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Elle a commencé à écrire aux Etats-Unis dans les années 60. Épouse d’un scientifique expatrié, isolée en terre anglophone, elle écrit alors un premier texte inspiré du Nouveau Roman français. De son aveu, le livre est mauvais mais « j’ai appris à écrire » dira-t-elle plus tard. Suivront neuf romans, dont huit parus chez les éditions Zoé à Carouge. L’auteure genevoise s’y raconte d’une écriture épurée, patiemment taillée. La trame de ses romans est faite de fictions, de souvenirs et d’anecdotes, de réflexions, de regards et de sensations. L’intimité y est décrite avec une grande pudeur. Le déballage sentimental, n’est pas de mise et la sexualité est maintenue dans l’ombre. Ce qui ne signifie pas pour autant que la tension, la violence, les rapports de domination soient occultés. Les reliefs de l’existence couchée sur le papier paraissent plutôt ordinaires. Il y est question de relations familiales, de maternité, d’amour exotique, du temps qui passe et des lieux du souvenir. Mais ce qui fascine d’abord est l’expérience de l’écriture comme miroir de l’âme, cette capacité à rendre lisible la vie dans ses plus infimes détails. La distance de fuite, son dernier roman, approfondit cette plongée singulière dans l’écriture. Les lignes rendent compte de cette vertigineuse catharsis qui aboutit à la réinvention continuée de soi-même. Dès lors, si le lecteur se laisse pénétrer par les mots que Catherine Safonoff lui adresse, non seulement il ne pourra s’en détacher, mais de plus, il en écoutera la profonde éloquence ainsi que leur écho dans sa propre expérience. L’auteure écrit depuis plus de quarante ans, et toujours, elle ne cesse de remettre son ouvrage sur le métier. Son sujet demeure inépuisable, il donne du sens, permet d’assouvir une quête de vérité. Nombre de motifs récurrents finissent par former une mythologie personnelle : l’enfance à Genève pendant la Seconde Guerre mondial, les relations filiales, la figure omniprésente de l’ex-mari « qui dérange », la meilleure amie aujourd’hui défunte, l’amour si lointain et si proche, l’île grecque… Son écriture, comme les eaux de la cité lacustre où elle réside, parvient à embrasser des reflets qui ne cessent de s’inventer. Ce moyen pour décocher quelques éclats de vérité est devenu une façon de vivre. Celle qui écrit partage ses lectures, sont cités entre autres Villon, Shakespeare, Proust, Giono, Borges, Beckett, Quignard… Elle décrit son foyer, son jardin, autant de lieux réinventés par la plume délimitant ses espaces intérieurs. Et une vie entière finit par s’écrire. Pour le lecteur, le sentiment d’avoir été associé à la genèse même du texte est manifeste. C’est lui qui rassemble les morceaux épars d’une vie fabriquée par l’artifice littéraire. Catherine Safonoff n’oublie à aucun moment ce que l’œuvre doit à l’Autre. Cette motivation primitive renvoie à la force de la parole qui ne demande qu’à être entendue pour exister. Le monde mis en mots devient compréhensible comme les mathématiques permettent l’avènement d’un univers intelligible. C’est un petit miracle quotidien qui passe parfois inaperçu, mais sur lequel certains bâtissent leur vie.

Ces éclats de vérité, la critique littéraire du quotidien genevois Le Courrier, Anne Pitteloud, les a longuement observés. Son essai, intitulé Catherine Safonoff, réinventer l’île, explore les multiples dimensions d’une œuvre qu’elle envisage comme un archipel littéraire. Elle en analyse avec une acuité érudite et passionnée les différents aspects, aussi ténus soient-ils. Ce voyage au cœur des livres prouve ce que le lecteur pressent sans les avoir tous lus : il existe bel et bien une « logique de circulation entre les titres. » Catherine Safonoff fait donc œuvre, sans grandiloquence ni emphase mais parce que c’est justement là que réside son authenticité. Le sujet interpellerait toute personne sensible à l’écriture, à la création, au temps qui passe, à la vérité qui échappe d’autant plus que l’on s’en rapproche. Une source d’inspiration à partir de laquelle Anne Pitteloud a puisé une analyse lucide et complice. Sa formation universitaire parcourt les méandres de l’archipel avec application. Le voyage s’achève avec les mots de Catherine Safonoff, des propos recueillis que l’on aurait voulus plus nombreux encore. « J’écris tous les jours et ne sors pas. N’ayant pas de sujet, j’écris ces lettres à des destinataires imaginaires. Peu importe le genre ou le thème pourvu que je le fasse régulièrement, sans même être inspirée. Le faire, simplement. La contrainte de l’écriture est salutaire. » *

 

 

La Distance de fuite de Catherine Safonoff, éditions Zoé, janvier 2017, 336 pages.

Réinventer l’île, d’Anne Pitteloud, éditions Zoé, janvier 2017, 240 pages.

* Catherine Safonoff à Anne Pitteloud, page 229

 

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