Autour du Feu des Gilets Jaunes : paroles et Vrai Débat

Paroles du moment : Notre envoyé spécial bénévole non perquisitionné, et très motivé, sur les barrages nocturnes des Gilets Jaunes.

 © Fabrice Loi © Fabrice Loi
À tous ceux qui vivent sous une constitution écrite par un général, et se pensent en démocratie

Cette nuit j'étais sous le ciel étoilé, sur une zone libérée. Une zone commerciale réappropriée, barrée par nous, Gilets Jaunes. Nous étions une bonne soixantaine, sous les étoiles. Beaucoup de femmes, de jeunes, de vieux. Il y avait une énorme ligne sombre de pneus jetés là, et un grand feu. Ce soir-là, les femmes étaient majoritaires. Le mouvement me plaît aussi pour cela, il est bien représenté par tous et toutes, et de tous les âges. Les flammes crépitaient, joyeuses, comme nos mots, mais le barrage n'avait pas trop d'efficacité. Nous étions trop isolés, trop peu nombreux, et serions bientôt vidés par les flics. En attendant, nous étions rejoints par les routiers arrêtés, qui venaient partager une merguez. Deux heures du matin ; une bonne odeur de pin et d'eucalyptus jetés sur le feu. Les langues se déliaient.

– Les Assemblées Populaires qui ont lieu partout, c'est une bonne chose. Il y a des gens qui avaient peur du mouvement et qui y viennent. Ils vont sur les ronds-points encore debout, et ils se renseignent, c'est pas mal, fit quelqu'un. Ça bouge… C'est la seule solution.

– Tu parles, ils ne bougeront que quand leurs pavillons seront achetés par les banques. Il y a encore trop de confort. De frigos pleins.

– Tu parles, le mien est vide le 10 du mois.

– Tu as vu ces connards d'acteurs qui défendent Macron dans les médias ?, dit François, un métallo. Comme si ça suffisait pas d'être nassés par les flics et de prendre du ferme ? Et ces émissions de Macron de sept heures en continu ? Putain, mais on dirait Poutine ! On le croit pas, la France c'est Poutine PLUS Chavez ! Le mec, sept heures à faire le kakou à la télé aux frais du contribuable. Et ces artistes, là, ils n'ont même pas un mot pour les avocats menacés. Contre les violences policières. L'acteur, là, Berléand, il se plaint qu'on bloque 10 kilomètres de camions ? Mais on l'a vu, il n'a pas honte ? Il était au restau avec Macron le soir de son élection. Il le dit, ça ? Et l'écologie, il s'en fout !! Nous, les camions, ça nous soucie, on habite à côté : pourquoi il y en a autant, justement ? Des plaques espagnoles avec des roumains à 400 balles au volant ? Il n'a rien à dire de mieux que ça ? C'est une honte, ce mec.

– C'est sûr, le renchérissement de 6 % des denrées de base, ou de l'électricité, ça lui parle pas. Les retraités qui ne se chauffent plus, les pensions rognées. Les fortunes des ultra-riches qui explosent... Ah, bravo, les millionnaires du cinoche. Pas un mot, sauf pour soutenir Macron, renchérit quelqu'un.

J'écoutais ces propos ; il se trouvait que je venais d'entendre une interview du cinéaste Bruno Dumont, qui disait ne pas faire partie, volontairement, de cette fameuse « famille » du cinéma français. Il avait tourné une belle scène de cannibalisme dans son film « Ma Loute », figurant des pauvres croquant du bourgeois. Je pensais à Catherine Deneuve, qui soutenait Macron, et dont j'aimais le travail, comme Fabrice Lucchini, qui avait tourné ce film avec Dumont. Qu'est-ce qu'il y avait dans la tête de ces gens ? Je me disais que la famille avait de l'avenir, que les Gilets Jaunes aimaient à se dire une « famille », eux aussi, comme les gens du cinéma, et que si je retransmettais dans un dialogue cette soirée devant le feu, je serais peut-être taxé de partialité, voire condamné violemment comme écrivain marxiste, scribouilleur à thèse dans un pays en faillite gangrené par la violence d'un État mafieux. Je savais que, pourtant, grâce à internet, on peut retrouver des traces précises des soutiens à Emmanuel Macron jusque avant son élection. C'est intéressant : un simple examen montre une liste interminable de courbettes du « beau monde » au jeune banquier modèle. Passons sur Dany Boon ou Luc Besson, mis en accusation, l'un pour fraude fiscale et l'autre pour harcèlement sexuel. On retiendra, à côté de l'inévitable Torreton, quelques gros tirages de la BD, comme Marjane Satrapi ou Riad Sattouf. L'écrivain Erik Orsenna était aussi de la partie. Erik Orsenna… Celui qui, alors que l'écrivain Erri de Luca était en procès à Rome pour apologie du « sabotage » contre le projet de tunnel Lyon-Turin (chantier fermé en de houleux débats par le gouvernement italien, déclaration di Maio 3/2/2019), défendait sans rire la « liberté d'aménager le territoire ».

« –Je ne les supporte plus, ces gens », fit Sophie, qui faisait partie d'une legal team locale, et travaillait comme magasinière chez L…, un hard discount. Elle connaissait bien les routes autour de la zone que nous bloquions. « Ils sont politiquement incultes. Et moi, magasinière, caissière, seule avec deux mômes, qui m'entendra à la radio ? Pourtant je la connais, la société, moi. J'en ai des choses à dire sur ces perroquets qui disent vouloir « libérer le travail ». Ils sont très, très bien payés, eux, pour dire ces conneries, et se fringuer gratuitement. J'ai une copine qui bosse comme déco sur les tournages, je sais comment ça se passe. Ça vit bien, là-dedans. « Il y en a qui veulent travailler », qu'ils disent ? Mais bien sûr ! Et nous pour commencer ! Ils sont au courant de l'industrie flinguée depuis trente ans ? Comme si nous, on ne perdait pas d'argent à protester, avec les pauvres huit cents ou mille balles qu'on a par mois. Non mais, tu les as entendus ? C'est à gerber ! Chacun sait qu'il est prisonnier dans la quatrième puissance mondiale, le travail ! Hein ? Avec les plus haut taux de productivité d'Europe ! Avec ce qu'on en bave, nous... Et voilà, on leur tend le micro. Je suis écoeurée. Ecoeurée, putain.

Il y eût un silence lourd de colère. Sophie reprit :

– Et les autres. Tous les autres, qui se taisent. Qui attendent de voir. Qui nous font coucou au carreau de la bagnole. Qui disent : « C'est très bien, continuez. Organisez-vous mieux, et on viendra.»

Quelqu'un ricana. L'exemple parlait à tout le monde. Une rafale de mistral fit claquer la grande banderole attachée aux peupliers, qui proclamait bravement face aux phares des camions : « R.I.C maintenant, le pouvoir au peuple ».

François :

– Regarde, ceux qui défendent cette idéologie dégueulasse sont toujours des vieux. Ils ont leur carrière derrière eux. Ils ont peur de la mort, ils sont tout fripés. Renaud, Françoise Hardy, Arditi, Bedos, Lucchini… Quelques rares jeunes (Keren Ann, non ?). C'est tout. Mais regarde, après le premier tour de l'élection présidentielle de 2017, dans la vieille soupière des « il faut éviter Le Pen », l'appel à voter Macron a fait le plein, du PCF aux sarkozystes en passant par les milieux du théâtre, de la musique, de l'édition. Quinze ans après l'arnaque Chirac de 2002, rebelote ! Ils ont tous signé. Où sont-ils aujourd'hui ?

– Ah, bah, ils ont peur, fis-je.

– Oui, mais ils n'ont pas le droit ! On ne dirige pas un pays avec la peur !

– Et avec Le Pen au pouvoir, t'aurais fait quoi ? La Marine, elle s'est écroulée, y avait rien à en tirer, la vérité, elle est là !, gémit un gros type, tirant sur un clope.

– Il faut un général pour sauver le pays !

– T'inquiète pas, fit Sophie, s'il y en avait un, ça se saurait… Et puis après ? Tu crois qu'il augmenterait ta paye ? Retour à la case départ : il t'utiliserait comme les autres ! La seule arme, c'est le Référendum Populaire ! Changer les choses par le peuple, pour le peuple !

– Tu rigoles ? Même ça, ils le donneront jamais ! On est pris au piège !

– C'est pourtant pas grand-chose... Ce R.I.C, là, il est déjà ailleurs... Et ça marche !

Silence.

– On le prendra ! Le R.I.C, on y arrivera ! Les gens en ont marre, ça s'arrêtera pas ! Tu crois que les flics tiendront longtemps comme ça ? Trois mois sur la brèche, jour et nuit ? Mais t'inquiète, la paye ils l'ont toujours pas vue ! Ah, les dindons !

– Faut pas se foutre d'eux, ils font ce qu'ils peuvent, ils doivent bouffer…

– Ah me parle pas d'eux ! Me parle pas d'eux s'te plaît ! Mon frère il est CRS, une fois il s'est retrouvé face à ma mère dans une manif, il l'a repoussée sans la regarder ! Je te dis pas le soir au dîner ! Il a dû aller bouffer dehors, et depuis c'est terminé, il rentre plus dans la maison. Moi je lui parle plus.

– Je vais te dire, reprit François, depuis Sarkozy, je comprends pas comment les gens votent pour ces filous. Ce qui allait arriver était évident ; on voyait bien que Macron allait la croquer, la France… Il vend même les barrages… Ils vont en faire une gueule les paysans, quand ils vont devoir payer pour l'irrigation, je te le dis… Ah oui c'est tout bénef. Comme les autoroutes vendues pour rien ! Et payées depuis longtemps, comme les barrages ! Y a qu'à encaisser ! Et les aéroports ! C'est la fête au village, je te dis ! Tu crois qu'ils bougeraient ? Mais non. La France a peur. Peur du monde, de l'avenir, du passé, du dehors, du dedans, de tout je te dis. Pays de couards. Cobardes. Moi mon grand-père il est venu d'Espagne, il a fui Franco. Ce caractère-là, ce manque de couilles, je supporte pas.

– Arrêtez de parler de couilles, putain, parlez d'ovaires, aussi, dit Sophie, excédée.

Tout le monde éclata de rire.

– Y a un intello qui l'a dit, ya que nous de grands. Que ça lui a rendu confiance dans la France. Je l'ai entendu à la radio.

– Ah mais oui, je l'ai entendu aussi, fit un quinquagénaire costaud aux yeux brillants d'énergie. Et en 2017, je te dis, j'en ai pris plein la gueule lorsque j'ai défendu l'abstention ! Qu'est-ce que j'ai pas entendu sur la démocratie, la liberté, tout ce blabla ?!!

– Moi aussi je m'en souviens très bien, fit un homme à la voix de baryton et au visage d'aigle. Et tu vois, c'est marrant, j'ai bien en mémoire la tribune à Mélenchon de cet acteur, là, ce… Torreton. Celui qui a tourné Capitaine Conan. Celui-là, depuis les mutilations et arrestations en masse, il ne dit rien, non ? Il écrivait à l'époque : « La France insoumise boude et fait la gueule(...)et se retrouve incapable d'appeler à voter Macron. Pourtant, en termes de probité et de batterie de cuisine aux fesses, entre M.Chirac et M.Macron, il y a un monde ».

– T'en as, de la mémoire !

– C'est utile, la mémoire. Depuis, il garde le silence, Torreton, comme tant d'autres. Il faut lui rendre justice : il est loin d'être le seul des médiatisés à avoir des indignations sélectives. Le 2 mai 2017 les syndicats, les fédérations d'artistes, la LDH, la Ligue de l'Enseignement… Ils ont tous appelé à voter Macron. Quid aujourd'hui de toutes ces grandes âmes ? Alors même que la pire répression depuis 1968 bat son plein, et dans le sang ?

– Ils se sont noyés dans les LBD ! Dans les balles en caoutchouc ! Leurs mots s'éteignent dans le vent des grenades, rigola Hakim, un chauffeur qui avait amené deux caisses de bière, sorties du frigo de son camion. Tu sais, je les écoute toute l'année dans ma cabine, les beaux discours… Tant qu'il n'y a pas de danger, ça fuse… Ça n'a jamais augmenté mon salaire, ça aide juste à vendre bonnes places, films et bouquins.

– Ouais… Il y a un avocat qui m'a dit que les peines contre les Gilets Jaunes étaient tellement sévères, que même les cours d'appel, qui d'ordinaire les aggravent, cassent les jugements ! Il a été demandé, apparemment, aux magistrats de justifier des peines de prison fermes à des manifestants sans casier, fit quelqu'un. Pour sauver la démocratie.

– Il est beau le pays des Droits de l'Homme, avec ça et les familles gazées dans la rue, et les flics en civil qui te cassent la gueule loin des caméras. Et la vieille Zineb, là, qu'est morte à cause d'une grenade à Marseille ? Hein ?

– Laisse tomber, à Marseille, tout s'écroule.

– Et le gouvernement qui protège les intérêts privés de ses petites frappes.

– Eh, qui sait ?, fit une blonde sympathique et joufflue. Ces mêmes comédiens qui nous badent sur les radios, et font les gentils pro-Macron sur commande, feront peut-être un jour un film épatant sur ces saloperies. En feignant n'avoir rien vu, ni su. Quand tout ça sera fini, ils retourneront leur veste.

– Si ça finit un jour, fit l'homme à la tête d'aigle. Pour moi, ça va être larvé, et pour longtemps.

– On va gagner et ça va finir, si on s'organise bien et sans guéguerres internes. Ce gouvernement de crapules va tomber. La question, c'est après. Moi je suis convaincue qu'ils ont déjà préparé le suivant, ils ont trois coups d'avance, répondit la femme, sarcastique.

Le vent se leva. Soudain, il y eût un rugissement de moteur. Quelqu'un cria. Sorti des entrepôts, un poids lourd prenait son élan pour forcer le barrage.

– Attention !

Le camion, lancé à quarante à l'heure, cassa son pare-chocs sur une palette, et passa au plus faible de la pile de pneus. Il s'évanouit dans la nuit sous une pluie de projectiles, et de hurlements indignés. Sur un barrage, il ne faut jamais relâcher son attention. Combien de morts, déjà, ont été écrasés par ces chauffards fous, depuis le début du mouvement, le 17 novembre 2018 ?

Ce qu'avait dit l'homme à tête d'aigle sur les inculpations de citoyens Gilets Jaunes me soulevait le coeur. Un cinéaste aurait-il quelque chose à dire sur les injustices actuelles ? Matthieu Kassowitz, par exemple, qui avait à l'époque de sa jeunesse (La haine, 1995) persuadé l'opinion qu'il se battait contre la misère des banlieues ? Il défendait aujourd'hui Macron (« Je suis heureux d'avoir un président qui garde sa ligne, tu veux le SMIC à 2500 euros et une Mercedes ? »), avait-il tweeté à Philippe Poutou. Comment réfléchissait cette classe de gens ? Comment un Vincent Lindon, qui tournait des films poignants sur l'injustice sociale (Welcome, La loi du marché) avait-il soutenu Macron ? Cherchaient-ils à être les champions de la bonne conscience ? Le fait d'appartenir à la bourgeoisie condamnait-il leur libre arbitre ?

L'homme au profil d'aigle reprit :

– Macron a pris le pouvoir en 2017 sur un coup d’État médiatique. C'est un flash totalitaire. Quel français pourra oublier les déluges de portraits envahissant les rues avant son élection, comme autrefois ceux de Lénine sur la Place Rouge ? Moi qui ai entendu tant de professeurs moquer la dictature soviétique, j'étais terrifié de ne rien entendre autour de moi. J'attendais les professeurs pour défendre la liberté. En vrai. Mais rien. La France dormait, ou écoutait des contes : Macron et sa femme… Itinéraire d'un surdoué… Il va réformer la France… Macron-Jupiter

L'homme au profil d'aigle prit une bouteille de bière dans le carton d'Hakim. Arrivés entre deux 35 tonnes roumains bloqués aux phares braqués sur nous, trois cars de mobiles venaient de stopper, et une compagnie d'en descendre, équipée, prête à charger.

– Merde, il est tôt, rigola Sophie. On est vraiment les seuls, cette nuit.

Deux gendarmes s'avançaient, débonnaires, dans la lumière des phares.

– Salut, les gars. Bon, nous sommes venus rétablir la liberté de chacun de circuler. Et on ne veut pas qu'il y ait d'accident.

Quelqu'un cria dans l'obscurité :

– Laisse tomber le baratin sécuritaire de ta hiérarchie. Fais ton boulot et ça ira comme ça. Tu fais déjà des heures pas payées, et ta femme t'attend.

Le gendarme esquissa un sourire.

– Ah, ça va, on se connaît, on va rester aimables… Franchement, entre nous, les Gilets Jaunes j'ai rien contre. C'est juste les ordres.

– T'as qu'à pas obéir aux ordres, répondit la voix dans l'ombre. Si vous vous étiez ralliés, en quinze jours on en aurait eu fini avec ce gouvernement de gangsters. Tu as vu qui c'est ? Tu veux bosser pour la mafia russe ? C'est ça la République, pour toi ? Et tes mômes ? Hein ? Bravo. Allez donc nettoyer les trafics dans les quartiers, plutôt que de nous faire chier !

Le gendarme soupira.

– Bon, je vous dis, c'est simple, on va vous dégager. À vous de voir.

– Mais barrer c'est notre dernière option face à ces salauds ! Sinon on va mettre le feu !, fit Sophie, désespérée. Il ne nous restera que ça.

– Fallait aller voter fit le flic, lassé.

– Quoi ?

– Fallait aller voter. C'est pas mon problème. Voilà, je vous ai prévenus.

La voix :

– C'est la révolte de l'amour, les mecs en bleu. Vous perdrez. Tout est ouvert, chez nous. Vous perdrez, tu saisis ?

Quelqu'un rétorqua :

– Vas-y, porte tes couilles, toi, à force de gueuler il vont nous tirer dessus. Va devant lui causer, reste pas derrière ; monte devant, mon salaud.

 

Quelques minutes plus tard les milices de l'ordre s'avancèrent, casquées.

Nous partîmes, le long de l'autoroute, laissant le feu craquer ; il serait bientôt éteint sous les lances des pompiers. Mais nos paroles, elles, resteraient. Celui qui avait parlé de loin s'était évanoui dans les buissons. Je le connaissais. C'était un maçon qui s'occupait seul de sa femme handicapée sans droits, avec deux enfants au chômage. Quatre sur un salaire, le dos en miettes. Le genre d'anecdote qui fait rigoler les Berléand et consorts. Ils ont oublié que Macron a supprimé les primes de pénibilité, et disent qu'il faut être raisonnable, « attendre et voir ». J'ai un projet pour eux : six mois en continu sur un chantier de novembre à avril.

Ce soir-là, il n'y aurait pas d'affrontement. Pas la peine. Nous irions bloquer ailleurs, jusqu'à midi. Nous savions être des milliers, la même nuit, à bloquer le pays. Nous le savions, et nous en avons eu confirmation lorsque aucune des chaînes télé n'en fit mention, le soir même. Ils parlèrent seulement du débat du Président-Général, d'une expo et de la météo. Nous voyions bien cependant, ce matin-là de février, que les flics étaient débordés, mettant cinq heures à arriver sur notre blocage du jour. Nous savions que plus tard, nous saurions la vérité sur tout cela. Sur notre nombre. Sur son effet sur l'économie, et le pouvoir. Et aussi, que le business de la culture ferait de l'argent sur le mouvement des Gilets Jaunes. Des images, des films, des livres, des fringues, des créations. Avec des mannequins, des acteurs dedans. Qui défendront les droits humains. Mais pas ceux en bas de chez eux ; ça, c'est trop dur.

Cela a déjà commencé. Dans la tête des Gilets JaunesLes Gilets Jaunes et moi… Comment j'ai rencontré les Gilets Jaunes, Ce que disent les Gilets Jaunes… Tout est déjà vendu, scénarisé, repris, théorisé par les cohortes habituelles d'essayistes et scénaristes bavards. Mais voilà, les Gilets Jaunes sont juste des citoyens qui se sont levés, c'est tout bête. Et on a beau faire comme s'il était terminé, prêt à vendre, ce mouvement de révolte est toujours là. Comme une braise sous un tapis. Sans leaders clairement définis. Incontrôlable, étonnamment actif et formidablement pacifique, ce qu'aucune propagande à terme, même avec les moyens des chaînes d’État et privées, ne pourra masquer. Il se réinvente chaque jour, de barrages en happenings impertinents. 

La peur s'est installée depuis 2017. Une vraie peur, qui conduit à l'autocensure, au silence, au conformisme, à l'acceptation du pire, et d'abord dans le travail, la parole, l'art, les lieux publics. Les Gilets Jaunes ont libéré la parole, réinvesti la rue et le langage, ringardisé les médias. C'est une victoire éclatante. N'oublions pas que la première chose que le mouvement des Gilets Jaunes a réhabilitée, c'est la parole. Ceux qui, en France, voyaient en M.Macron un Kennedy des commencements se retrouvent avec un avatar d'oligarque russe qui ne sera jamais réélu. Et certains artistes célèbres, qui capitalisent sur la Liberté, plastronnent au nom de leur art. Ils défendent un programme politique thatchérien dans un pays, la France, où leur art est protégé par... l’État !! Fins stratèges, sentant venir les puissances chinoise, russe ou indienne face à laquelle eux et leurs enfants inlassablement promus comme « fils et filles de » ne seront rien, voire moins que rien, ils ont défendu Macron au nom de la « démocratie ». Mais du demos, du peuple, ils se foutent. la preuve, en ce moment, on ne les entend pas. Or, il est du devoir d'un artiste de parler dans la tourmente. Même s'il reste le seul, le dernier.

Du côté des universitaires et des écrivains, après deux mois de mouvement social, fut pondue une pétition pour soutenir les Gilets Jaunes (pas de manifestation, n'exagérons rien). Le CNRS était à peu près sûr, au bout de deux mois, que l'affaire était « propre » ; pas de risque, c'est toujours ça, c'est le moment de se mouiller. Cela se reçoit, mais il n'y a toujours pas grand-monde sur les ronds-points. Pendant ce temps, les gens crèvent littéralement de faim, ou bouffent des boites pour chat, et les démocrates pointent, effrayés, que le nazisme est peut-être de retour dans ces foules éborgnées. La propagande d'État a atteint un niveau délirant, infect, les avocats qui défendent les Gilets Jaunes sont menacés, une loi scélérate « anti-casseurs » a été votée, il y a eu 12 morts dont une vieille dame chez elle, à Marseille, tuée par une grenade. Les enseignants qui veulent parler des lois sur le lycée, le baccalauréat ou Parcoursup' sont menacés par leurs recteurs… Que disent-ils sur la fin de la sécurité sociale étudiante ? De la retraite de leurs pères ou mères ? Leurs élèves se font agenouiller par les milices, les mains derrière la nuque. La France entière va-t'elle descendre dans la rue ? Non, ce sont les soldes. Sinon, on parle toujours de Gilets Jaunes. Mais comme si c'étaient des monstres à part.

Oui, ce soir-là nous sommes partis tranquillement le long de l'autoroute. Mais nous sommes toujours là, trois mois après le 17 novembre. Et tant que cela sera nécessaire, nous continuerons à agir. Ceci était un reportage subjectif, comme la presse devrait en faire plus souvent. Si on déprime tellement aujourd'hui, c'est bien parce que plus personnes ne raconte les vraies histoires HUMAINES. A vous les studios !

 

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