Le personnage est une personne

L’écrivain dévoile son ambition : il écrit un art-roman. Mise en abyme et autodérision, ironie et sagacité, verve et digressions, sa palette multiplie les nuances. Inventant une vie, il questionne l’identité.

Une réflexion motivée en partie par ce prénom, Bernard, qui lui sert de patronyme, comme si deux prénoms associés oblitéraient une partie de son identité. Il a débusqué un autre lui-même et l’a sorti de l’oubli. Un Arthur Ferdinand Bernard précisément, apprenti relieur à Montparnasse en 1890, condamné à mort, gracié et envoyé en Nouvelle-Calédonie sous le matricule 18640. L’auteur en quête d’un roman et d’un personnage imagine ce que les dossiers administratifs ont laissé dans l’ombre. À Paris d’abord, sur l’île ensuite, où le caractère va s’affiner et gagner en profondeur. Après avoir renoué avec la reliure, l’exilé se fera inventeur de cerfs-volants, tel un Ambroise Fleury des antipodes, le personnage créé par Romain Gary, autre écrivain doté d’un formidable sens du jeu et de l’identité. Arthur Bernard distille un parfum d’anarchie, de liberté et de poésie, à travers Ulysse, Rimbaud, Arthur de son prénom, l’histoire qui crée son propre mouvement. Arthur Bernard est un joueur qui aime jongler avec les mots, un équilibriste sur le fil de la narration. Il s’y engage d’ailleurs avec un grand sérieux et une application soutenue qui évite la pesanteur. Pour en apprécier toutes les dimensions et en goûter les subtiles saveurs, la partie se doit d’être lue avec la plus grande attention. Une ode à l’art et à ses artifices. « Il n’y a que l’encre pour donner un peu de visibilité à cette masse invisible et flottante en leur inventant un destin. Il n’y a que l’écriture et le livre qui s’ensuit pour laisser entrevoir les ombres, ce sont là les veines où coule le sang noir de la brebis noire. Oui, Arthur Ferdinand, mon ami, il y a bien trop de morts de tous nos côtés, et encore dans l’impossible calcul des plus nombreux nous ne comptons pas les sursitaires que nous sommes, d’autant que je le pressens, le sursis de beaucoup n’est pas loin d’être résilié. […] »

 

Tout est à moi, dit la poussière d'Arthur Bernard

Éditions Champ Vallon, 2016, 17 €

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