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Billet de blog 25 août 2015

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Retraités de l'agriculture : les récoltes dérisoires d'une vie de labeur

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Ils s’appellent Annie, Max, Louis ou Geneviève. Ils ont consacré leur vie à l’élevage et à la production laitière. Ils ont travaillé pendant plus de quarante ans sans compter les heures ni le labeur. Ils ont construit, développé et investi au long de ces années passées à la ferme. Pourtant, ces vies d’agriculteur valent toutes aujourd’hui des retraites dérisoires. Au-delà de l’aspect économique, c’est aussi le besoin de reconnaissance que partagent les retraités de l’agriculture. Reportage en Haute-Savoie.

PAYSAGES HUMAINS
Autant qu’il s’en souvienne et surtout d’après ce qu’ont pu dire ses parents, Louis Gruffaz a commencé à traire les vaches vers l’âge de trois ans et demi. À l’époque, son père Léon, maire de la commune de Desingy, n’est pas toujours disponible pour la traite, c’est donc aux enfants à qui l’on demande de donner un coup de main. La famille compte trois garçons et deux filles. Louis est né en 1951. Bien qu’ayant grandi à la ferme, il décide de suivre une formation en mécanique forestière et agricole. Sa passion ce sont les avions. Avant même son service militaire, il obtient ses brevets de pilote. Mais en 1976, le père décède : « Les vaches étaient là, il fallait bien s’en occuper. Puis la mère était encore jeune et n’avait pas droit à la retraite. C’est elle qui a repris. Mon frère et moi, nous avions le statut d’aide familiale. En donnant ses terres, la mère se serait sentie démunie. Il était donc hors de question pour elle de transmettre à ses fils. » Pendant dix ans et autant d’années de perdues pour la retraite, les deux frères vont donc assumer la ferme sans en être les chefs d’exploitation. Depuis février 2011, Louis Gruffaz est à la retraite. Sa maison, dont il a fait les plans et la maçonnerie, domine la douce vallée du Genevois. Elle est située juste en-dessous de la ferme familiale où vit sa mère âgée aujourd’hui de 94 ans. Louis n’a pas eu d’enfants. Il partage sa retraite avec Jacqueline, sa compagne depuis dix ans, elle aussi fille d’agriculteurs. Ils se sont pacsés en 2009.
C’est à dix minutes du centre ville d’Annecy que Max Bersinger nous reçoit dans la ferme où il est né en 1942. Retraité depuis 2002, il a connu les grandes mutations du monde agricole. Ce fils d’agriculteurs, aujourd’hui père de deux garçons dont l’un a hérité de la ferme familiale, mariée à Michelle, est devenu exploitant en mai 68 : « Quand tout le monde était sur les barricades, nous on signait la donation en partage [entre trois enfants] chez le notaire. » À l’époque, la ferme compte près de 12 ha et une quinzaine de vaches laitières. « Je suis d’une génération où si l’on voulait du boulot, il n’y avait qu’à demander et le lendemain on était embauché. Moi j’ai toujours voulu être agriculteur, c’est bien par vocation que je le suis devenu et non par tradition. » Max s’est investi dans le métier tout au long de ces années, défendant une agriculture pragmatique et « de bon sens ». Depuis 2012 il est le président de la section départementale des anciens exploitants de la FDSEA 73/74.
« Je ne voulais surtout pas me marier à un agriculteur ! » ironise Annie, 72 ans, féministe de la première heure et agricultrice à la retraite depuis 2003. C’est en 1965 qu’elle épouse Roland Ducruet, fils d’agriculteurs d’Allonzier-la-Caille. Cette année-là, le jeune couple achète la ferme dite du château de Savigny au père d’Annie. « À l’époque, rappelle Roland, la femme d’agriculteur n’était pas reconnue. À l’état-civil, il était indiqué ''sans profession'', alors qu’elle s’occupait des vaches, du jardin, des enfants. C’était elle qui faisait le plus d’heures. » L’ancienne agricultrice a vécu le machisme du monde agricole, la pénibilité des taches, le stress de la gestion, le poids des crédits, l’absence de reconnaissance de son travail. Quant aux retraites, « Nous n’y pensions pas » confie Annie qui poursuit « Nous avons toujours été saturés par les emprunts. L’avenir n’était pas envisageable tant le quotidien exigeait toute notre énergie. » Le couple a élevé quatre enfants. Parmi ces derniers, Paul, né en 1972, aujourd’hui porte-parole de la Confédération paysanne, est le seul à avoir suivi le chemin parental. Le midi, il vient déjeuner chez ses parents, à deux pas de la ferme. Au menu, légumes et fruits du jardin…
À Chaumont, sur la route du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, la maison de Geneviève Mossière fait office, selon les visiteurs, de gîte d’étape ou de chambres d’hôtes. À une demi-heure de Genève, les chambres à l’étage peuvent être louées aussi bien aux travailleurs frontaliers qu'aux pèlerins à destination de l’Atlantique. Geneviève est retraitée de l’agriculture depuis 2006. C’est à l’âge de quatorze ans qu’elle a commencé à travailler dans la ferme de ses parents. Après des expériences professionnelles hétérogènes, —intendante de maison familiale —, employée au Crédit agricole, secrétaire, elle décide en 1975 de travailler aux côtés de Michel, son mari. Le couple choisit alors de se spécialiser dans l’élevage de génisses : le veau est récupéré à quinze jours et élever jusqu’à ses deux ans. Le « naisseur », l’agriculteur qui donne son veau à élever, paye une pension indexée sur les prix du lait et de la viande. L’agricultrice ne cotisera comme exploitante qu’à partir de 1990. Entre les randonneurs, ses petits-enfants, les chambres à faire et le quotidien, la retraite de Geneviève est à l’image de ce qu’a été sa vie professionnelle : active. L’agricultrice a eu quatre enfants, deux d’entre eux, Alain et Philippe, ont repris l’exploitation familiale.

PAUVRES ET RICHES
Ces quatre parcours, issus de cette génération d’agriculteurs qui ont pris leur essor à la fin des années 60 et au début des années 70, témoignent de l’évolution des mentalités. Si la loi du 10 juillet 1952 a instauré la création d’un régime d’assurance vieillesse obligatoire des exploitants agricoles, géré par la mutualité sociale agricole (MSA), il a fallu attendre quelques décennies avant que les agriculteurs ne se penchent sérieusement sur la question des retraites.
En 1975 Annie et Roland Ducruet s’associent pour former un GAEC (groupement agricole d’exploitation en commun). Mais il faudra attendre 1983, et la loi qui permet de constituer une EARL, l’exploitation agricole à responsabilité limitée, pour qu’Annie obtienne le statut d’exploitante agricole à part entière. Le couple est pourtant mal conseillé car les points de retraite sont divisés par deux. « J’aurais dû choisir un statut de salarié : Roland aurait conservé tous ses points et moi j’aurais bénéficié d’une retraite de salarié agricole supérieure à celle d’exploitante. » déplore Annie. En 2013 sa retraite de base s’élève à 571,25 euros. Avec les retraites complémentaires et la bonification enfant, elle perçoit 933 euros par mois. Roland de son côté perçoit 892 euros. À eux deux, le toit payé et le potager aidant, ils reconnaissent « vivre plutôt bien ».
En 1985 Louis et Marc Gruffaz forment un GAEC, versent chacun une pension à « la mère », empruntent pour les bâtiments, les tracteurs, et du matériel divers. Une quarantaine de montbéliardes produisent le lait destiné à la production fromagère. Louis est ingénieux, conçoit une salle de traite innovante. « Avec mon frère, nous allions sur les salons traiter directement avec les fabricants de matériel agricole. Quand on pouvait, nous évitions de faire appel aux vétérinaires… » déclare Louis, expliquant qu’il a pu ainsi thésauriser les cinq dernières années d’activités. Sur la table de la cuisine, sa retraite de base affiche un montant de 640 euros : « ça ne paye même pas le crédit de la maison. Nous avons les légumes du potager et pour la viande on achète le huitième d’un boeuf et un demi-porc que nous congelons pour l’année. » Il est vrai qu’avec son toit payé, ses quelques poules et son potager, les agriculteurs à la retraite sont loin de connaître la précarité. « On dit que l’agriculteur vit pauvre et meurt riche. » plaisante Max Bersinger.
De leurs côtés, Geneviève et Michel Mossière perçoivent respectivement 527 euros net (décembre 2012) dont la bonification enfant de 51 euros, et 876 euros pour une carrière complète. Pour l’instant le couple s’en sort plutôt bien mais la question de la fin de vie demeure quand de petites retraites ne parviendraient pas seules à assumer le coût que représente une chambre en maison médicalisée. Geneviève a déjà fait son calcul : « nos deux retraites n’y suffiraient pas. »

HIER ET DEMAIN
Il n’y a pas que le niveau des retraites qui préoccupent les anciens de l’agriculture. Quand les langues se délient, on constate que l’amour du métier est bien réel et semble n’avoir jamais fait défaut. Pour autant, un sentiment commun à tous ceux rencontrés s’est fait jour, celui de ne pas avoir été reconnus. « On est mal vus dans la société. On est des paysans, on sent la bouse. Et quand on est sur les routes, on dérange les touristes. Maintenant on veut des campagnes, sans coqs, sans vaches, sans fumier, sans tracteurs… » disent Jacqueline et Louis. Annie se souvient : « À l’arrivée des enfants en sixième au lycée de Saint-Julien, il a fallu remplir les dossiers. J’ai toujours indiqué le métier d’agricultrice. Mes enfants ont mis du temps à m’avouer qu’ils n’osaient pas dire qu’ils étaient fils de paysans, de peur d’être ridiculisés par certains professeurs. On était des '' bouseux ''… moi j’ai toujours été fière d’être agricultrice. » Max lui déplore l’image médiatique des agriculteurs : « On passe pour des pollueurs, des empoisonneurs alors que l’alimentation française n’a jamais été aussi saine. » Autre préoccupation, les nouvelles générations. Pour Annie la question est de savoir comment vont faire les jeunes agriculteurs qui n’auront pas hérité de leurs parents pour se constituer une retraite décente. « Le foncier est devenu trop cher. » dit-elle. Geneviève partage son expérience et note : « L’une de mes belles-filles a commencé à travailler sur l’exploitation. Elle était salariée jusqu’à changer de voie. Aujourd’hui aucune de mes deux-belles filles ne travaillent dans l’agriculture. C’est peut-être le moyen de mettre de côté, d’assurer pour le couple une retraite décente… » Louis, pessimiste, prédit le déclin de la démographie agricole : « À quarante ans, l’agriculteur d’aujourd’hui est lessivé. Il croule sous les emprunts, travaille du soir au matin et ne voit pas d’avenir dans un métier qui ne lui permet pas de gagner sa vie sans aide financière. » Annie prédit quant à elle : « Sans les primes, il n’y aurait plus un paysan en Haute-Savoie. L’avenir devra passer par la formation des jeunes, le regroupement des agriculteurs et la qualité des produits. » Et Roland de préciser : « De nouveaux agriculteurs, qui ne sont pas fils de paysans, ont ouvert le monde agricole. Ces femmes exploitantes font elles aussi évoluer le secteur. Les nouvelles générations font en sorte que le métier d’agriculteur permette une vie sociale et culturelle. Pourtant rien ne dit que les jeunes exploitants feront le choix de prolonger leurs carrières à l’heure où les résultats escomptés ne seront pas au rendez-vous. » Le secteur agricole, c’est aussi cette économie moderne au coeur des problématiques actuelles, source de grandes richesses et de grandes pauvretés, soumise à la spéculation et à des intérêts qui dépassent les modestes exploitations savoyardes. Max ne l’oublie pas qui énonce : « Ce qui arrive dans l’assiette de tout être humain vient d’un paysan d’où qu’il vienne. On a et on aura besoin des paysans, j’espère qu’ils finiront par être reconnus. En ce qui concerne la Haute-Savoie, il y a un hectare qui part à la construction chaque jour (sauf le dimanche), soit environ 300 hectares par an qui s’en vont. C’est une autre révolution culturelle que doivent mener nos élus pour éviter cette perte inestimable. » Ils sont en France métropolitaine, 1,6 millions de retraités relevant du régime des non-salariés agricoles.
À fin septembre 2012, le montant moyen annuel des pensions des non-salariés s’élevait à 5 107 €, soit 425, 58 € par mois. Ceux qui bénéficient d’une retraite avec une carrière complète au régime des non-salariés perçoivent une pension annuelle de 9 052 €, soit 754 € par mois. Quant au remède pour améliorer le niveau des retraites agricoles et permettre à chaque assuré de vivre décemment, les syndicats agricoles proposent chacun des solutions différentes. Tous néanmoins envisagent à terme la fin du régime spécifique qui ferait entrer les retraites agricoles dans le régime général. Malgré la volonté née en 1945 de bâtir un système français de sécurité sociale qui prévoyait un réseau coordonné de caisses se substituant aux multiples organismes, l’unité administrative n’a jamais été réalisée. L’agriculture montrera-t-elle la voie ? Une chose est sûre : bien que les mentalités aujourd'hui, contrairement à celles de leurs aînés, paraissent davantage soucieuses de bénéficier d’une protection sociale, la démographie agricole (un actif pour trois retraités), les modèles familiaux éclatés et l’augmentation des carrières incomplètes ne joueront pas en faveur d’une hausse du niveau moyen des pensions.

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