Le livre invisible: quand la littérature devient pur cash

La surproduction programmée de romans, le lissage de la langue, et les auteurs aux profils étudiés désespèrent ou mystifient le lecteur. Une caste de commerciaux, rézoteurs au poil lustré, enchaîne les coups éditoriaux. Vingt ans que cela dure, et à cela un dénominateur commun : la peur du risque artistique, du débat intellectuel, au nom des places à Paris et du profit.

Personne n’avait jamais dit- du côté du pouvoir- la vérité : à savoir que les nouvelles valeurs étaient les valeurs du superflu, chose qui rendait superflues, et donc désespérées, les vies.

P.P.Pasolini, Pétrole

 

Le refus sinistre, ces derniers mois, et par dix-neuf éditeurs ! de cinquante pages du Prix Nobel de littérature (1985) Claude Simon (« phrases trop longues, histoire incompréhensible et personnages indiscernables »). Le Nobel de littérature offert au folksinger Bob Dylan. L’admission au prix Renaudot d’un ouvrage auto-édité par la firme Amazon (il a à l’heure où j’écris été retiré des listes, la provocation est terminée)… La nomination d’un DRH publiant une hagiographie de Macron chez Julliard, au poste de Consul à L.A… Toutes ces absurdités, loin de me surprendre, m’ont rappelé les propos d’un magnifique écrivain. Celui-ci était alors responsable du domaine étranger chez XXX… Il me recevait après avoir lu et aimé l’un de mes textes, texte refusé dans une lettre à la syntaxe inintelligible par le responsable du domaine français de son entreprise. Cet écrivain et éditeur soupira, puis me dit : « Que voulez-vous… On ne peut pas à la fois vendre des frigos et être éditeur. Les jeunes de l’édition maintenant, c’est cela : des vendeurs de frigos ». Je pris note. Nous parlâmes ensuite du refus des uns de rééditer le communiste et libertin Vailland, de la soudaine passion des autres pour rééditer les pamphlets antisémites de Céline. Les caractères chinois sont esthétiquement en vogue sur les sites littéraires branchés…? Mais on attend toujours de lire l’immense écrivain chinois Lu Xun (1881-1936) en Pleiade. On attendra longtemps ! Car quel climat moisi, bassement commercial et idéologiquement puant que ces lettres françaises des années 2010 !

Un livre, ça se fabrique. Un auteur, aussi. Quand on n’en veut pas d’un certain type, on en crée d’autres. Ou même, l’on exhume des fantômes, dans un allègre cannibalisme nimbé d’une aura de bonne tenue (correspondance Mitterrand, commérages, rééditions et commentaires sur Lacan, Freud, la psychanalyse, Céline, Heidegger, Barthes, Hitler, vrais ou faux carnets de Van Gogh, etc. La liste est sans fin). Tout cela correspond bien aux attentes de la clientèle (qui mérite bien cette punition, soit dit en passant !), aux cadeaux de Noël, et aux bibliothèques de résidences secondaires. Pour le reste, beaucoup de ceux qui ont un gros succès en librairie sont des « coups ». Des montages. Cet affreux salaud qui défend des thèses maurrassiennes ? Les vieilles badernes qui écument les médias ? C’est entendu… Mais tiens, et ce petit auteur homo à la voix douce ? Ou cette féministe si sympa, provocatrice rouée ? Ou ce sympathique écrivain africain, que l’on voit tout le temps apparaître, au détriment d’autres plus discrets, moins arrivistes, plus politiques. Pourquoi lui ? Eux ? Ils font office de tête de gondole ; lire les autres, plus compliqués, moins visibles, ça prend trop de temps, me dit X, journaliste, dans son bureau d’une rédaction parisienne. On prend dans le tas l’accessible, il y a trop de produits. Alors...

Une dame, auteure respectée (donc tirant au moins à 60 000), un soir autour de la nappe blanche du buffet d’un salon du livre : « Ils ne vendent que le Goncourt. J’en ai marre, marre. Je songe à ne plus écrire. » La pauvre ! Auteur débutant (donc naïf, ne sachant même pas l’impact d’une mise en place en librairie), je contemplai le hall de théâtre régional qui accueillait des tablées d’auteurs parisiens et de rédactions parisiennes, avec un zeste d’international pour compléter le tableau. À côté de moi, un auteur-journaliste du Canard Enchaîné dévorait des nems-traiteur, donnant rendez-vous pour un prochain restau à un vieux sénateur chiraquien. Un journaliste-vedette écrivain (plus la peine d’ajouter parisien) desséché, un pied déjà dans le cimetière des combinards mitterrandiens, la bedaine pendante, s’étouffait de rage de n’être point reconnu par tout le monde. La soirée se finit au Théâtre, avec un auteur primé pour la dixième fois en dix jours pour son livre ni lu ni compris (il ne s’agissait donc pas de M. Houellebecq), et critiquant l’Islam : c’était là l’essentiel, visiblement.

Au cocktail je me mis à rire de moi, moquai le cirque dans lequel nous étions embarqués ; ma voisine pour finir quitta la table. Eh oui… Car à rire de ce que vous voyez ou entendez dans l’édition, vous vous retrouvez vite tout seul. L’omerta règne, là-dedans. Tout le monde tient mordicus à sa place. Pris à mon tour, très modestement, dans ce système commercial, avec mes textes singuliers, étais-je inquiet ? Amer ? Voire, désespéré ? Me sentais-je devenir, comme cette femme célèbre, soucieux au fur et à mesure que mon roman passait à la trappe de septembre ? Cette année-là je fus heureusement soutenu par les libraires, qui contrairement aux journalistes de toutes tendances lurent et défendirent mon travail. Je leur dois beaucoup. Ce texte leur est dédié, à eux et aux trois rencontres d’auteurs qu’ils organisent par semaine afin de garder ouvert leur commerce. 

Les auteurs régionaux (non parisiens, en français monarchique ou colonial) qui s’auto-éditent vendent désormais trois fois plus que s’ils sortaient à Paris. Un petit malin fait le buzz, avec une auto-édition malicieusement nommée Galligrassud qui concourt au Renaudot. Mais c’est parfaitement dans l’air du temps ! Ce type fait de la retape comme les éditeurs ! Pourquoi les libraires ne s’étonnent-t-ils pas plutôt que tel ou tel écrivain organise à l’avance du prix Goncourt des dîners chics dans Paris ? Ou du jeu de cooptation des jurés dans les prix ? Des appartements en ville, des charges rémunérées, des dîners à l’œil ? De l’entregent et du copinage dans tout cela, indispensable à ses propres publications ? Pourquoi ne dit-on pas quel journaliste-écrivain de ce marigot aux crocodiles, critiquant la finance dans ses éditos « engagés », a (mal) corrigé le dernier livre bourré de fautes de tel banquier bien placé dans l’État, et à quelles conditions ? Le public apprécierait les détails, j’en suis certain… 

Le petit malin du Renaudot autoédité car refusé partout n'a pas de chance (ou son livre est vraiment nul!). Car pour ceux du marigot qui ont ce fameux « réseau », publier leur dernière lubie n’est qu’une formalité. C’est ainsi que, agacé, tu remarqueras pour la millième fois un roman promu sur les antennes nationales à ton petit déjeuner, à ton déjeuner et ton dîner être celui d’un journaliste, ou ex-journaliste, ou acteur ou comédienne ou « fils de », présenté par un journaliste ou une intellectuelle il ou elle-même d’une lignée parisienne. En France, un journaliste qui combat la corruption peut faire l’autopromotion de son dernier roman dans son journal, et être invité par sa caste, même dans une radio ou télé opposées à ses idées. Il sera de bonne composition, aimable, et en bon opposant parlera obligeamment pluralisme, démocratie. C’est cela, le débat d’idées en France. Un vrai délire, mais toujours à visées monarchiques, surtout lorsqu’il prétend le contraire. Taisons, surtout, que cela est unique au monde.

Tout cela est tellement bruyant, lassant et dévergondé que beaucoup cessent d’écrire, et se replient dans le silence. Or ce qui nous manque (eux, puisqu’ils ou elles ont déjà disparu), nous n’en savons ni n'en saurons rien. Rien que la difficile, déprimante et confuse sensation de ce manque. Pendant ce temps, une gentille littérature accompagne la censure. Vous pourrez ainsi faire paraître chez POL un sobre et excellent récit sur les centrales nucléaires (La centrale, Elisabeth Filhol). Mais je défie quiconque de sortir un roman sur la vente des intérêts français aux firmes étrangères (turbines nucléaires françaises vendues à General Electric, barrages hydroélectriques alpins ou train privatisés). La littérature francophone n’aime guère les questions politiques gênantes. Sauf pour encenser les auteurs étrangers chassés de chez eux, ce qui ne coûte rien qu’une traduction (mal payée), et rapporte beaucoup en terme d’image. Vous ne lirez donc plus en France ni chair, ni langue, mais un fatras techno-chic d’obsessions et délires vendeurs d’auteurs millionnaires (Houellebecq et l’Islam, Onfray et Freud), au vernis universitaire (L. Binet, agrégé pro-Hollande puis pro-Mélenchon qui publia d'abord sur son expérience d'enseignant, comme F. Begaudeau, puis sur les nazis, et enfin... avec la copine de F.Hollande !) ou grunge (« J’ai vu la mort du rock avec le suicide de Kurt Cobain», phrase branchouillo-littéraire typique des temps de terrorisme globalisé, V. Despentes). Le tout talonné par l’inoubliable arène médiatico-politique parisienne (Marlène Schiappa, Bruno Le Maire, Edouard Philippe, Aurélie Filipetti, neuf romans à eux quatre) ses intrigues de palais, ses saladiers de coke, ses papa-mamans, amourettes ou parties fines. 

Aujourd’hui, mon collègue l’écrivain malien Ousmane Diarra (La route des clameurs, Gallimard, 2014) et moi-même portons un texte littéraire important sur le djihadisme au Mali, et ses racines historiques face à l’animisme. Ce texte, au style singulier parce qu’emprunté au sacré, écrit dans la plus belle langue d’Ousmane Diarra, est approuvé par les plus grands africanistes. Rien n’y fait ; nous ne trouvons pas d’équipe éditoriale capable de travailler ce livre en France. Une analyse de la catastrophe malienne par un des plus grands écrivains maliens actuels, cela n’intéresse pas. L’animisme ? L’Islam djihadiste, ses conquêtes et massacres au XIXème siècle ? L’Etat malien corrompu ? Connais pas. Mots d’ordre : Daesh, guerre, nation, armée française. Allez voir ailleurs. Nous passerons donc par l’édition anglophone, bien plus dynamique et réactive. Le livre sortira plus tard en France, auréolé de son succès outre-atlantique. Situation absurde, grotesque ! Ridicule ! Car qui mieux que cet auteur peut parler de son pays ? Comment ne pas entendre sa voix, son propos, ne serait-ce que pour en débattre, alors que des soldats français meurent au Mali ? Le fait même qu’il situe son engagement hors de la paranoïa coloniale et binaire actuelle rend ce texte impubliable, invisible en France. Par contre, rassurez-vous, vous saurez tout de la vie privée de votre ex-ministre de la culture.

La censure est là. Elle se vautre sur les écrans, tout sourire, aussi évidente que niée. Elle peuple de fantômes les rayons surchargés des librairies. Elle nous inflige les carrières sans fin d’écrivains cacochymes, réécrivant sans cesse le même livre en citant Nietzsche, Freud (spectre gauche), Céline, Péguy et Maurras (spectre droit), rock défunt et marges (spectre cool). Elle est le signe d’une liberté oubliée depuis longtemps. Elle ressemble au chômage en temps d’hyper-consommation : elle flatte les goûts du public, et réduit l’imagination à celle des chroniqueurs hystériques. Or, pendant ce temps, le monde explose de vie, et ses textes invisibles pleuvent ! Le palimpseste globalisé vrombit, crie, expérimente ! Et en France francophone francophile, Narcisse tricolore fermée à tous les Aquarius du monde, on le brûle. On se ratatine. On psalmodie la bouche en cœur des textes étriqués, convenus, d’un ennui colossal, entre intimismes névrotiques et vies d’artistes morts. La vie d’ailleurs, les transgressions d’autrefois, toujours. Les artistes d'avant en rimes douteuses (Charlotte, D. Foenkinos), mes parents avant (H. Gestern, Eux sur la photo). Les deux (La robe blanche, Nathalie Léger). Ah, mon monde avant. Bonne ou mauvaise, la littérature française est vendue en position fœtale face au monde, à la Chine qui explose, aux dictatures globalisées, à la tragédie du terrorisme. Mais dites-vous bien : pour les paysans maliens ou somaliens, c’est Charlie tous les jours. Et les centaines de millions de paysans chinois ou indiens n’en resteront pas là.

Nous reste pour seule langue habitée (à part celle, bannie, de la rue) un vestige bizarre : le journalisme-roi, et ses sujets-scie. Mais hélas, en prétendant rendre compte du vivant à longueur de journée avec du factuel, asséné par des « spécialistes », on tue l’Esprit. La description, seule la littérature peut la donner, par le génie de l’imaginaire. L’info, même valeureuse, même honnête, ne dit que la surface. Avec la fièvre connectée pointe la mort du langage. Notre monde n’est évidemment plus interprétable par les faits délirants dont nous écoutons la narration (pour ceux qui n’ont pas encore coupé la radio !). La littérature et elle seule dira, au final, quelque chose de la condition humaine actuelle. Qui nous parle aujourd’hui le mieux du stalinisme ? Les romans ou récits de Gide et Boulgakov, Vassili Grossman et Soljenitsyne. Les centaines de tonnes d’écrits journalistiques sur cette époque sont oubliées.

Oui, je sais, on publie de grands chercheurs, de grands stylistes ! De très bons romans ! Mais s’ils « font » entre trois cents et deux mille exemplaires, ils restent invisibles. Nous godillons ainsi à plaisir dans l’exil de la pensée. On a beau jeu ensuite d’écrire sur le « péril fasciste »... ou de moquer Cuba et ses éditions censurées. Tant d’auteurs cherchent un éditeur qui travaille… Mais il n’y en a plus ! Comment en effet travailler des textes, suivre des auteurs lorsqu’on a deux cents mails par jour et le nez vissé sur son smartphone ? Il faut choisir son métier, les amis. Autrefois un commercial proposait 5 livres aux libraires pour en vendre 4. Depuis 1997-98 les commerciaux proposent 10 livres aux libraires, qui les payent d’avance, pour en vendre 4. L’auteur, isolé, noyé dans cette pure spéculation, y rejoint ainsi (définitivement ?) le chômeur et l’autoentrepreneur. Quelle différence aujourd’hui entre un auteur lambda, son Œuvre au noir, et les travailleurs de la restauration qui s’entendent dire que l’on va employer des réfugiés, puisque les français ne veulent pas travailler cinquante heures par semaine pour 1175 euros ? La maison va finir par s’écrouler. Le coup final sera tiré par l’Amazone, qui prend le travail des libraires. Et ce n’est pas rien, car ceux-ci sont, en réalité, les derniers critiques. Les éditeurs scient la branche sur laquelle ils sont assis. Ils ne suivent pas leurs auteurs (pas de Jean Echenoz sans Jérôme Lindon !), et demandent des marges qui les étranglent aux libraires, seuls encore capables de défendre et de faire (un peu) vivre leurs livres. Sauf confidentielle, la presse critique n’existe plus. Restent des titres branchés, qui vendent peu, et des blogs d’amateurs très suivis par les éditeurs : un désastre, entre mercantilisme et snobisme.

Écrire des livres étranges et singuliers expose fatalement aujourd’hui au risque de ne pas être édité. Les auteurs le savent. Alors, semblables à ces végétaux qui s’adaptent à la taille du pot pour ne pas crever, ils s’autocensurent. Sensibles, habiles, craignant le pire (la disparition), ils publient sur commande des récits calibrés. De bons petits produits. Font du cinéma (Tu seras mon fils, écrit par Gilles Legrand et Delphine de Vigan, ou Emmanuel Carrère qui filme… un livre de la journaliste Florence Aubenas ! Après avoir, dans Limonov, fait un biopic du dissident russe Limonov, ou écrit sur lui-même ou sa famille, encore un). Quel ennui que tout cela ! Et que d’absence de débats, qui seraient indispensables. Par exemple sur  la fameuse "immersion" de Florence Aubenas... qui n’a rien de l’éthique de celle d’Orwell avec les mineurs de son époque (Le quai de Wigan, Georges Orwell, 1937) ! Mais non, chut ! L’important c’est de faire des coups. Et de compter ! 

Bégaudeau fait son Bégaudeau de septembre. Despentes clame sa rage sur commande, en trois tomes. Opérante depuis des années, cette course au déjà-vu a déglingué le sens critique. On a installé un climat de manque consternant. Conterai-je l’anecdote de cette libraire qui ne se sentait pas capable de parler de l’un de mes livres (édité chez Gallimard, éditeur ésotérique comme chacun sait) car trop politique et exigeait, paniquée, que je trouve un journaliste pour le présenter chez elle ? Publierai-je, un jour, les entretiens avec des éditeurs pressés, hautains, qui ne travaillent jamais les textes qu’entre deux portes ? Parlerai-je de leurs pratiques de caste ? De ces amis auteurs, qui virent leur éditrice fière d’avoir onze livres à éditer en un mois ? (Pour le novice : cela signifiait qu’elle n’avait lu aucun des textes qu’elle publiait). De ces autres qui se virent vanter, à la place de leur travail, Onfray préfaçant les Essais de Montaigne retraduits en français depuis le japonais ? (On voit d’ici les dîners en ville, à parler entre-soi de ce genre de trouvailles !). De ces auteurs combinards et florentins, tous « catégories socioprofessionnelles + », admis par-le-rézo et consacrés comme éditeurs en goguette, menant leur carrière littéraire parisienne aux dépends de leurs auteurs désespérés ? Pourquoi cette frivolité insondable, cette platitude désespérante des sujets édités, cette peur systématique de la vie, du risque, de la folie, de l’invisible, de la danse et de la parole incarnées ? Par peur. La peur règne, et avec elle le manque d'audace.

Tout est déjà fini. D’être devenue un investissement, la littérature n’est plus vraiment un sujet d’échanges. D’ailleurs, aujourd’hui, la question n’est plus le texte. La question, c’est le Moi du lecteur. « Vous m’avez plu », ou « vous m’avez fait mal », ou "vous m'inquiétez" ! Voilà la critique. Conforter le Moi sociétal (ou sociétationnel, je lance, ça prendra peut-être) en chute libre, c’est un métier. C’est si, et seulement si tu parles à son Moi fripé que le lecteur achètera ton livre. Cela pourra se faire par d’autres voies que l’autofiction. Par un produit standard et vaguement divertissant : le roman d'analyse historique, ou le récit technique (métro Brooklyn-Manhattan avec le sépulcral Les saisons de la nuit de Colum Mc Cann en 1998, construction de pont avec Maylis de Kerangal en 2010, TGV avec Aurélien Bellanger en 2014, chroniqueur et acteur et philosophe qui continue avec le métro de Paris ; on attend celui de Tokyo). Ou mieux, l’aventure vécue. Le cancer, une cabane en Amazonie, la mort d’un père cinglé, un voyage à St Jacques de Compostelle étant des classiques (J.C Rufin et tant d’autres sur Compostelle, plus 467 livres sur les relations père-fils sur Babelio, faisons court), ou un long dithyrambe sur l’école d’autrefois sentant bon la craie et les ventes aux seniors (D. Pennac), succès assuré ! S’il n’y a pas l’un de ces ingrédients, c’est foutu. Amusez-vous : repérer les auteurs qui connaissent la combine des segments devient un sport ! Pour ceux qui ne sacrifient pas à ces lois (indispensables à la croissance exponentielle de la bulle littéraire) : pas de cash. Rien au distributeur. Pas de crédit. Pas de logement. Quoi ? Publier Pasolini aujourd’hui ? Les mille pages du projet inclassable, génial et délirant de Pétrole ? Ou le Tombeau pour cinq cent mille soldats de Guyotat ? Ou Les valseuses de B.Blier (Robert Laffont, 1972) ? Vous rêvez tout haut… Tant d’amis, lecteurs et lectrices me disent ne plus savoir quoi acheter, tant ce qui sort en romans en librairie les indiffère, voire les chagrine. Tant de libraires et de commerciaux du livre me disent leur ras-le-bol. Mais le piège est là, et il fonctionne.

Est-ce un hasard ? Visionner une archive INA d’un Apostrophes de 1975 vous plongera dans l’extase d’une révélation. C’est l’histoire d’une bizarre dégringolade : l’époque de Roland Barthes a engendré les transgressifs chics, de Sollers à Houellebecq et Angot, et enfin leurs rejetons, les Marie Darrieussecq ou Edouard Louis, ce dernier nous achevant face à un François Busnel mielleux. Notre tête gît dans la sciure, notre corps littéraire court partout comme celui d’un poulet décapité ; et pendant ce temps, dans les salons du livre essaime une « littérature pour se sentir bien » à compte d’auteur. Forcément, les gens souffrent du vide... Mais au secours ! Les véritables auteurs, quand ils ne sont pas déjà morts, deviennent fous, ou sont partis écrire pour le cinéma ou les séries. De ce sacre du Rien (oui, je sais, il y a les Pierres Lemaître et Jourde, et Hedi Kaddour mais ça ne suffira pas) découle sans doute cette tristesse abrutie, ce manque de vitalité absurde sur lesquels les Macron, Hollande et consorts publient, se font « philosophes » et prennent le pouvoir tous les cinq ans. Soutenus, bien entendu, par des histrions du milieu germanopratin, qui ont le culot ensuite de leur tomber dessus à bras raccourcis (Y. Moix, pour ne pas le nommer). Du pur délire. 

Tous les libraires vous le diront : proposez un bon livre peu connu et un mauvais passé à la télé, les gens achèteront le mauvais. Être libraire devient un châtiment. Et dans les 600 inconnus (ou 650, je ne sais plus) de la rentrée littéraire, rien de valable ? D’étonnant ? Non ? Mais de toutes manières, ce sont des centaines de romans par mois que publie la bulle ! Alors comment faire face ? Tout est tellement saturé. Et être écrivain, c’est tellement banal. Essayez, vous verrez, il ne manque que vous. D’ailleurs, comme l’a dit le maçon Erri de Luca : écrivain, ce n’est pas un métier. Il avait grandement raison.

Fabrice Loi

 

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