"Je marche dans la semaine comme un détective de papier. Voici ce que j'y ai ramassé..."
Il y a des philosophes qui impressionnent. Et d’autres qui accompagnent. André Comte-Sponville appartient résolument à la seconde catégorie. Né en 1952, normalien, agrégé, ancien professeur à la Sorbonne, il aurait pu choisir la posture du sage inaccessible. Il a fait le choix inverse : parler à tout le monde, sans jamais parler à la place de qui que ce soit. Sa philosophie ne cherche pas à dominer le réel mais à l’habiter pleinement. Elle ne promet pas le salut, elle propose la lucidité. Ce qui frappe d’abord chez Comte-Sponville, c’est son amour viscéral de la philosophie. Pas comme discipline académique, mais comme art de vivre. Il lit les Anciens non pour les momifier, mais pour les faire respirer aujourd’hui. Épicure, Montaigne, Spinoza : des compagnons de route, pas des statues. Épicurien, il l’est profondément. Mais attention : pas l’épicurisme caricatural des plaisirs faciles. Chez lui, le plaisir est sobre, mesuré, conscient. Il parle de joie plutôt que d’euphorie, de paix plutôt que d’ivresse. Une philosophie du suffisant, pas du trop-plein. Une sagesse pour temps modernes, où l’excès est devenu une norme. Et puis il y a Spinoza, omniprésent, presque en filigrane. Comte-Sponville ne le vénère pas, il le prolonge. De Spinoza, il retient la force tranquille : comprendre plutôt que juger, aimer le réel tel qu’il est, transformer la connaissance en puissance de vivre. La joie comme augmentation de l’être. Rien de mystique ici : juste une éthique de la lucidité. Ce qui rend Comte-Sponville si précieux pour les amoureux des mots, c’est son style. Clair sans être simpliste. Profond sans être obscur. Il écrit comme on parle quand on sait exactement ce que l’on pense. Chaque phrase est posée, tenue, équilibrée. On sent le respect du lecteur, cette politesse intellectuelle devenue rare. Il ne donne pas de leçons. Il partage des outils. Il ne promet pas le bonheur. Il en décrit les conditions possibles. Il ne nie ni la souffrance ni le tragique. Il refuse simplement d’en faire une excuse à la résignation. Lire André Comte-Sponville, c’est accepter une idée exigeante et apaisante à la fois : le sens n’est pas donné, il se construit. Dans l’attention au présent. Dans l’amour du réel. Dans une joie sans illusion, mais sans amertume. Pour qui aime les mots, la pensée, la rigueur sans raideur, il est une porte d’entrée idéale vers la philosophie. Une philosophie qui ne surplombe pas la vie, mais qui marche à côté d’elle. À hauteur d’homme.
Fabrice Balester pour Regard Noir
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