Le cinéma de langue espagnole produit depuis vingt ans des films qui ne me paraissent pas avoir d'équivalent en France. La guerre civile espagnole dans La langue des papillons ou Los girasoles ciegos (J-L Cuerda), l'euthanasie dans Mar Adentro (Amenabar), la folie des mégapoles dans Amores perros (Inarritu)… La vie secrète des mots, d'Isabel Coixet (avec JC Larrieu en directeur de la photo et… Almodovar en producteur). Même la pluie (Bollain, et des scénaristes de... Ken Loach), film où se croisent conquista espagnole au XVIème siècle et lutte contemporaine contre les multinationales en Bolivie, est un film puissant. Ces films étonnants, captivants et surtout profonds, originaux, poétiques, traitent avec humanité de sujets gravissimes. Ce n'est donc pas Almodovar qui me contredirait : dans le ciné de langue espagnole il y a beaucoup plus qu'Almodovar. Et bienvenue à Sebastian Lelio (La sagrada familia, Gloria), réalisateur d'Une femme fantastique.
Et pourtant, malgré ce déferlement de talents, dès qu'un long métrage de langue espagnole sort en France et, pire, ou mieux, aborde la question transgenre, on met tout dans un panier sympathique, confus, foisonnant et coloré : le panier almodovarien. Pedro Almodovar, le seul cinéaste queer qui ne menace pas la paix des ménages gaulois !! On rêve... mais oui, on ne connaît même guère ici d'autres cinéastes espagnols que lui. Tous les espagnols le savent, le déplorent et vous le diront. A part ceux qui passent leur temps devant la télévision de Berlusconi (TV Cinco) ! Seul Alejandro Amenabar (chilien également, grandi à Madrid) ou Alejandro Gonzalez Inarritu (mexicain) ont le bonheur d'être un peu connus en France. Nous vivons un temps où les José Luis Cuerda ou Isabel Coixet commencent tout juste à être repérés par le grand public. Fernando Leon et son formidable Los lunes al sol, chef-d'œuvre qui révéla la ville de Vigo (oubliée depuis) et Javier Bardem (passé à Hollywood) en France, se sont éloignés dans le rétroviseur d'un doux temps sans internet ni portables. L'Europe reste à faire, là aussi ; mais n'épiloguons pas, nous nous ferions du mal. Une femme fantastique sort en France, donc. Il faut voir ça, bruisse-t-on de partout, c'est un film justement fantastique, etc etc. Bon, on y va et, effectivement, le film est bon. Mais lorsqu'on sort de cette projection, on ne comprend pas du tout la référence faite à Almodovar ?? Almodovar évolue dans un autre monde, et les références avouées du cinéaste Sebastian Lelio sont Louis Malle, Cassavetes et Hitchcock. Cassavetes comme Hitchcock ont filmé les femmes l'un avec sadisme, l'autre avec amour. Hitchcock était gros, laid et chauve et sadisait les femmes blondes filiformes, auxquelles il eût peut-être aimé ressembler ?! La référence de S.Lelio à Louis Malle, et plus précisément à Jeanne Moreau dans L'ascenseur pour l'échafaud, qui vient de mourir, est elle tout-à-fait inattendue. Elle sent l'amour du cinéma et des femmes ; d'ailleurs Daniela Vega est magnifiquement filmée. Jeanne Moreau nous a quittés ; et en pleine mondialisation, un cinéaste chilien surdoué nous lance dans les pattes une Jeanne Moreau transgenre. Oui, la comédienne Daniela Vega a une souveraine distance, un air de feu qui couve qui nous rappelle Jeanne M. ; la comparaison s'arrêtera là. A confirmer ! Mais elle amorce la différence essentielle avec les héros et héroïnes transgenres d'Almodovar. Lelio s'est laissé emmener par sa consultante transgenre, qui est devenue du coup actrice principale. Il dit que cela lui a fait « exploser la tête »(Télérama). Autrement dit, il a intelligemment fléchi, réfléchi et accédé à la complexité de ce qu'il prétendait décrire. Pari gagné. Sa référence à Louis Malle qui « filme Jeanne Moreau marchant sous la pluie » est touchante. Dans Une femme fantastique, on voit cette distance tendre et fascinée d'un homme qui filme une femme (transgenre male to female, ou M to F), qui a une manière unique à elle d'être au monde, comme toute grande actrice. Comme Jeanne Moreau, tiens. La très grande beauté du film vient de la marche de Marina. Une marche sans cesse filmée, dans la rue, au travail, à l'hôpital. Une marche de vie, d'affrontements avec des visages qu'elle regarde toujours en face.Une marche non pas sous la pluie, mais dans le vent. Le vent du cinéma, qui sans faire des transgenres un sujet "à la mode", s'en empare décidément. Un vent austral, puissant (on est à Santiago du Chili). Et puis le vent des mots. Le vent de la musique, sur le visage de Marina, qui chante. Le vent de la brutalité et de la peur, aussi. Celui de la banalité drôle (« comment je dois l'appeler », dit le médecin-flic paniqué au sujet du sexe de Marina). Marina reste en contact hallucinatoire avec Orlando qui, bien que décédé, continue à lui apparaître et la guider (comme les fantômes d'Amenabar dans Los Otros, sauf que là, on y croit). La famille d'Orlando, elle, c'est le réel pur et dur ; ils sont sots, rapaces, méchants, homophobes et transphobes. Enfin bon, les pédés, les trans, les travestis, c'est du pareil au même pour eux. Le film va nous laisser les découvrir en même temps que Marina. Marina qui est un personnage magnétique, d'une élégance féline, est courageuse, stoïque, mais jamais soumise. Ses mots sortent comme des lames. Elle en dit peu, du genre « alors vous, vous êtes normale, c'est ça ? » en regardant l'ex-femme normopathe* en talons aiguilles qui l'a précédée dans la vie de son amant. L'ex-femme, qui la déteste. La vraie femme et la fausse femme. Extraordinaire scène. Le réel, et le rêve face à face, en danger de mélange, de contagion. Le vrai sexe, et le faux sexe. Les gens qui se croient vrais, mais sont terrorisés par ceux qui se situent où ils le veulent dans le genre et dans la vie. Dans une femme fantastique, l'on est loin des logorrhées et des situations baroques des scénarios Almodovariens. Chez Almodovar les personnages ont déjà choisi leur monde, comme Marina, certes. Mais eux n'ont pas forcément, voire jamais, complètement changé de sexe ; ils jouent avec la vie, avec art (Letal, Talons aiguilles) ou jusqu'au désastre (Lola, Tout sur ma mère)**. Almodovar a d'ailleurs dédié Todo sobre mi madre "aux hommes qui jouent à être des femmes". Les transgenres almodovariens sont toujours pris dans des jeux terribles, des histoires tragiques de filiation et de transmission aussi fascinantes qu'invraisemblables. Ce sont des gens transgressifs, extrêmes. Nous les aimons car ils sont trop (et surtout pas de trop). Marina est, elle, toute en retenue, dans une féminité discrète. Les trans almodovariens, eux, ne sauraient terminer une révolte, un processus. Ils sont toujours en errance, en explosion. En résulte une vision progressiste, touchante et audacieuse de maternités et paternités qui passent par où elles peuvent (travestis ou transsexuels pères ou mères, etc) et font de l'amour une réalité mouvante, partagée, qui n'est pas l'otage d'une hétérosexualité qui se rêverait normative. Et à l'image (ce qui a séduit les français tellement tristes et englués dans leur Bon Chic Bon Genre) ce ne sont que robes moulantes, chevelures permanentées, perruques, talons vertigineux. C'est en permanence la référence à une sexualité performée, à une féminité surjouée, crispée dira même Almodovar. Celui-ci, un brin nationaliste ?, précisera même qu'il n'y a qu'en Espagne que l'on peut voir des travestis (il ne fait donc pas là référence au transsexualisme) aussi extrêmes et singuliers que dans ses films. Il me semble qu'il liait cet état de fait, cette cristallisation théâtrale avec la puissance de l'église catholique en Espagne ; église évoquée aussi par S.Lelio pour portraiturer la bourgeoisie chilienne.
Marina, la femme fantastique, est filmée à une époque où être trans n'est plus aussi singulier qu'au temps des débuts d'Almodovar. Elle sort donc en toute quiétude avec Orlando. Celui-ci a l'âge de son père. Marina est artiste, gagnant sa vie comme serveuse (ce qui fut peu ou prou la vie de Daniela Vega avant le tournage). Elle est équilibrée, calme, sensible et forte ; bref, très séduisante. Ce sont bien les normopathes qui chosifient Marina, et la nomment comme un monstre. Les nazis le savaient bien ; dégrader l'individu dans son image est le prélude à l'assassinat. Et elle nous convie, nous, à écouter ce qu'ils ont à dire là-dessus, cette famille : leur haine, leur hypocrite inhumanité qui se révèle à la faveur de la mort. Ce qui dans beaucoup de familles est déjà souvent l'occasion de toutes les médiocrités, saccages et deuils de toutes sortes (qui aura le piano, la voiture, les couverts en argent) est finalement là, avec en plus un impérieux commandement à disparaître. Car le transgenre menace l'ordre reproductif. Il dérange jusqu'à l'hystérie. Et pourtant, il chante et parle avec les morts. C'est dire s'il est précieux. La femme fantastique, c'est Marina. Et Marina, c'est nous, c'est notre liberté, notre amour, notre poésie. Nous sommes tous transgenres, dit le cinéaste Sebastian Lelio, visiblement ébranlé par son expérience. Cet ébranlement est pour moi un bon signe ; j'y vois la présence d'une œuvre. On sent une fragilité tissée de certitude dans ce très beau film, qui montre que l'identité sexuelle est intérieure, et non pas seulement corporelle. Pourquoi, sinon, les transphobes seraient-ils aussi violents ? Ce sont bien les idées qui les menacent. Ces idées qui voyagent, tout comme les souvenirs et les voix des êtres perdus à jamais. Et dans ces idées ils veulent toujours, comme dirait la philosophe Judith Butler, remettre de l'ordre.
*Normopathie : Christophe Dejours, dans Souffrance en France, a bien établi comment un comportement "exceptionnel", déniant la souffrance d'autrui, basé sur la soumission et le mensonge, peut devenir la norme collective. Le sujet - la personne - dénie alors sa singularité au profit du groupe, se faisant l'outil du conformisme : il devient un normopathe. .Dejours a rapproché la notion de normopathie de celle de "banalité du mal" développée par Hannah arendt à propos d'Eichmann et du génocide des juifs par les nazis, mais c'est bien de notre société qu'il traite.
**Un article formidable sur l'oeuvre d'Almodovar, dont je me suis aidé pour écrire ce texte : "Pedro Almodovar ou la maternité performée", par Belen Hernandez Marzal: https://transtexts.revues.org/485. On y trouve retranscrit le dialogue suivant de Todo sobre mi madre, inimaginable dans "Une femme fantastique" :
Manuela : Le changement était plutôt physique. Le mari s’était fait mettre des seins plus gros que ceux de sa femme.
Sœur Rosa : Ah… Je vois.
Manuela : Mon amie était très jeune, elle se retrouvait dans un pays étranger et elle ne connaissait personne. Mis à part les nouveaux seins, son mari n’avait pas tellement changé. Elle finit donc par l’accepter. Les femmes, on fait n’importe quoi pour ne pas être seules.
Sœur Rosa (ni surprise, ni scandalisée) : Nous, les femmes, nous sommes plus tolérantes, mais ça c’est une bonne chose.
Manuela : On est connes… et un peu gouines !