide de raser le campement pour cause d’insalubrité. Dans les villes où les actions ont montré leur efficacité, elles ont été menées par les élus et les associations, ce qui a permis d’anticiper les impasses d’une aide réduite à parer aux plus urgents sans projet motivé par une réelle volonté politique d’intégration. Un peu partout en France, des exemples démontrent que des solutions existent. En 2009, le maire UDI Nicolas Lebas de Faches-Tumesnil, ville de 18 000 habitants dans le Nord, a décidé d’installer des familles roms dans des mobil-homes en centre-ville financés par l’État. Cinq ans plus tard, et avec l’aide des acteurs locaux que l’édile a su mobiliser, la plupart des parents ont trouvé du travail dans le BTP, les espaces verts, les transports routiers et les enfants ont suivi une scolarité normale (1). Gérer politiquement la question Rom, c’est dans certains cas faire la preuve que l’Europe peut aussi se construire dans la solidarité. En 2012, le Grand Lyon a raccordé 60 foyers roms de Tinca en Roumanie, d’où sont originaires 30% des Roms de Lyon, au réseau électrique ; et en octobre 2013, la communauté urbaine de Lyon y a inauguré un centre multifonctionnel (crèche, salle de classes et douches) (2). À Aubervilliers, commune de la Seine-Saint-Denis, c’est à nouveau la gestion politique des Roms qui a amélioré les conditions de vie des familles en difficulté. En 2007, le maire PS Pierre Salvator a fait construire des préfabriqués pour y installer des familles roms. Le projet mené en lien avec les associations a été pris en charge par la région Ile-de-France, l'État et la Ville à hauteur de 150 000 € par an. Les familles ont pu bénéficier d’un accompagnement dans leur recherche d’emploi, l’accès au soin et à un logement. Après cinq ans, les résultats sont là : les adultes ont trouvé du travail et les enfants ont passé des diplômes. Suite à des critiques, le maire a ensuite décidé d’ouvrir les mobil-homes à toute famille en difficulté, et non pas seulement aux Roms.
Tous les experts s’accordent à dire que l’intégration n’est envisageable que si les adultes travaillent et les enfants sont scolarisés. D’après l’étude (3) du collectif Romeurope de 2010, ils seraient entre 5 000 et 7 000 enfants roms à ne pas être scolarisés. Alors que, rappelle l’étude, « Le droit à l’instruction et à la scolarisation prédominent sur tous les types d’arguments opposés à l’inscription scolaire des enfants roms. » Depuis le 1er janvier 2014, les ressortissants de Bulgarie et Roumanie ont accès sans restriction au marché du travail français. Déjà certains craignent de voir affluer sur le marché du travail hexagonal un apport massif de travailleurs en provenance de ces deux pays de l’Union européenne. Ce scénario qui cultive la peur et l’ignorance a peu de chance d’arriver. Dès lors que l’on est ressortissant d’un pays de l’UE, on est libre d’y circuler et de s’y installer pour une durée de trois mois. Passée cette échéance il faut avoir un travail rémunéré ou disposer de ressources suffisantes et d'une assurance maladie afin de ne pas devenir une charge pour l'assistance sociale de l'État d'accueil. Le droit de séjour permanent est accordé à tout citoyen après cinq ans de résidence ininterrompue, pour autant qu’il n’est pas fait l’objet d’une mesure d’éloignement. La Bulgarie et la Roumanie sont entrées dans l’Europe en 2007. La France avait alors instauré des restrictions supplémentaires à l’entrée sur le marché du travail des citoyens bulgares et roumains. Après les trois mois réglementaires, ils devaient obtenir un titre de séjour et une autorisation de travail. Cette période transitoire, autorisée par l’UE pour sept ans, s’est achevée en 2014, mais perdure pour les citoyens croates, entrés dans l’Union en juillet dernier. Néanmoins des dérogations existaient depuis 2012 ouvrant 291 métiers aux ressortissants des États européens soumis à ces dispositions transitoires, sans que la France n’ait connu le raz-de-marée redouté.
Peur, ignorance, intolérance conduisent à la discrimination, à la violence et à l’exclusion. Rien ne justifie que des populations soient discriminées selon leur origine ethnique, - les Roms étant la plus grande minorité ethnique d’Europe-, au prix de leurs droits, à commencer par celui de vivre dans la dignité. Les réseaux mafieux qui profitent de la misère pour étendre leurs activités criminelles seraient davantage combattus si la France appliquait une politique volontariste d’intégration. La question que posent les Roms à la société française renvoie à sa capacité politique à gérer l’humain avec ses différences et ses complexités, et au-delà, à la gestion de la migration. Chaque jour, des personnes essaient de franchir les frontières d’une Europe hostile. En érigeant des murs de pierre et de barbelés, des barrières administratives, sociales, économiques et financières, les États ne font que produire ce qu’ils condamnent en créant des citoyens de seconde catégorie soumis à la précarité jusqu’à ce que les autorités ne se décident à les intégrer pleinement. Les Roms offrent à l’Europe l’opportunité de montrer qu’une autre voie est possible. Une voie dans laquelle le migrant n’est pas perçu comme un criminel, mais comme un homme en quête d’une vie et d’un avenir meilleurs.
* Ligue des Droits de l’Homme, ATD Quart monde, La Pastorale des migrants, le MRAP, RESF, Attac 74, les cheminots CGT, CCFD- Terre solidaire.
(1) « Roms : on vide l’océan à la petite cuillère », Benjamin Sèze, Témoignage chrétien, le 7 novembre 2013.
(2) « Le Grand Lyon inaugure un centre multifonctionnel pour les Roms de Tinca » Christian Conxicoeur, France 3 Rhône-Alpes, le 25 oct. 2013.
(3) À lire à la page : www.romeurope.org/IMG/pdf/ETUDESCO.pdf