La manipulation

J’ai fait l’objet d’une manipulation de la DGSI. Discrète, habile, subtile. Je ne parle pas d’une surveillance téléphonique illégale, d’un cambriolage nocturne ou d’une filature avec le col de l’imperméable relevé, non, je parle d’une petite manip' de papier. Explications.

J’ai fait l’objet d’une manipulation de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Discrète, habile, subtile. Je ne parle pas d’une surveillance téléphonique illégale, d’un cambriolage nocturne ou d’une filature avec le col de l’imperméable relevé — je sais combien les agents de la DGSI ne sont pas habillés ainsi et ont mieux à faire ; enfin, j’espère… —, non, je parle d’une petite manip' de papier.

Celle-ci a été commise le 24 avril 2019 par un agent du service de renseignement intérieur français, dont la loi m’interdit de révéler publiquement l’identité (parce qu’il est un agent du renseignement). Ce jour-là, le commandant divisionnaire “biiiiip” écrit un rapport de transmission, dont l’objet est : « Attentat de Karachi du 8 mai 2002 ». Le destinataire de ce rapport de 6 pages est le juge d’instruction David de Pas, vice-président du tribunal de grande instance de Paris, spécialisé dans la lutte anti-terroriste.

Jacques Chirac s'inclinant, à Cherboug, devant les cercueils des victimes de l'attentat de Karachi. © Reuters Jacques Chirac s'inclinant, à Cherboug, devant les cercueils des victimes de l'attentat de Karachi. © Reuters

Les conclusions de ce rapport, selon lesquelles l’attentat de Karachi est le fait du terrorisme islamiste, ont été rendues publiques, mardi 8 octobre, par une dépêche de l’Agence France Presse (AFP), au deuxième jour du procès du volet financier du dossier.

Et dans ce rapport, des déclarations que j’ai faites en juin 2018 devant la Cour de justice de la République (CJR), juridiction qui a souhaité m’entendre comme témoin dans le volet financier de l'affaire, ont été utilisées par la DGSI pour asseoir l’hypothèse d’un attentat islamiste, ai-je découvert avec effarement ce matin.

Non seulement mes déclarations par la CJR ont été tronquées dans le rapport de la DGSI, mais j’ai dit devant les magistrats, avec le maximum de précautions possibles dans un dossier éminemment complexe et sensible, exactement l’inverse.

Je m’explique.

Depuis dix ans maintenant, l’instruction menée sur l’attentat de Karachi, qui a fait quinze morts dont onze employés français de la Direction des constructions navales (DCN) travaillant à la livraison de sous-marins vendus par la France, est partagée entre deux hypothèses. La première a été défendue par le juge Jean-Louis Bruguière : il s’agit d’un attentat islamiste commis par l’organisation Al-Qaïda. La seconde fut privilégiée par le juge Marc Trévidic, qui a pris la suite de Bruguière : il s’agit d’un attentat commis par les services secrets pakistanais, dont le mobile pourrait être financier, sur fond — notamment — de commissions non versées en marge des ventes d’armes de l’Etat français.

Cette seconde hypothèse, qui a été cachée pendant des années aux survivants et familles de victimes de l’attentat, est née d’un rapport de renseignement privé commandé dès 2002 par la DCN elle-même à un ancien agent du contre-espionnage français. Ce rapport, baptisé “Nautilus”, a été révélé le 13 septembre 2008 par Mediapart, six ans après sa rédaction. “Nautilus” indiquait : 1) que l’attentat n’était pas du fait d’Al-Qaïda, comme cela était alors défendu par l’Etat français ; et 2) que l’arrêt à l’été 1996 par Jacques Chirac, président de la République, du versement des commissions occultes à un réseau d’intermédiaires suspectés d’avoir financé la campagne de son rival Edouard Balladur pourrait être lié à l’attentat. Pour mémoire, celui-ci a été perpétré trois jours après la réélection de Jacques Chirac.

Voici ce que, dans son rapport d’avril 2019, la DGSI retient de ma déclaration devant la CJR pour appuyer la thèse d’un attentat commis par Al-Qaïda : « D’abord les rapports “Nautilus” établis et revendiqués par Claude Thévenet, ancien membre de la DST, qui fait un lien objectif, mais non documenté, entre une affaire financière et l’attentat de Karachi ». Puis : « Personnellement, j’ai toujours pris soin de considérer ces deux affaires de façon séparée ».

Et voici ce que j’ai vraiment dit devant la CJR, qui m’interrogeait sur mon enquête :

« Avec Fabrice Lhomme [alors journaliste à Mediapart, aujourd’hui au Monde – nda], nous découvrons deux documents essentiels. D’abord les rapports “Nautilus”, établis et revendiqués par Claude Thévenet, ancien membre de la DST, qui fait un lien objectif, mais non documenté, entre une affaire financière et l’attentat de Karachi.

D’autre part, le mémorandum de M. Gérard-Philippe Menayas, directeur administratif et financier de DCN-I [filiale de la DCN – nda], à l’époque en délicatesse avec son employeur, qui, lui, cite diverses pièces décrivant un système de pot-de-vins, de dessous de table, à l’occasion de la conclusion des contrats de vente d’armement de l’Etat français. Etant précisé, qu’à l’époque, ces pratiques étaient tolérées.

De mémoire, ce mémorandum datait d’avril 2008 et s’il parlait du contrat Agosta [avec le Pakistan – nda], il évoquait aussi d’autres contrats avec l’Arabie saoudite. Si je puis dire, tous ces contrats faisaient partie d’un même ensemble.

Nous comprenons alors qu’il peut exister des liens entre le dossier de l’attentat de Karachi et les aspects financiers des contrats. Personnellement, j’ai toujours pris garde à considérer ces deux affaires de façon séparée. Dans tous les cas, c’est bien dans le cadre de l’exécution du contrat Agosta que les techniciens français sont décédés.

Dans cette affaire, il y a eu pendant longtemps, c’est-à-dire durant l’instruction menée par M. Bruguière, une vérité quant aux auteurs de l’attentat qui était construite sur du sable. D’autres pistes n’avaient pas été exploitées. Aujourd’hui, nous sommes dix ans après le premier article, daté du 13 septembre 2008, et je ne peux pas vous dire avec certitude qui a commis cet attentat, mais je peux affirmer que ce ne sont pas les responsables pointés par l’enquête du juge Bruguière, relayant la forgerie, au sens de manipulation, des services pakistanais dans cette affaire.

Il y avait des crispations politiques autour de l’attentat : reconsidérer la possibilité d’autres pistes, c’était prendre le risque d’ouvrir une boîte de pandore sur les marchés eux-mêmes ».

Résumons. La DGSI utilise donc une citation soigneusement tronquée d’un procès-verbal de mes déclarations devant la CJR pour asseoir une thèse — l’attentat a été commis par Al-Qaïda — qu’en réalité je récuse dans cette même audition. J’avoue que s’agissant d’un dossier qui porte sur la mort d’innocents, à savoir d’honnêtes employés d’une entreprise d’armement et des civils pakistanais, cela me met passablement en colère.

Car c’est un fait : la thèse d’un attentat commis par Al-Qaïda, telle qu’elle a été défendue par le juge Bruguière pendant des années, s’est effondrée, comme nous l’avons montré sur Mediapart, puis avec Fabrice Lhomme dans le livre Le Contrat (Stock, 2010) et avec Jean-Christophe Klotz dans le documentaire L’argent, le sang et la démocratie (Arte/Nova Productions, 2013).

En effet, certains témoignages recueillis au Pakistan sur lesquels le juge Bruguière s’est appuyé étaient bidons ; les auteurs désignés n’étaient pas les bons ; les explosifs identifiés n’étaient pas les bons non plus — il s’agissait de TNT militaire — ; un rapport d’autopsie, qui permettait de nuancer la piste d’un kamikaze, a été caché ; tous les éléments désignant une opération de l’appareil militaire pakistanais ont été négligés, etc…

D’ailleurs, la Direction générale des services extérieurs (DGSE) a très tôt douté de la thèse d’un attentat commis par Al-Qaïda, comme le prouvent certaines notes qui ont été déclassifiées. Le directeur du renseignement de la DGSE en 2002, Alain Chouet, me déclarera d'ailleurs des années plus tard (voir la vidéo ci-dessous) : « On n’était pas du tout dans le cadre d’une opération violente commise par un groupe islamiste ou Al-Qaïda. On avait plutôt probablement affaire à un travail de professionnels des actions clandestines […] L’ensemble nous incitait plutôt à regarder en direction d’un service d’Etat plutôt que de militants islamistes ».

Tout récemment interrogé par Le Monde, le juge Trévidic a lui aussi insisté sur l’inconsistance de cette thèse : « Mon attention avait déjà été attirée à la lecture du dossier par le fait que les gens condamnés à mort au Pakistan pour l’attentat n’avaient rien fait, ce qui est quand même ennuyeux ! On avait servi une thèse ne reposant sur rien, avec des aveux fantaisistes, laissant croire par exemple que des explosifs artisanaux avaient été utilisés, alors qu’il s’agissait d’explosifs militaires ».

Quant aux dessous financiers des contrats d’armement signés par la France avec le Pakistan et l'Arabie saoudite sous le gouvernement d’Edouard Balladur (1993-95), ils font aujourd’hui l’objet d’un procès retentissant, la justice soupçonnant, comme l’avançait le rapport “Nautilus”, que les commissions versés en marge de ces contrats aient pu abonder illégalement le financement de la campagne de l’ancien Premier ministre en 1995.

Quant à savoir si, comme le disait aussi “Nautilus”, ces dessous financiers constituent le mobile — pour partie ou totalement, directement ou indirectement — de l’attentat du 8 mai 2002, cela n’a pas été démontré matériellement par la justice, ainsi que je l’ai dit devant la CJR.

Cela demeure toutefois pour le juge Trévidic, aujourd’hui président de la cour d’assises de Versailles, sa thèse privilégiée : « Cet attentat, j’ai la conviction qu’il est lié à cette histoire de commissions. Dès le départ de toute façon, j’avais trouvé anormal que Al-Qaïda s’en prenne à l’armée pakistanaise, ça n’arrive jamais, par rapport à ce que je sais de l’islamisme. Il y avait quelque chose qui n’allait pas. L’armée, les services pakistanais, c’est quand même ceux qui protégeaient Ben Laden ! », a-t-il déclaré au Monde.

Désormais entre les mains du juge David De Pas, l’enquête sur l’attentat de Karachi aboutira un jour ou l’autre à une conclusion. Je ne la connais pas. Et quand je ne sais pas, je le dis: je ne sais pas. Mais je saurais gré à la DGSI de ne pas me faire dire dans un rapport le contraire de ce que j’ai affirmé.

Le rapport d’avril 2019 du commandant divisionnaire “biiiiip” se clôt d’ailleurs sur une affirmation qu’Ubu n’aurait pas reniée : « La piste de l’attentat kamikaze semble privilégiée, toutefois aucun élément nouveau n’a pu être recueilli sur les auteurs de cette action terroriste ». En somme, nous savons qui a commis l’attentat dont nous ne connaissons pas les auteurs…

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PS.: En introduction de ma déposition du 28 juin 2018 devant la commission d'instruction de la Cour de justice de la République, j'avais tenu à indiquer pourquoi j'acceptais de témoigner: « Je souhaite tout d'abord préciser que nous acceptons toujours les convocations des institutions (Parlement, autorités judiciaires, autorités d'enquêtes). Notre ligne de conduite est de répondre et de fournir, le cas échéant, tous les éléments qui ont déjà donné lieu à publication. Nous ne voulons pas devenir des auxiliaires de justice, mais nous pouvons justifier de nos enquêtes ».

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