Jours de violence, deuil de l'intelligence

Le pouvoir a deux hantises : 1995 et 1986, où les gens tels qu'Emmanuel Macron ont reculé face aux étudiants ou cheminots. La violence est toujours due à la peur et à la faiblesse. Aujourd'hui, je pleure car on a frappé nos jeunes, qui sont pacifistes, et sont notre avenir, personnifiant notre joie collective de vivre et d'inventer.

En ce jour funeste où les étudiants sont saqués à la matraque hors les murs de l’université française, mon cœur pleure. Nos fils et nos filles, ces êtres pour l'heure inquiets, mais enflammés et juvéniles chaque jour pensent un futur, se regroupent, sentent vibrer leur cœur. Eh bien, ceux-là n’ont eu à vingt ans pour seuls interlocuteurs que les uniformes et les casques de la terreur économique. Cette fin de non recevoir leur a été imposé par un gouvernement qui se dit, se pense issu des milieux dits de "l'excellence républicaine", et prétend parler d'éducation. Honte à ce gouvernement et gloire à ces jeunes, qui comme ceux et celles des ZAD nous montrent le chemin, tâtonnent, errent, expérimentent mais gardent le goût de vivre et de partager. Alors que nous, leurs pères et mères, savons combien il est difficile d’initier la moindre lutte commune (cf la fameuse « convergence des luttes »), la moindre discussion critique entre gens dits « adultes ». Adultes ?! Qui sont les adultes ? Nos gouvernants, adultes ? Qui ne rira pas jaune à ce seul énoncé grotesque ? Ce jeune yuppie aux petites dents limées qui nous dirige, qui fait joujou avec son parlement, décide des guerres du pétrole et du gaz, vend des armes aux tyrans arabes et casse les dents de nos enfants ? Adulte celui-là ? Jeune ? On ne sait plus même qui il est. Le sait-il lui-même, d'ailleurs ? 

Adultes, ces employés -nous- ployant sous le joug grotesque du chômage éternel ? Infantilisés à envoyer nos CV idiots toute la vie, pour des nèfles ? Adultes, nous qui nous taisons devant ces horreurs ? Qui restons chez nous samedi dernier ou au ciné, ou à la plage, alors qu’une jeunesse ubérisée qu’on voit livrer des pizzas en vélo en décembre et faire des stages gratos à trente ans se fait cogner jusqu’au sang ? Eh, les filles et les gars, nous supportons à répétition les emplois et la santé précaires dans l’espoir que… que quoi ? On aura quoi au final ? Parlons des buts. Calculons. Ben oui, soyons précis. Voir si tout ça vaut un pet de lapin ?

La seule cause véritablement commune aujourd’hui est... de se protéger. Amasser suffisamment pour se sentir à l’abri est devenu impossible : beaucoup de jeunes aujourd’hui n’ont donc rien de plus pressé que d’acheter un clapier à lapins payable en quarante ans. Enfin... ceux qui le peuvent ! Leur rêve : vieillir ailleurs que dans la rue, et avec toutes leurs dents. On gouverne les esprits par la peur. La voilà, l’Europe, bien élégante, bien lisse, bien argentée. Bien propre sur elle, avec des centaines de milliards d’euros donnés aux banques. Aux armes. A la construction imaginaire d’ennemis russes, arabes, et d’alliés merveilleux, comme l’Amérique, Israël ou la Chine, tous gouvernés par l’extrême droite ou des dictatures, identiques à celles (la Russie, par exemple) qu’on dénonce : aucune logique là-dedans autre que l’argent. Ça va, on a compris. La folie règne. Mais attention ! Mettons une cravate.

Quoi ? Tu dis ? Les banques ? J’exagère ? Elles ne prêtent pas à certains à des taux négatifs, peut-être ? Tandis que, pour t’acheter ton chauffe-eau ou remplacer ta vieille bagnole déclarée polluante au prochain contrôle, ou toi, boulanger, pour changer ton four à pain tu iras au Diable ? Alors ? D’où sortent leurs fonds ? Hein ? De la banque centrale européenne. La nôtre – en théorie. Révolte !

Avoir plus ? Attends, je remplis tous mes papiers URSSAF et taxes et pauvres déclarations de droits rognés sur ordi, et je reviens…

Allons au fait : Qu’aurions-nous donc à sauver de cette France si, d'aventure, elle se préparait à être autre chose qu’un hôtel américano-chinois ?? Monsieur Villani, mathématicien médiatique très aimé des ménages, a déjà commencé à faire phosphorer sur la monstrueuse opération qui se prépare. Celle de l’intelligence artificielle, et de la perte de millions d’emplois, qualifiés comme non-qualifiés,remplaçables par des machines. Bravo. Même si pour une part, l’arrivée de l’I.A est déjà un marronnier chez les spécialistes ; au moins, là, on commence à en parler. Mais parle-t’on de comment éduquer ? Et à quoi ? Aux écrans abrutissants ? A la compétition éternelle, sous-culture pénible de ce gouvernement d’élites de grandes écoles et du commerce à la matraque facile ? Mais avec quels sous éduquer ? Hein ? Messieurs-Dames, Monsieur Villani, il y a aussi des problèmes simples… Et la soustraction du bien commun par une minorité de nantis, c’est de la politique. Comme pour un scientifique -ou une éditrice- de participer à un gouvernement qui matraque sa jeunesse. A quoi collaborent les gens comme vous, sous couvert d’un prétendu et narcissique souci de la collectivité ? Oui, passons, vous n’y êtes pour rien. Il y a Jupiter, et il y a Saturne. D’accord.

 Pour le comment éduquer, ça chauffe ailleurs : dans un Haut Conseil Scientifique à turbine intégrée nommé par MM. Macron et Blanquer. Il est tout formé de doctes personnalités très agglutinées entre elles, certaines patrons des autres, en tous cas toutes spécialisées en découpe et études de cerveaux éclairés à tort et à travers. Je blague. Il faut bien rire. C'est que je viens d’avoir l’image saisissante d’une humanité incapable de sourire à son prochain, de lui ouvrir les bras ou d’allumer un feu, et qui dissèque des cerveaux. Bon. Toutes ces gens précis m'inquiètent ; c'est qu'en étudiant comment enseigner les maths aux jeunes, ils oublient eux-mêmes de compter (il faut bien vivre, et ne fâcher personne de puissant). Ils ne se dressent point contre ce que l'on vole la nation toute entière. Mais il y a pire ; à quelle société nous préparent-ils ? Mystère. Celle , actuelle, que nous vivons, modérément compliquée en a pourtant déjà largué bon nombre. Je suis bien placé pour le savoir en tant qu’artisan (qu’eux me démentent ici si je me trompe) : notre système scolaire (à tous les niveaux !) engendre des débiles qui ne savent même plus prendre une cote (cote=mesure, je traduis pour les gens du tertiaire), tracer un angle droit ou planter un clou ! Pendant que nous voguons sur les méga-réacteurs du bonheur universel (200 en plus en Chine dans les dix ans), le BHV parisien donne des cours à la population... pour apprendre aux quidams à brancher les fils d’un interrupteur de lampe ! Des geeks capables de spéculer mondialement sur des monnaies virtuelles ou réparer un ordi ne savent parfois pas écrire une phrase correcte, manier une carte routière ou monter une vinaigrette ! Donc en effet, parlons-en d’éducation : qui dirige-t'on, ou éduque-t’on avec des diplômes toujours plus pauvres, toujours moins ouverts sur autre chose que la basse technicité, comme ces CAP où l’on réduit les jeunes à des tourne-boulons ? Ces ronflantes commissions d'experts remédieront-elles aux cursus sans redoublement, sans latin, sans profs de langue, sans éducation technique manuelle, sans musique (on dirait un titre de Céline, « Ballets sans musique, sans personne, sans rien »). C’est quoi l’avenir ? Je veux dire, celui contre lequel se battent ces jeunes que l’on matraque au sang ? Logicielle ou ferme ta gueule ? La sélection ? Bof, tu parles ! Le bel argument en vérité ! Un hochet pour les cons, hérité du XIXeme siècle ! Face au drame écologique et à la sottise inquiétante de nos choix collectifs, il nous faut surtout une société transversale, plus intelligente, ouverte, tolérante (avec #MacronVertical2018 c’est raté) ! Une société qui forme au goût, à parler, raisonner, créer d'abord SA voix ! Et pas celle du patron ! Bugatti s'est tiré de chez Benz, c'était un créateur, pas un employé soumis ! 

Que l’éducation dite nationale bouge enfin ! Et pas seulement pour les élites qui nous préparent la monarchie version 2.0. Et qu’on apprenne, transmette, partage, et en paix ! Pas sous les coups rageurs, aveugles, d’une caste dominante nerveuse, apeurée, pleine de morgue qui, de partout, distille sa sombre et fanatique violence ! C’est de la violence qu’il nous faut parler entre citoyens. Violence de la production, du travail impossible. Pas de la sélection, qui acceptée ou refusée n’est qu’un étendard brandi sous les yeux de ceux qui fétichisent une bien hypothétique « réussite sociale ». Et qui retardent les progrès urgents que nous ne mettrons en oeuvre qu'ensemble. Il faut agréger, au contraire, accueillir, et sanctionner aimablement ce qui doit être repris. Repris : ré-enseigné, et dans de bonnes conditions. Mais là… les bonnes conditions… On sent que cela va être plus compliqué qu’un plan com’.

Qui ne se souvient pas du délire scoutiste de l’entre-deux tours ? Ah, il est temps, maintenant, de s’étonner de la matraque ! Ah oui, il est temps ! Devant ce gentil gendre qui présentait si bien. Quelle pitié… Il avait une bonne bouille ce bon gestionnaire punchy, version metro du suranné « bon père de famille ». Ah, "il aime Ricoeur, le théâtre... il aime les enfants de sa femme..." Eh bien nous y voilà, à la baston. Et la fameuse convergence des luttes, dans cette débâcle ? Quand arrivera-t’elle ? Bah, on ne sait pas. Elle est bloquée dans un train en grève. Ou alors c’est peut-être un vieux fantasme. Ben oui, ça fait longtemps qu'on bosse tous pour notre compte, hein. Qu'on écrit gratis pour Mediapart et qu'on édite des romans pour rien, qu'on fait des chantiers et des gardes pour pas grand-chose. Qui peut perdre du fric? tout est bien verrouillé, c'est sûr. J'y vais? J'y vais pas? En attendant, comme toujours, comme avant, comme après, ah, qu’il est bon de garder son calme lorsqu’on est handicapé, perdu devant les codes internet et les répondeurs de la CAF… Et s’entendre dire, comme en sourdine, que ton allocation n’est plus un droit… Ah, attendre enceinte, debout, dans des services publics agonisants… Se prostituer pour payer ses études ! Quel destin européen en vérité ! Quelle utopie réalisée ! C’est merveilleux.

La convergence ? Hum. Le dégoût de chacun envers lui-même, et envers les autres, de tant de saletés tolérées peut-il être collectivement surmonté ? Je l’espère. Encore faudrait-il déjà énoncer ce dégoût, perceptible dans l'agressivité des débats sur le net, partout. Partout, la violence. Partout des petits flics de l'esprit, pour rien, pour se soulager. 

Je me souviens ici avec effroi d’un ami américain qui travaillait pour une firme payant les cent mille dollars de ses quelques années d’études. Ne rigolez pas, il avait fait des études assez banales. Au fait, on a opposé cela à Mélenchon, alors allons-y : Qu’est-ce qu’Emmanuel Macron connaît du travail ? Du vrai ? Que pense-t’il des maçons qui construisent les palais où lui parade, qui à 55 ans ne peuvent plus monter sur l’échafaudage, les genoux brisés, et qui meurent à 62 ? J’attendrai longtemps la réponse. Lui et ses affidés sont contre les primes de pénibilité. Et maintenant il va barrer l’université aux enfants de maçons, et leur fait taper sur la gueule. C’est monstrueux. L’Histoire jugera ; maigre consolation.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.