Fabrice Arfi
Journaliste, Mediapart
Journaliste à Mediapart

32 Billets

0 Édition

Billet de blog 22 oct. 2008

Le journaliste et la "réalité du gris"

 Les livres de souvenirs de journalistes - a fortiori s'ils sont «d'investigation» - donnent généralement lieu à un joyeux catalogue de fiertés passées. Pas là. Dans son ouvrage Profession "fouille-merde", dont je viens de terminer la lecture, l'ancien sniper du Canard enchaîné et du Monde, Georges Marion, prend le parti du contraire. Et franchement, ça fait du bien.

Fabrice Arfi
Journaliste, Mediapart
Journaliste à Mediapart

Les livres de souvenirs de journalistes - a fortiori s'ils sont «d'investigation» - donnent généralement lieu à un joyeux catalogue de fiertés passées. Pas là. Dans son ouvrage Profession "fouille-merde", dont je viens de terminer la lecture, l'ancien sniper du Canard enchaîné et du Monde, Georges Marion, prend le parti du contraire. Et franchement, ça fait du bien.

© 

Contrairement à ce que suggère le sous-titre de couverture, l'ouvrage ne retrace pas vraiment le parcours d'«un journaliste dans les coulisses des affaires». Mais plutôt... les coulisses d'un journaliste au cœur des affaires. Une fois le livre refermé, c'est en effet moins le fumet du scandale des vielles affaires racontées (De Broglie, Rainbow Warrior, Irlandais de Vincennes...) que le rapport du journaliste avec elles, donc avec son métier, son vertige, ses errances et ses excitations, qui reste en mémoire. Qui marque.

Page 13, Georges Marion pose les bases du contrat de lecture. Il racontera ses «ignorances» et ses «hésitations», son «impuissance à savoir», son «orgueil», ses «préjugés mal maîtrisés qui le font écrire trop vite», sa «fatigue», sa «naïveté». En faisant ainsi la recension de ses «faiblesses», il veut dire «pourquoi, parfois, [il] s'[était] avoir». Modestie évidemment salutaire qui ne doit toutefois pas occulter les réussites, nombreuses, du journaliste aujourd'hui retiré des voitures - il vit désormais en Allemagne. Le patron de Mediapart, Edwy Plenel, avec qui Marion co-signa dans les années 1980 et 90 nombre d'enquêtes retentissantes dans le quotidien vespéral, n'hésite d'ailleurs jamais à dire qu'«il était le meilleur d'entre nous».

© 

Par «nous», il faut entendre les chasseurs de secrets. Les violeurs d'omerta. Les mauvaises consciences d'une République abîmée. Les voyageurs de l'ombre qui vont là où «ça sent le faisan». Des chevaliers blancs? Sûrement pas, répond Marion. «Les journalistes d'investigation font beaucoup de bruit mais, finalement, peu de dégâts», écrit-il dans son livre. C'est vrai pour la France. Ça l'est moins pour les Etats-Unis où un président, Richard Nixon, a dû quitter les allées du pouvoir après les coups de boutoir répétés de deux jeunes journalistes du Washington Post, Bob Woodward et Carl Bernstein, hérauts du Watergate. C'est aux Etats-Unis, encore, que le travail acharné et solitaire d'un maître de l'enquête, Seymour Hersh, sur le massacre de My Lai en 1969, a largement contribué à la fin de la guerre du Vietnam.

Quoi qu'on en dise, le quatrième pouvoir se porte mieux là-bas qu'ici et ce n'est sûrement pas l'organisation par l'Elysée d'Etats généraux de la presse qui va faire bouger les lignes. Mais bon...

Georges Marion, ancien trotskyste qui a quitté le dogme pour les faits à la fin des années 1970, parle parfois de l'investigation comme un alcoolique de la bouteille ou d'un drogué de la came. Tout le livre est ainsi construit autour d'une idée: «l'enquête de trop, celle où le journaliste d'investigation, trop excité par son sujet ou trop sûr de lui, dérape, tombe et ne se relève plus». C'est aussi la définition de l'overdose.

L'autre sous-titre de Profession "fouille-merde", c'est la désillusion inhérente au boulot d'enquêteur. On veut révéler les bassesses du monde. On se dit qu'il y a les bons et les méchants. Et l'on se trompe. «Je m'imaginais le monde de manière moins aigu qu'il ne l'est vraiment. Pour moi, il y avait le blanc et le noir. Mais je me suis rapidement rendu compte que le noir et le blanc est dépassé par le gris. Et l'investigation fait que vous vous colletez à la réalité du gris», m'explique Marion, joint par téléphone. Voilà, c'est ça le journalisme: la réalité du gris.

© 

L'enquête fondatrice, pour Marion, ce fut l'affaire De Broglie, du nom de cet ancien ministre giscardien assassiné en 1976 (photo). Une affaire trouble et boueuse dont la "giscardie" avait le secret. Rapports à l'appui, Marion a révélé quelques années plus tard dans les colonnes du Canard enchaîné que la police connaissait l'identité et les motivations des assassins bien avant les faits, mais avait subitement interrompu ses surveillances quelques jours avant le crime. Dans les rédactions, on appelle ça une bombe.

Mais ce scoop d'ampleur fut aussi, pour Marion, l'occasion de son premier déniaisement. Avec l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, il se dit que la vérité toute entière allait enfin éclater sur l'affaire De Broglie. Que les socialistes allaient lever le voile sur les turpitudes du pouvoir qu'il remplace. «On va enfin savoir», demanda un jour de 1981 Marion à Pierre Joxe, futur ministre de l'intérieur de Mitterrand connu pour sa rectitude et son intégrité morales. Sa réponse n'en fut pas moins décourageante: «N'y a-t-il pas des choses plus importantes à régler?».

Ni blanc ni noir. Gris.

---------------------------

Profession "fouille-merde", par Georges Marion. Aux éditions du Seuil. 210 pages. 18 euros.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
A Hong Kong, Pékin met les médias au pas
En moins de vingt ans, l’ancienne colonie britannique est passée de la 18e à la 80e place dans le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF). De nombreux journalistes partent ou s’apprêtent à le faire, tandis que d’autres ont décidé de résister.
par Alice Herait
Journal — Asie
« Une grande purge est en cours »
Le militant hongkongais Au Loong-Yu réside temporairement à Londres, alors que sa ville, région semi-autonome de la Chine, subit une vaste répression. Auteur de « Hong Kong en révolte », un ouvrage sur les mobilisations démocratiques de 2019, cet auteur marxiste est sévère avec ceux qui célèbrent le régime totalitaire de Pékin. 
par François Bougon
Journal — France
Covid long : ces patientes en quête de solutions extrêmes à l’étranger
Le désespoir des oubliées du Covid-19, ces Françaises souffrant de symptômes prolongés, les pousse à franchir la frontière pour tester des thérapies très coûteuses et hasardeuses. Dans l’impasse, Frédérique, 46 ans, a même opté pour le suicide assisté en Suisse, selon les informations de Mediapart.
par Rozenn Le Saint
Journal
Face à Mediapart : Fabien Roussel, candidat du PCF à la présidentielle
Ce soir, un invité face à la rédaction de Mediapart : Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français à la présidentielle. Et le reportage de Sarah Brethes et Nassim Gomri auprès de proches des personnes disparues lors du naufrage au large de Calais.
par à l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Pourquoi ne veulent-ils pas lâcher la Kanaky - Nouvelle Calédonie ?
Dans quelques jours aura lieu, malgré la non-participation du peuple kanak, de la plupart des membres des autres communautés océaniennes et même d'une partie des caldoches. le référendum de sortie des accords de Nouméa. Autant dire que ce référendum n'a aucun sens et qu'il sera nul et non avenu.
par alaincastan
Billet de blog
Lettre ouverte à Sébastien Lecornu, Ministre des Outre mer
La Nouvelle-Calédonie connaît depuis le 6 septembre une dissémination très rapide du virus qui a provoqué, à ce jour, plus de 270 décès dont une majorité océanienne et en particulier kanak. Dans ce contexte le FLNKS demande le report de la consultation référendaire sur l'accession à la pleine souveraineté, fixée par le gouvernement au 12 décembre 2021.
par ISABELLE MERLE
Billet de blog
Lettre ouverte du peuple kanak au peuple de France
Signé par tous les partis indépendantistes, le comité stratégique indépendantiste de non-participation, l’USTKE et le sénat coutumier, le document publié hier soir fustige le gouvernement français pour son choix de maintenir la troisième consultation au 12 décembre.
par Jean-Marc B
Billet de blog
Ne nous trompons pas de combat
À quelques jours du scrutin du 12 décembre, il importe de rappeler quel est le véritable objet du combat indépendantiste dans notre Pays. Ce n’est pas le combat du FLNKS et des autres partis indépendantistes contre les partis loyalistes. Ce n’est même pas un combat contre la France. Non, c’est le combat d’un peuple colonisé, le peuple kanak, contre la domination coloniale de la République française qui dure depuis plus d’un siècle et demi.
par John Passa