Lettre à mes amis de gauche qui restent chez eux le samedi

Lettre envoyée à mes amis de gauche. Pour information.

"Chers amis

Je vous écris cette lettre car je suis dévasté. Ce que je vis et vois de notre république, dans les rues et sur le quotidien des ronds-points, est une catastrophe.
Que ceux d'entre vous qui luttent, chaque jour et tellement mieux que moi dans leurs métiers de soins et sociaux, m'excusent. Qu'ils passent sur mon effondrement. Mais il me semble qu'aucun démocrate ne devrait rester chez lui les samedis devant un tel spectacle. Personne ne devrait obéir à l'injonction de la peur véhiculée par ce régime fasciste infect, décrépit, en perdition totale, piloté à vue par des salauds cyniques, qui vendent la Nation au plus offrant. Ne me dites pas non ; informez-vous sur la vente de l'Etat au privé.
Ceux-là, ces commerçants, traficoteurs ou banquiers, envoient lâchement des fonctionnaires de police dépassés et épuisés au contact d'un peuple vivant et martyrisé. Et ce, tout en concoctant leur doctrine de répression et de propagande, depuis des palais hérités de l'Empire et de la Monarchie.

La jeunesse et la vieillesse précarisée de ce pays (vos fils et filles, pères et mères pour certains et certaines d'entre vous) est révoltée. Elle se fait casser la gueule. Elle est dans la rue. Je vous informe qu'elle a déjà payé mille fois le prix de son engagement, pendant que vous discutez du bien-fondé et de la forme à prendre d'une révolte dont il me semble, à moi, que dieu sait pourquoi vous attendez surtout qu'elle ne vienne pas. Ou "pas comme ça", "autrement", "mieux", "avec de jolis mots", "une vraie gauche", etc. Il me semble, à moi, que la classe des "éduqués" -éduqués, mais sans aucune expérience pratique, comme M.Macron- est désormais statistiquement assez nombreuse pour exercer sa barbarie en toute bonne foi et sérénité sous des oripeaux démocratiques. Ni plus, ni moins.
Je ne compte plus les couples séparés, les vies brisées, les corps cassés autour de moi. Les ex-taulards qui ont payé leur dû, les anarchistes vieillis, les jeunes sans rien que leur pantalon et leur briquet. Tous s'engagent avec la plus grande bravoure. Le mouvement social brûle, il est là. Il est dans les coeurs.

Aujourd'hui, à défaut de cette ô combien élémentaire Constituante, à défaut de liberté de manifester, on parle de démocratie locale, de festivals d'été et du goût des salades. C'est merveilleux.
Je vous informe, cependant (je ne sais pas de quoi vous êtes témoins, de quoi vous avez l'expérience, avec tout le silence que j'entends, un silence assourdissant chez mes amis) que des policiers en uniforme et à visage découvert intimident, insultent et frappent les citoyens, et portent des insignes fascistes au vu et su de leurs supérieurs. En bas de chez vous. Oui.

Je vous informe que des dizaines de milliers de citoyens français sont parqués et tabassés et gazés chimiquement dans des nasses terribles, dans toutes les grandes villes, chaque semaine.
Je vous en informe, puisque vous, ou vos proches qui s'en moquent alors que vous les alertez, restez chez vous. Non ? N'y aurait-il pas là, pour le dire élégamment, entre amateurs de cinéma classique et de best-sellers, "matière à débat" ? Apportez-moi la contradiction. Allez-y. Puisque la démocratie, c'est cela même. Non ?

Je me demande ce que vous attendez. Ou plutôt : je me demande ce qu'après ce qui se passe, ici et maintenant, nous pourrons encore partager. Nous avons tous ensemble vécu de grands échanges d'idées, des communions de principes. Avec certains d'entre vous j'ai vécu des moments forts de lutte. Vous m'avez pour certains tant appris. Tant appris de choses qui aujourd'hui, pour beaucoup, meurent. Et pire, meurent dans le sang. La prison. Des vies brisées.
Je ne comprends pas. Je ne vous juge absolument pas et vous aime, mieux, je suis persuadé que mon angoisse est souvent, aussi, la vôtre. Mais je ne comprends pas. Je pense qu'à vos manifs syndicales vous irez désormais sans moi, à vos festivals et expos sans moi, à vos rencontres littéraires sans moi. Les concerts, je les jouerai mais sans vous. Dans ma tête. Au secret. Réjouissez-vous : oubliez mon saxophone. Ecoutez la musique des bottes et des chaussures de sécu des milices, qui vous attendent. Vous ne les avez pas encore croisées ? Patience. L'un des insignes fachos d'un flic en uniforme de la Nationale à qui j'ai parlé aujourd'hui signifiait "Le punisseur". Vous serez bien punis. Vous serez bien sages, comme il faut. Vous serez en France.

C'était bien parti, de toutes façons, devant cette marchandisation de la politique, de la culture et des affects, dont le dégoût profond et irrémédiable a toujours sous-tendu mon écriture. Bien parti devant cette culture du dressage, du verbiage, de l'excellence bourgeoise ou embourgeoisée. Dégoût que je suis souvent le seul à éprouver dans les cénacles littéraires ou les discussions.
Je salue et les gens au grand coeur des ronds-points, derniers civilisés que j'ai l'honneur d'avoir connu, et notre entrée en dictature.
Et je reste votre ami respectueux - à défaut d'être votre obligé. Non, en un tel dégoût, plus personne n'est obligé. Car nous changeons d'ère.
Au revoir, différemment, hélas
Fabrice Loi

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