La Révolution à venir au théâtre : Fin de Louis de Joël Pommerat

Dans ça ira (1)Fin de Louis, Joël Pommerat et sa compagnie montrent un jubilatoire télescopage des temps historiques, mettant en scène la Révolution française d'hier, avec ses noms et ses acteurs d'origine, dans la France d'aujourd'hui. Pari réussi.

Le spectacle de Joël Pommerat, Ça ira (1) Fin de Louis, qui a pour sujet la Révolution française, invite le spectateur dans un dispositif simple. L'idée : la Révolution française a lieu maintenant, avec les rôles et les noms d'hier (à part Necker qui se transforme en un Müller tout-à-fait jubilatoire, qui a des airs à clope perpétuelle très pompidoliens). Ainsi donc, on a des tailleurs pour dames (oui, du coup, les dames font de la politique, comme très peu en 1789), des costumes trois pièces comme nos coquets petits marquis de l'Elysée et de Matignon.... et on parle des Trois Ordres. Donc il règne au départ une étrange confusion. Mais celle-ci s'estompe vite puisque, en définitive, la vraie question est celle du langage dit « démocratique » et de ses traquenards. Tout l'enjeu de la pièce est de le voir naître, enfler, exploser, puis disparaître dans une évocation saisissante de ce qui deviendra la réaction thermidorienne, évoquant bien sûr nos affres macroniens actuels (sans même avoir besoin de le préciser, bien entendu!)..

La plupart du temps, en France, la Révolution n'est évoquée par nos chaleureuses "élites", y compris universitaires, que sous l'angle tronqué et idéologique de la « folie meurtrière » robespierriste (100 000 morts à opposer aux millions des pertes napoléoniennes, tant célébrées). Jamais on n'envisage sereinement cette période qui géra la transition vers l'avenir de notre grand et vaste pays, enfin libéré d'une aristocratie abominablement rétrograde. Et, de plus, en guerre contre l'Europe entière. Une guerre menée par des généraux de vingt ans. Je guettais Joël Pommerat au tournant : allait-il évoquer la question de ce que l'on appelait les « accapareurs », ou spéculateurs sur le grain, qui furent les grands adversaires concrets du nouvel ordre révolutionnaire ? Comment allait-il évoquer la question du droit à la propriété, qui en entrant au titre des droits humains allait mener droit vers l'Empire et la Restauration ?

Joël Pommerat parle d'abord de l'incapacité toute monarchique de réformer l'impôt pour taxer l'aristocratie, ce qui rejoint très justement l'actualité mondiale la plus brûlante. Ensuite, effectivement, il évoque les spéculateurs sur le grain. C'est rare, ça, en lieu et place du sempiternel Robespierre le fou. Du suffrage censitaire, et c'est rare aussi. L'évocation des soulèvements de femmes, de leur marche sur Versailles, des soulèvements parisiens contre les accapareurs du temps de Pache, le premier maire de Paris qui fit hypocritement inscrire au fronton des édifices publics Liberté Egalité Fraternité... Tout cela est évoqué, mais sans être historicisé plus que de raison. L'historien reconnaît, le spectateur, lui, sent et éprouve. Car le dispositif scénique choisi pour amener tout cela n'est pas neutre. Les acteurs sont dans la salle, et hurlent pendant les débats comme en 2017 à l'Assemblée ; ils nous tympanisent franchement. Parfois on se maudit d'être là, mais c'est peu de fois en quatre heures de spectacle. Et aussi, c'est fait pour que l'on ressente que, tout de même, la Révolution est aussi une passion qui vous étreint, agace, et tue… Il y a du Mnouchkine là derrière, que Pommerat admire et dont il respecte l'héritage. Ah, vous vouliez en rester à la théorie ? La « Révolution » confortable dans le fauteuil rouge ? Mais ce serait indigne de vous !!… un peu de fatigue vous sortira de votre atroce sommeil démocratique. On n'est quand même pas sur France Inter ! C'est là que la pièce devient passionnante. Sans parti pris idéologique particulier, par son dispositif  l'on analyse le problème essentiel d'un pays qui vit une montée pathologique de sa violence, et doit y faire face. Du coup bien entendu on sent ce qui pourrait arriver en France, bientôt, et on y réfléchit, chacun en soi, dans son fauteuil. C'est crucial, dérangeant, et engendre une salle secrètement, intimement tendue. Surtout que ça continue de gueuler ; les invectives fusent entre Girondins et Montagnards. Autre problème politique, aussi très actuel : comment une assemblée court toujours le risque de s'isoler d'une société vivante, concrète, souffrante. L'irruption des comités révolutionnaires, amis d'hier, ennemis des parlementaires conservateurs de demain, ainsi que de leur police cruelle, est elle-même évocatrice du problème épineux de la radicalité. Cette radicalité, aujourd'hui uniquement nommée en France comme celle des terroristes (il faut traquer les « radicaux » entend-on partout à la télévision ou sur les médias) est bien celle de la foule qui refuse d'endurer plus longtemps une fatalité qui la tue. Du pain ! Disent les « terroristes » des comités. Est-on si loin de cette situation aujourd'hui ? Est-on en 1789 ? Vertige… Oui, on n'a pas rêvé, le mot terroriste revient fréquemment dans le texte.

 

Dans Fin de Louis le bruit est un personnage. Le bruit que font les révoltés. Le bruit que font les réactionnaires qui ont une grande bouche, eux aussi, hélas. Le bruit des canons. Le fracas des plâtres qui se décrochent des plafonds théoriques, dans de grandes tirades énervées. Le tout se passe aujourd'hui, avec un Roi (il y a d'ailleurs un passage très drôle avec une journaliste ibérique) qui pourrait être Felipe VI. Ou Albert II de Monaco. Grand, sportif, nerveux, un peu chauve, et gentil avec sa femme, la Reine, désespérée hilarante. Mais surtout vaguement, comiquement dépassé, et conservateur, bien entendu. Horriblement conservateur. Le même que celui qui est intervenu à la télévision espagnole pour tirer sur la Catalogne. Ils ne changent pas. Celui-ci, notre Louis XVI 2017.0 va voter pour le « désordre constitutionnel » en pensant, n'ayant pas compris que l'époque a changé, que les français vont revenir vers lui « pour être rassurés ». On sent le calcul très juste. Ce roi n'est pas bête. Il arrive d'ailleurs devant ses fans au son du tonitruant Final Countdown, comme Manuel Valls en 2016, et tous les candidats de droite avant lui depuis vingt ans. Mais comme, par l'artifice de Joël Pommerat, on sait qu'on est quand même en 1789, on sait que le Roi est très mal parti. C'est curieux et très bien trouvé, ce télescopage des temps. Peut-être qu'à la fin des temps, ceux-ci se télescopent ? Accident de la circulation historique ? Grands blessés, consciences à vif, regarde-la ta société, spectateur. Pour ça qu'à la fin de la pièce, il murmure, le Roi, que ça ira. Ça ira, ça ira. Mouais. A voir. Faites gaffe quand même, les gars. Parce qu'après « ça ira », dans le titre, il y a « fin ». Fin de Louis.

Le Louis actuel emmène notre pays vers le passé. Il enterre les écrivains aristocrates comme des "génies" en évoquant avec chaleur la littérature la plus réactionnaire depuis un siècle (Morand, Mohrt, Marceau, cf à ce sujet le texte récent d'André Markowicz). Ah, oui, au fait, la peur du véritable changement social, politique, du saut dans le vide historique et juridique est un autre des personnages de la pièce. Est-ce cette peur qui, de toutes parts, amène avec elle violences et massacres, coeurs arrachés palpitants des poitrines et têtes coupées, on ne sait pas. Peut-être. Peut-être est-ce pour cela que, même en ce moment où ce que nous supportons de mensonges et de tromperies politiques est plus que jamais intolérable, immonde, nous continuons de manière obscène, en nous détestant nous-mêmes, à vouloir rester rassurés coûte que coûte. Nous essayons d'éviter le carnage, nous au moins. Louis, non. En définitive, les Louis se plantent-ils toujours, pour toujours revenir, par notre faute en plus ? Notre bêtise collective ?

Joël Pommerat pose la question, et semble la modestie personnifiée face à ce que les journalistes aiment bien appeler « l'engagement ». Il dit : « Le théâtre est un lieu de simulacre et d'expérience collective extraordinaire, mais je ne crois pas qu'il soit potentiellement un lieu plus politique que d'autres types de rassemblements d'individus (…). Quand je fais un spectacle comme Ça ira, je ne considère pas que je mène une action politique qui aurait pour objet de transformer la société. Le théâtre aujourd'hui n'a aucun moyen de réaliser une chose pareille, du fait même qu'il est fréquenté par une minorité de personnes. »

Certes. Toute personne qui écrit ne peut esquiver aujourd'hui cette redoutable question de la confidentialité de son œuvre, même lorsqu'elle est jouée dans le monde entier. Voilà un paradoxe très actuel, qui devrait faire davantage réfléchir les gens de lettres. réfléchir et agir. Et une belle honnêteté de la part d'un auteur, d'un réalisme plaisant. Il n'empêche… au gré des dispositifs scéniques, on glisse vers la droite pré-thermidorienne et sa sacralisation très actuelle, plus que jamais actuelle de la propriété et de l'ordre social. C'est alors que les mots Assemblée Nationale suspendus au dessus de la scène nous évoquent plus une marque de chaussures ou de montres qu'autre chose, que l'on sait que Monsieur Joël a bel et bien réussi son coup : c'est bien d'aujourd'hui que l'on parle dans Ça ira. C'est bien ce que nous nous répétons tous, non, comme des malades ? Ah, Ça ira. Comme le Roi Louis XVI de 2017. Pas besoin de sous-titres. Et la belle réaction de la salle, de minorité numérique sans doute, se transforme en une majorité troublée. Mais oui, nous sommes majoritaires !  Oui l'histoire est cruelle, et les hommes faibles ! Beau spectacle.

 

Ça ira (1) Fin de Louis, spectacle écrit et mis enscène par Joël Pommerat et la compagnie Louis Brouillard, en tournée dans toute la France.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.