Les Rugy n’ont toujours pas digéré

Séverine Servat de Rugy, l’épouse de l’ancien numéro 2 du gouvernement qui avait dû démissionner suite aux révélations de Mediapart sur l’appétit du couple pour le mélange des genres avec l’argent public, publie un livre-témoignage, « La Marche du crabe ». Mediapart l’a lu.

En quatrième de couverture de son ouvrage La Marche du crabe (Michel Lafon), qui sort ces jours-ci en librairie et se veut une réponse, huit mois après, aux révélations de Mediapart ayant provoqué la démission de son époux François de Rugy du gouvernement, Séverine Servat de Rugy écrit : « J’aurais pu donner une interview, j’ai choisi d’écrire un livre. Pour opposer le temps court de la réaction au temps, un peu plus long, de l’analyse. »

Journaliste à la ville pour le magazine people Gala, l’autrice n’y va pas dans son livre-témoignage avec le dos de la cuiller contre le travail de Mediapart, qui ne serait qu’une « version fallacieuse créée de toutes pièces », « sans enquête contradictoire » et « sans interroger d’autres sources » — nous y reviendrons.

François et Séverine de Rugy, le 21 février 2019. © Reuters François et Séverine de Rugy, le 21 février 2019. © Reuters

Il n’est pas incohérent en soi que Séverine Servat de Rugy s’exprime sur une enquête journalistique consacrée à l’utilisation de l’argent public par son mari, qui, rappelons-le, avait construit une grande partie de sa carrière politique sur la défense du modèle scandinave de la transparence et de la frugalité qui va avec.

De fait, ainsi que Mediapart l’avait rapporté en juillet dernier dans le premier article qui lança l’affaire, Séverine Servat de Rugy a notamment été au cœur de l’organisation de fastueux dîners qui ont copieusement mélangé amis et argent public à l’Assemblée nationale, lorsque son époux en fut le président entre juin 2017 et septembre 2018.

Sur le seul terrain des faits qui nous intéresse — les opinions de l’autrice lui appartiennent et nous n’en sommes pas les arbitres —, que dit l’« analyse » de Séverine Servat de Rugy ? La réponse est : rien qui ne vienne, à aucun moment, démentir la moindre des informations publiées par Mediapart.

Séverine de Rugy devant un mouton-rothschild 2004 siglé du centenaire de l'Entente cordiale entre l'Angleterre et la France. © DR/Mediapart Séverine de Rugy devant un mouton-rothschild 2004 siglé du centenaire de l'Entente cordiale entre l'Angleterre et la France. © DR/Mediapart
Nous avions par exemple raconté que le couple Rugy avait multiplié pendant plusieurs mois des dîners privés sur fonds publics à la présidence de l’Assemblée nationale, où, entre amis triés sur le volet par Séverine de Rugy elle-même, chacun pouvait profiter sous les ors de la République d’un service en livrée, de grands crus coûtant parfois plusieurs centaines d’euros la bouteille ou de mets d’une délicatesse infinie, dont le homard est rapidement devenu une illustration quasi iconique sur les réseaux sociaux.

Une dizaine de ces dîners avaient en lieu en quelques mois seulement.

Que tout le monde se rassure, Séverine Servat de Rugy et son époux n’y étaient pour rien ; tout fut de la faute du petit personnel : « Ce n’est ni François ni moi qui établissions les menus ou choisissions les vins, mais la cheffe des cuisines de l’Assemblée », apprend-on dans La Marche du crabe.

L’autrice n’a pas peur non plus de le dire haut et fort : « Je bois très peu […]. J’avoue par ailleurs n’avoir jamais cherché à connaître le prix d’une bouteille. » Et de tout mettre sur la table : « Combien de bouteilles bues au juste ? Combien de homards dégustés en réalité pour François et moi qui […] n’aimions pas les crustacés — j’ai parfaitement conscience que François a été moqué pour l’avoir dit, mais faudrait-il forcément mentir pour être cru ou rester crédible ? »

Il me faut ici préciser à nouveau, puisque ce n’est pas la première fois que l’argument est développé, que Mediapart n’a jamais accusé le couple Rugy d’avoir tout bu et tout mangé durant ces formidables agapes. D’ailleurs, de manière générale, Mediapart s’intéresse assez peu dans ses colonnes au régime alimentaire de ceux qui nous gouvernent…

Dans son livre, Séverine Servat de Rugy reprend également la fable consommée de dîners qui, bien qu’« informels » (comme avait finalement dû le reconnaître le cabinet de son mari), avaient “en même temps” un intérêt public. Elle écrit : « Ces quelques dîners, à vocation professionnelle pour mon mari, ont fonctionné par thématiques : universitaires, patrons de start-up, médias… »

François de Rugy, pour la Saint-Valentin 2018. © DR/Mediapart François de Rugy, pour la Saint-Valentin 2018. © DR/Mediapart
Cette affirmation est doublement fausse.

Primo, une enquête éclair menée par le secrétaire général de l’Assemblée nationale, un ancien subordonné de François de Rugy qui n’a pas ménagé ses efforts pour ne pas trop l’accabler, a tout de même forcé le couple à rembourser trois dîners intimes — un Noël en famille et avec amis, une Saint-Valentin à deux et une mystérieuse troisième agape —, dont le coût total aurait été supporté par le seul contribuable si Mediapart n’avait pas mis son nez dans les arrière-cuisines du pouvoir. L'Assemblée nationale comme les époux Rugy refusent de dire combien ils ont remboursé.

Autre conséquence de nos révélations : l’actuelle présidence de l’Assemblée a mis sur pied un groupe de travail dont la mission consiste à renforcer « les règles et procédures budgétaires de la Présidence », preuve que celles-ci étaient jusqu’ici lacunaires.

Secundo, ces fameux dîners n’avaient à ce point rien de « professionnel » que les Rugy ont été incapables de produire depuis huit mois un seul élément matériel le démontrant (un compte-rendu, un mail, même un post-it…). Certains des invités ont eu la décence de le dire publiquement. Il en va par exemple de l’éditorialiste Jean-Michel Aphatie (dont la femme était une amie de Séverine Servat de Rugy), qui l’avait assuré à Mediapart puis répété sur LCI : « Quand l’invitation m’a été faite […], j’ai compris que ce ne serait pas professionnel. »

Des amis du couple avaient bien tenté, au plus fort de la polémique, de venir à la rescousse des Rugy pour affirmer dans certains médias que, oui, bien sûr que oui, les dîners étaient « professionnels ». Ainsi le patron des Bains Douches (un ami de Madame) en voulait pour preuve qu’il avait parlé des problèmes de circulation dans Paris avec le président de l’Assemblée nationale et un journaliste de Télématin (un autre ami de Madame) avait bavardé d’immigration…

Il me faut aussi rappeler que celle qui avait le mieux parlé l’été dernier du caractère amical des tablées était une certaine… Séverine Servat de Rugy. À Mediapart, qui l’avait interrogée avant la publication du premier article, dans le respect de l’enquête contradictoire – qui n’a donc pas eu lieu, d’après l’autrice –, celle-ci avait en effet reconnu on the record qu’elle opérait personnellement « un filtre relationnel » dans le choix des convives et que ceux-ci appartenaient à son cercle « amical ».

« Pour moi, ce n’est pas privé parce qu’en fait, c’est du relationnel qui permet de se mettre au courant et de s’intéresser à ce que font les gens. Certes, ça appartient à un cercle amical mais on n’est pas là pour se taper la cloche. Effectivement, je connais des gens mais quand on les voit, on parle toujours de politique et y a des choses qui en sortent en relationnel », avait-elle encore expliqué, mettant son mari dans le plus grand des embarras.

Mais dans son livre, Séverine Servat de Rugy va plus loin. Elle dit avoir identifié la source de Mediapart, se gardant bien toutefois de donner le moindre nom — comme si Mediapart n’avait qu’une source… —, qu’elle présente par ailleurs comme le « rouage d’un engrenage plus sophistiqué ». Comprendre : il s’agit d’un pion dans une grande machination qui aurait décidé d’abattre son mari, ministre de l’environnement au moment des révélations de Mediapart.

Alimentant ainsi avec gourmandise une thèse totalement conspirationniste, le livre, malheureusement, n’en dira pas plus. Monsanto ? Les zadistes de Notre-Dame-des-Landes ? Les macronistes Gabriel Attal et Benjamin Griveaux pour qui l’autrice a des mots peu amènes ? Le lobby des langoustes ? Personne ne le saura jamais, ce qui risque de laisser les lecteurs de La Marche du crabe sur leur faim, contrairement aux convives de l’Assemblée.

Autre volet de l’affaire auquel Mme Servat de Rugy consacre dans son ouvrage beaucoup d’encre : les travaux menés à grands frais d’argent public — plus de 60 000 euros — dans l’appartement de fonction du ministre, qu’elle a occupé avec lui.

À lire Séverine Servat de Rugy, rien n’était plus justifié vu le supplice domestique qu’elle a dû endurer avec son époux. Extrait : « À l’hôtel de Roquelaure [la résidence privée du ministère de l’environnement – ndlr], l’appartement était factuellement en mauvais état […]. C’était un logement qui n’avait pas été repeint depuis seize ans. »

Afin que chacun prenne la mesure de quoi parle l’autrice, voici l’appartement en question AVANT les travaux :

 © DR/Mediapart © DR/Mediapart

 © DR/Mediapart © DR/Mediapart

Mme Servat de Rugy insiste : « La moquette était tachée. Un tapis était usé au point que l’on se prenait les pieds dans certains de ses trous. Les murs avaient des emplacements grisés dus aux déplacements de tableaux des habitants successifs […]. Il n’y avait qu’un placard, celui du ministre. »

Voici maintenant la fameuse moquette tachée, le tapis si dangereux et les traces aux murs :

Photos des sols de l'appartement du ministre transmises par le cabinet de François de Rugy. © DR/Mediapart Photos des sols de l'appartement du ministre transmises par le cabinet de François de Rugy. © DR/Mediapart

Plan large de la même photo obtenue par Mediapart. © DR/Mediapart Plan large de la même photo obtenue par Mediapart. © DR/Mediapart

On imagine le calvaire qui a dû être le leur.

Mme Servat de Rugy n’en dit rien dans son livre, mais une enquête du gouvernement avait pointé, noir sur blanc, le coût trop élevé de certaines prestations à cause des « choix de finitions » faits par le ministre. Ce fut le cas par exemple d’un dressing géant (à 15 437 euros), mais aussi de la peinture des moulures (à 16 261 euros), une facture jugée « très conséquente » par le rapport.

S’agissant du dressing par exemple, le rapport avait imputé son coût exorbitant à « la qualité des matériaux utilisés » et à « l’agencement, réalisé sur mesure ». Il s’étonnait d’ailleurs que la commande ait été passée « avec une relative urgence » et estimait que la facture aurait pu être moins salée si l’on avait opté « par exemple » pour « un degré de finition moindre ». De fait, c’est le plus cher des prestataires, payé sur fonds publics, qui avait été choisi…

D’ailleurs, le Premier ministre Édouard Philippe avait lui-même reconnu la réalité du problème mis au jour par Mediapart en édictant, fin juillet 2019, une circulaire encadrant les travaux dans les logements de fonction. Depuis cette circulaire, tout ministre doit obtenir l’aval de Matignon pour des travaux supérieurs à 20 000 euros — ceux des Rugy avaient coûté le triple. 

Au final, La Marche du crabe apparaît comme une grande opération de communication qui permet à Séverine Servat de Rugy de défendre son mari, mais aussi de se présenter personnellement comme quelqu'un de simple qui ne goûte guère aux plaisirs du luxe.

À ce propos, je ne résiste pas à l’idée de publier ici ce que François de Rugy avait écrit, le 20 juillet 2018, dans une attestation manuscrite en faveur de son épouse, qui avait attaqué en justice un livre (Vivre ensemble, d’Émilie Frêche) dans lequel elle disait se retrouver sous les traits peu aimables d’un personnage baptisé « MdeS » :

  • « MdeS fréquente dans le livre des palaces ou des hôtels 5 étoiles, notamment à Marrakech. Séverine Servat apprécie en effet les grands hôtels, dans lesquels elle peut séjourner notamment grâce à des voyages de presse où elle est invitée du fait de son métier de journaliste à Gala, notamment la Mamounia à Marrakech, dont elle m’a parlé peu de temps après que j’ai fait sa connaissance, elle m’y a d’ailleurs invité pour mon anniversaire », avait notamment écrit le président de l’Assemblée nationale d'alors.

Se disant dans son livre la cible avec son mari d’une campagne de « fake news » relayée par Mediapart, Séverine Servat de Rugy en tire finalement une morale professionnelle : « Je suis convaincue qu’à l’avenir, je vérifierai davantage encore mes sources, creuserai toujours plus […]. Nous, journalistes, devons redoubler de prudence, renouer avec l’humilité. »

À déguster sans modération.

* * *

En septembre dernier, Mediapart avait diffusé une vidéo sur toutes les intox de François de Rugy concernant l’affaire qui porte son nom. Elle est toujours d’actualité :

Les explications en vidéo de Fabrice Arfi, Michael Hajdenberg, Antton Rouget et Marine Turchi. © Antoine Schirer/Mediapart

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.