Les Rencontres d'Arles 2017: le monde tel qu'il va?

Le «miracle arlésien» fait parler de lui dans les médias : Tour Gehry, fondation d'art contemporain LUMA... Autour d'une visite d'un intérêt contrasté aux Rencontres photo, notre modeste contribution à l'analyse des enjeux locaux du commerce de la très célébrée «culture». Arles, avatar contemporain de la gentrification : économie véritable ? Spéculation ? Les deux ? Au lecteur de juger.

Les Rencontres d'Arles 2017 : Le monde tel qu'il va ?

 

« L'image (…) se pavane, insaisissable, dans la zone où elle valide sa propre puissance à l'aune d'une indétermination radicale ».*

Arles n'est pas un lieu indolore ; la manière dont la ville est investie et gentrifiée par (entre autres) les héritiers des laboratoires La Roche fait dire aux médias américains que le véritable maire de la ville est Maja Hoffmann, héritière en titre de la puissance financière suisse dans les spéculations arlésiennes. Lesdites spéculations ayant comme prétexte la « culture », les habitants hébétés ou ravis (c'est selon leurs moyens) voient ainsi exploser le prix de l'immobilier, des parcmètres, et systématiquement achetés pans de rues, hôtels et jusqu'aux moindres maisonnettes. Les restaurateurs chics remplacent au pied levé les commerces les plus fragiles. La moitié de la ville loue à prix d'or ses piaules « typiques » au peuple des touristes et journalistes parisiens qui, chaque année, vient faire ses génuflexions début juillet. En Camargue, on sait combien les migrations d'un étang à l'autre donnent, suivant les heures et saisons, matière à des observations ornithologiques d'une sublime poésie. Voilà encore une occasion de s'en rendre compte.

Un très estimé ami philosophe m'ayant fort à propos rappelé, il y a peu, que Delacroix qualifiait les photographes de faux artistes, et la chaleur avoisinant les 38°, je reculais indéfiniment ma B.A culturelle depuis des semaines. Billetterie à 36 euros la journée (obligatoire, les tarifs d'entrées aux expos étant prohibitifs, rappelons que les festivals photo de Sète comme de Perpignan sont gratuits !). Mais « Les Rencontres d'Arles sont une destination », clame le site des Rencontres : allons-y donc. Première expo (après un passage éclair devant l'accrochage rebutant de photos de monuments grecs percées de balles, BMW clame son association à l'artiste, mystères du turbo-diesel ??) : des photographies traitant du déboulonnage de Lénine, dans le magnifique cloître Saint-Trophime. L'argument est presque publicitaire. On se lasse cependant vite. Au fait, plus que sur les restes des statues de Lénine, ne pourrait-on faire un reportage sur les témoignages d'amour à Franco, subsistant encore sur des centaines de places publiques ou de couvents espagnols ? (Je conseille la stupéfiante galerie de photos nostalgiques en 2x3m du couvent galicien de Sarria, par exemple, étape sur le chemin de St Jacques. Mais peut-être est-ce déjà fait ?) Grappiller des images sur le détournement de la figure de Lénine est esthétique et, sommes toutes, sans risques. Les communistes nostalgiques seront heureux, et les lecteurs du Figaro aussi ; on ratisse large. Il y a cependant quelques commentaires russes, malheureusement trop rares, au bas de certaines photographies, qui sont passionnants.

Deuxième expo : je file au nouvel espace ouvert par Actes Sud (l'éditeur possède dans la ville un parc immobilier plus qu'honorable) voir des photos sur la Colombie, expo sponsorisée par... Nespresso. Non ?! Un simple clic permet de lire sur le web qu'il y a des problèmes récurrents et gravissimes en Colombie ou en France entre l'entreprise Nespresso et ses salariés ! Donc Nespresso sponsorise une expo sur la « photo vernaculaire colombienne » à Actes Sud à Arles, éditeur militant ? Est-ce un canular ? Une blague surréaliste ? Ou alors, comme le soulignent en ce moment maints philosophes, une perte totale de lien entre les mots et la réalité*… Même chez des éditeurs ? L'expression de « photographie vernaculaire » est-elle garante d'une certaine authenticité devant les ravages du capitalisme contemporain ? Bon, l'expo sur la Colombie à Actes Sud dans son nouvel espace « La Croisière », qui fait (petite) succursale au nouveau complexe Hoffmann à la sortie d'Arles (est-ce un hasard?), vous pouvez vous en passer. C'est un aimable collage foutraque exotisant, et cela vous évitera de cautionner une entreprise qui n'est peut-être pas forcément en accord avec les grands principes affichés de la « culture ». Pas Actes Sud, irréprochable éditeur indépendant de Millenium, de trois prix Goncourt, 71 millions de chiffre d'affaires et 300 salariés, PDG ministre de Macron : non, non, je parlais de Nespresso.

Retour en centre-ville, avec une expo bizarre du japonais Masahisa Fukase. Celui-ci présente quelques beaux clichés, notamment d'un corbeau-soleil. Sinon fuyons les photos de famille sans intérêt (ah, l'intime, l'intime !), ou les sempiternels clichés masos avec des bâtons dans les lèvres et les oreilles, aux couleurs crues comme la viande, évidemment. Boucheries chéries ! On enchaîne ainsi dare-dare par la chapelle Sainte-Anne, face à la mairie sur la place de la République. Il y a là un portrait collectif de l' Iran depuis la fin du Shah. Comme je ne suis guère cultivé en photographie, je retiens de cette exposition un grand format d'une violence extrême. C'est celle d'une femme en tchador brandissant une mitraillette et gardant l'accès à la faculté de Téhéran en 1979. La guerre civile avec des femmes à mitraillette en tchador, voilà une vision qui hante l'imaginaire des classes moyennes françaises, dont je fais partie. Saisissant. On a là l'exact négatif de notre société. 

Il y a une puissance artificielle dans ce que montrent les Rencontres arlésiennes. Artificielle car très inégale. Mais ainsi l'on arrive parfois à ces zones de vérité privilégiées, dans lesquelles la photo expose l'humain avec talent. Trois expositions aux Magasin électrique et Magasin mécanique valent le détour. Rappelons que ces noms exotiques sont ceux d'anciens grands hangars de la SNCF. Les cheminots travaillaient là (1800 en 1920, 700 en 1956, fermeture en 1984), dans des ateliers aujourd'hui vendus au privé (labos Hoffmann-La Roche cités plus haut, lire aussi notre billet Mediapart d'avril 2017 sur le scandale du rail en France) pour une bouchée de pain. Au-delà des critiques que l'on pourrait ici lire comme « faciles » envers les riches entreprenants, la ville d'Arles se transforme comme Marseille songerait à le faire si elle osait laisser parler ses talents. Un collectif d'architectes et de paysagistes qui avait des vues sur un immeuble inutilisé de la Canebière s'est vu grossièrement repoussé par la mairie Gaudin récemment. N'est pas Arles qui veut, même si l'on aura la pudeur de ne pas rentrer dans les détails croustillants de la politique locale. Rappelons que critiquer un certain esprit mercantile n'est pas le moins du monde critiquer l'argent, outil dont nous estimons les vertus rémunératrices. Surtout en 2017, en période d'austérité revendiquée, où l'on nous en épargne... l'abus.

Tout en pensant à ce que doivent ressentir à entrer ici les vieux cheminots qui y ont travaillé toute leur vie, j'erre dans les nouveaux ateliers branchouilles impeccablement rénovés sans cambouis, et arrive direct à l'exposition sur MONSANTO. Ce travail de dénonciation est fait par Mathieu Asselin (http://mathieuasselin.com/). Asselin expose les racines guerrières de l'entreprise de chimie industrielle bien connue, reconvertie dans les semences, qui a anéanti par exposition des sols et des rivières aux PCB la ville d'Anniston (Alabama). L'exposition suggère les méfaits innombrables de cette firme sinistre, responsable de la fabrication de l'agent orange au Vietnam, et qui sera bientôt acquise par la firme Bayer (elle-même connue historiquement pour ses expériences sur les déportées de Birkenau ; pas étonnant que tout ce beau linge se retrouve). Autant dire que le citoyen lambda, stupéfait et horrifié, ne peut que contempler un délire occidental ici en pleine forme, entre génétique, bombe atomique (oui, oui, Monsanto y a collaboré), scandales sanitaires, hormones de croissance… La vision que ces gens ont du progrès va jusqu'à contaminer les corps des humains sur plusieurs générations. Les photos des citoyens américains (soldats US et citoyens de la ville d'Anniston et leurs descendants) et vietnamiens sont exposées. Jusqu'à celles des fœtus malformés, qui sont plusieurs centaines de milliers de naissances par an, aujourd'hui au nord-Vietnam. À voir de toute urgence. Au fait, qui sont les vrais terroristes ? Jugement de faucheurs volontaires à Foix le 17 août 2017. 70 % des compléments alimentaires des bovins français sont à base d'OGM.

Les lieux de prostitution, les asiles et les cirques sont photographiés par Paz Errazuriz, au Chili, depuis les années 1970. Paz a commencé son travail sous la dictature de Pinochet. Elle est autodidacte, ce qui nous réjouit dans un temps où l'art ne semble oser exister qu'au sortir des « écoles ». Elle fait des portraits de mages, de femmes, d'humains aux corps fatigués et ployés, leurs amours vécues le long des murs asilaires aux grandes pièces vides et lépreuses : série L'infarctus de l'âme ou Antesala de un desnudo (Antichambre d'un nu). Le temps du corps et des visages de travestis prostitué-e-s est photographié dans la sublime série La manzana de Adàn de 1982 à 1987, dans leur vie quotidienne ou les bordels de Santiago. Ou bien celui des kawesqars de Patagonie; cependant, jamais ces groupes ne sont définis par Paz Errazuriz comme « marginaux » ; ils sont toujours au centre, dit-elle : « Ils sont la majorité ; les supersophistiqués et les superprivilégiés sont en réalité la minorité ». Elle dit aussi : « Une image indigne est une trahison. Il y a un engagement entre les deux protagonistes. Faire une photo est vraiment atroce, très agressif ; se laisser photographier est un acte très courageux. » (Lire le passionnant livret Paz Errazuriz, Jeu de Paume, qui expose ses modalités de résistance dans le Chili de Pinochet http://www.jeudepaume.org/index2014.php?page=article&idArt=2881). Signalons encore sa série Mujeres de Chile, sans pouvoir ni vouloir tout dire de cette artiste qui paraît sans conteste le phare de cette édition d'Arles 2017. Une éthique irréprochable et un souci permanent du lien avec le sujet photographié caractérisent Paz Errazuriz. Elle est de ces photographes qui vivent leur temps, et pas celui du commerce. On passera ici sur les projets visiblement truqués qui émaillent de-ci de-là les « Rencontres », projets faits pour vendre ; chacun reconnaîtra leurs légèreté. On constate que, dès que le commerce arrive, c'est justement la Rencontre elle-même qui, bien que complaisamment invoquée, est compromise. Ce, bien sûr, au prétexte de l'art. Ce phénomène détestable est tout-à-fait évitable ; restons vigilants en fuyant les lieux sans intérêt.

L'un de ceux qui nomment la condition de photojournaliste comme « stupide et ennuyeuse » (ce qui nous le rend de prime abord bien sympathique), est le photographe Michael Wolf. Son exposition est à l'église des Frères Prêcheurs. Ce lieu est bien connu des arlésiens, puisqu'il est durant la feria un lieu de danse et de fête. À part un trop facile The real toy story, où Wolf expose des milliers de jouets devant des portraits de salariés chinois épuisés, on peut voir son travail sur les citoyens de Tokyo écrasés la tête contre les vitres des métros : Tokyo compression. Motifs obsessionnels de gueules écrabouillées dans la buée pathogène de vitres securit, de Shibuya, Shinjuku ou ailleurs. Pourquoi pas ? C'est vrai que Tokyo est une ville laide et difficile à photographier, à moins d'y passer beaucoup de temps. Dialoguent avec ces visions pathétiques un beau travail graphique sur les façades des gratte-ciels de Hong-Kong. Bon, lorsqu'on regarde la superbe rétrospective du premier travail de Wolf (à l'entrée à droite de l'église, presque en retrait) sur une ville minière de la Ruhr dans les années 1970, en noir et blanc, on est saisi par l'évolution du photographe. On a un peu le sentiment qu'il est parti du réalisme sociologique en N&B pour en arriver à un graphisme vendeur. Il y aurait beaucoup à dire sur ce que les photographes des Rencontres font de la misère humaine dans leur travail.

En coda, nous préconiserons la curieuse exposition The Parallel State, de Guy Martin. Ce travail expose l'émergence de la dictature turque, et de son « soft-power ». En prenant des photos de plateau des séries télé turques, juxtaposées à des clichés plus politiques issus de l'actualité récente, Martin ( http://guy-martin.co.uk/ ) réactive le terme Parallel state utilisé pour nommer dans les années 50 le pouvoir américain occulte de l'OTAN en Turquie. L'expression est aujourd'hui reprise par Erdogan pour asseoir sa dictature, et nommer ainsi juges, journalistes, intellectuels, militaires, policiers arrêtés après la tentative de putsch de 2016. De cette juxtaposition entre ce terme générique d’État parallèle et les photos léchées de soap-operas se dégage une forte tension paranoïaque, qui jettera le novice dans une inquiétude salutaire. Les photos très propres sur l'urbanisme des mosquées à Istanbul et Ankara (Brave new Turkey de Norman Behrendt) montreront en regard de Parallel state le visage bassement obscurantiste, affairiste et bétonnier de la Turquie erdoganienne.

Enfin, puisque cela est à nos portes au moins autant que le système parallèle Erdogan, on peut voir le travail de Philippe Dudouit Les dynamiques de la poussière. Le titre est en anglais, The dynamics of dust. Allez savoir pourquoi. Maintenant tout doit être vendu, et pour être vendu cela ne doit pas être écrit en bambara, tifinagh, songhaï ou russe et encore moins en français en France. Ça commence à devenir pénible. Sinon, ce travail est une bonne introduction au cauchemar contemporain sahélo-saharien. Je n'ai pas vu les autoportraits d'Audrey Tautou (non mais ???) à l'Abbaye de Montmajour, qui elle vaut la peine d'être vue (l'abbaye). Vous regarderez vous-même les articles concernant Annie Leibowitz. Son fonds d'archives ayant été acquis par Maja Hoffmann, il faut donc payer un surcoût pour voir l'expo, et je me refuse à le faire, estimant qu'il y a là l'augure d'un scandale.

Alors, Arles... culture publique du privé ? Vous en jugerez vous-même. De fait, de visites en visites de présidents chinois ou français, la ville s'interroge (un peu, l'impératif unanime aujourd'hui étant le fameux emploi qui, on le sait, se fait toujours désirer, c'est sa fonction) sur ce qu'elle devient. Elle cherche paraît-il à éviter l'écueil du tourisme de masse. Deviendra-t-elle autre chose qu'une foire commerciale dite « de qualité »? Méditons pour finir cette phrase de Maja Hoffmann (sachant que l'un des effets paradoxaux de son projet est de faire monter les prix de l'immobilier et de chasser les pauvres du centre-ville) : « J'en ai marre de voir des villes d'où les jeunes partent parce qu'il n'y a plus rien qui s'y passe. Ça s'appelle de la culture? On va l'appeler de la culture. Vous voulez l'appeler de la photographie? On va l'appeler de la photographie. Vous voulez l'appeler de l'art contemporain, on l'appellera de l'art contemporain, mais en réalité c'est juste de la qualité, c'est d'essayer d'avoir de l'espoir, de faire des choses » (Maja Hoffmann au sujet de sa fondation LUMA et de la tour Frank Gehry, interview le 29/06/2017 du journal L'Arlésienne ( https://www.youtube.com/watch?v=5XpC3LBT0ag ). La vie est décidément bien compliquée.

Rencontres d'Arles, du 3 juillet au 24 septembre, 36 euros/jour, parking public 2,20 euros/h.

*M-J Mondzain, Confiscation des mots, des images et du temps, Editions LLL 2017. Magnifique ouvrage, très commenté, qui tente d'analyser la place des mots et de l'image dans le détournement du langage, des idées, et la fabrication de la société sécuritaire.

 

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