Arles : les révoltés de la N113, autoroute du pétrole au pays de la gentrification

Quelques précisions sur l'un des plus plus grands barrages des gilets jaunes du sud-est, qui bloque depuis le 17 novembre 2018 tout l'axe Lyon-péninsule ibérique, et n'a aucune couverture médiatique.

Barrage des gilets jaunes, Arles © Emmanuel Arnaud Barrage des gilets jaunes, Arles © Emmanuel Arnaud
Ils sont grimés de la pelure fluorescente dont l’industrie habille les travailleurs de chantier, conducteurs, manœuvres, caristes, cantonniers : le trivial gilet jaune.  Ou rouge, puisque les services des DDE les accompagnent, canalisant les files des barrages. Ce gilet, c'est celui de ceux qui construisent vos résidences. Conduisent, réparent, déambulent en plein vent tout le jour. Préparent les millions de tonnes de commandes de vos supermarchés, ou les acheminent de nuit, conduisent les ambulances. Bref, sa symbolique évidente est celle de la paye durement gagnée, mais avec le corps. Il signe donc une classe sociale, ou la solidarité avec une certaine forme de peine, et de valeur du travail. L'endosse qui veut. 

Le barrage ou je suis à Arles résonne de rires, d'échanges complices, de bravades, de peurs des forçages, et surtout d’enthousiasme. Il ressemble à un chantier. Les hommes y sont à la manœuvre, et les femmes aussi. Les jeunes comme les vieux. Aujourd’hui j’y ai vu des étudiantes, un vieillard de 90 ans, des retraités spoliés par Macron, Abdel, Julien, Stéphanie, des infirmières venues en renfort, Mourad, un routier qui habite un quartier pourri à Nice où les dealers lui brûlent sa voiture à Noël, pour passer le temps. Il a bloqué la route camarguaise deux heures avec enthousiasme. Personne ne le saura, il ne perdra pas son emploi. Les autres passent, nous encouragent. Les lois les contraignent, les pauses sont archivées sur disques durs. Les syndicats, ils n’y croient plus. Leurs yeux brillent de joie et ils ne manquent jamais de faire tonner leurs énormes sirènes, même après cinq heures de bouchons.  

On sentait déjà, dès avant ce mouvement que toute une partie de la population, de « gauche » comme de « droite », stigmatiserait la revendication "triviale" de pouvoir d’achat qui est celle de la France modeste des barrages, chômeuse ou bosseuse à petits prix, artisane ou agricole. Cette France périphérique, on aimerait bien l’oublier. Pas de pot, elle fait irruption en plein banquet bruxellois.

Parler de cette France-là, c’est dirait-t'on parler du Diable. Il y a comme un effet miroir : regarde-toi !! Or, quelle étrange idée est-ce donc que de me parler du voisin auquel je ne parle jamais ? De celui-là qui vit les mêmes affres que moi, mais au-dessus duquel je me place avec passion, parce que je m’imagine plus cultivé, plus riche, plus je ne sais quoi encore ? Pouah ! Celui-là est vite nommé lepéniste, grossier, connard homophobe. Regarde, il a dit "Pédé"!! (Mes potes homos s'en foutent, ça les fait rire, mais quand même!!). Bref, peu fréquentable, le voisin de quartier. Sa femme, je ne t'en parle pas. Sociologiquement, on verrait mal un intermittent du spectacle le rejoindre, tu ne trouves pas ? Ou une écrivaine féministe. Entendre parler de ces gens dans un Goncourt, c’est intéressant, instructif, mais ne poussons pas le bouchon, tout de même. Les médias débordent ainsi de commentaires parfois désobligeants sur ce mouvement difficile, contrasté, complexe et très simple en même temps (l’action y prime ! Quel péché ! )… Et qui, sur le terrain, s’accentue, n'en déplaise aux télés.

 J’ai choisi, en accord avec les manifestants du lieu, de parler sommairement du barrage sur lequel je me trouve depuis quatre jours. C’est celui dit du Vittier, à Arles. Vous n’en avez pas du tout entendu parler, car c’est l’un des plus importants du sud-est. Chut ! Pas un mot sur les médias ! Car il a pour caractéristiques d’être un barrage de gilets jaunes mobiles et agiles, bloquant en divers points la N113 mais surtout au rond-point du Vittier. La N113, pour les profanes, c’est une autoroute qui passe en plein milieu de la ville d’Arles (13), en convoyant tout le fret qui devrait être mis sur rail SNCF... mais est mis sur camions par les lobbies du pétrole. Nous parlons ici de 30 000 poids lourds par jour (chiffre confirmé par les techniciens de la DIR13), qui passent littéralement devant les fenêtres des gens. Certains n’en dorment plus, et les taux de cancers explosent. Arles, vous savez, c'est les Rencontres photo, la Tour LUMA, etc etc. L’envers du décor, c’est celui-là, et les énormes zones de fret de St Martin de Crau (et la mort du fret SNCF de Miramas, mis sur camions GEODIS). Eh bien à Arles, sur l’autoroute nommée N113 pour rendre anodin le scandale de cet axe polluant, passe tout ce qui de Lyon et de Rome va vers Madrid, Lisbonne, le Maroc. Plus l’essence qui part vers le sud-ouest, depuis Fos. Autant dire que les gilets jaunes vont y rester. 

Les blocages révèlent aux manifestants stupéfaits que deux camions sur douze (dans les deux mille par heure en journée) sont français. Aucun de ces poids lourds ne fait de plein sur le territoire. Ils ne font que traverser la France, piquant le travail des routiers français que leurs syndicats ne défendent pas. Beaucoup roulent pour de grosses entreprises montées en Pologne par des exploitants français. Parlons de Depardieu ! Mais pas de ceux-là. Parlons de ces « beaufs » qui râlent pour leur gazole, assez stupides qu’ils sont de devoir faire 2000 km par mois en zone rurale. C’est si simple. Et… s’ils râlaient, parce qu’ils savent que chaque bateau de croisière de Marseille pollue autant qu’un million de bagnoles, et ne paie aucune taxe ? Si ces idiots "amoureux de la bagnole" étaient, eux, de vrais écologistes ? Hein ? Ces péquenauds ? Vous n’y pensez pas, mon cher...  

De retour de l'hôpital ou j'amène une amie arlésienne atteinte d'une rechute de cancer, j'enrage contre système de fret routier dément, dans lequel paradent entre autres les autocars Macron. Voilà ce qui doit être démantelé, et urgemment, pour la santé et le bien de nos concitoyens. Les politiciens qui l'organisent ou le tolèrent sont coupables de crimes contre l'humanité. Le point critique est largement dépassé. La fumée des camions, comme celle de ces politiciens cyniques que tous haïssent désormais plus ou moins consciemment, nous intoxique. Et mieux : les chaussées dégradées par ces trains du pétrole sont payées par les régions, pour un bénéfice de taxes et d'emplois minimum : combien d’emplois réels sur les docks et aux caisses bientôt automatisées des supermarchés ? Tout cela est aussi tragique qu'irresponsable, et le grotesque chantage à l'écologie du VRP Macron a été démasqué par la démission de Nicolas Hulot, si besoin était. 

Troisième point, très emmerdant pour le pouvoir : ce système est ultra-vulnérable. Nous ne sommes qu’au début de ce qui restera, en cas d’arrêt des troubles, comme une belle répétition populaire, une gigantesque classe de luttes citoyennes. Des milliers de manifestants, à la suite des routiers de toutes les nationalités en esclavage qui l’ont compris depuis longtemps, ont pigé qu’arrêter une autoroute est vite fait. On touche là au cœur de ce qui est le plus sensible pour le capital : le porte-monnaie. Des milliards s'envolent, et vite, alors on va l’entendre à toutes les sauces, en oubliant les autres injustices innommables : ah, tous ces fruits aux pesticides jetés, ces millions de tonnes de frigorifiques perdus en une journée de blocage… Ces viandes douteuses taillées dans des animaux martyrisés, perdues pour la postérité… Quel péché.

Six camions de l’OTAN ont été bloqués par les gilets jaunes (paraît-il militaristes, fascistes, agressifs, avec des revendications peu lisibles) sur le pont d’Arles ce mardi 20 novembre. Qui s’en soucie ? Mais passons sur les joyeusetés qu’on nous mitonne avec tous ces tanks neufs. Le fait est là : deux cents camions ont été garés en épis, laissant un barrage filtrant d’une voie, puis plus rien à cause d’une menace d’intervention des CRS. La voie a été rouverte après négociation avec la police nationale une fois la menace de violence policière (les exploits marseillais des CRS courent les barrages) levée. Pour faire bonne mesure, le barrage était remis ailleurs par d’autres gilets déjà en action. 

Il est semble-t’il trop tard. Trop de gens sont en colère, et n’ont rien à perdre. Ce mouvement échouera, ou réussira. Mais en matière de citoyenneté, de quoi, de qui parle-t-on au juste ? Qui croit que les gilets jaunes ne sont pas terrifiés à la seule idée qu’une femme enceinte soit bloquée ? Un enfant enfiévré mis en danger ? Et les crises de panique, qui ont causé le décès d’une manifestante, qui donc en est politiquement responsable ? Quelques timbrés alcoolisés, flicaillons en souffrance menant la loi ici ou là de manière inadmissible sur les barrages n'enlèvent rien à la spontanéité et à la grandeur de ce mouvement. La mise en place de barrages difficiles à gérer est surveillée par les policiers à la fois hallucinés, contraints de s'adapter, et attentifs. Ce seul fait, difficile, forme d'équilibrisme géré heure par heure, révulse les révolutionnaires restés au chaud dans leur salon (ou leur voiture, hélas... Venez, mais venez donc!). Manifestants et policiers dialoguent, négocient, et évitent le pire, toujours possible. En tous cas, pour l’instant, là où je suis, c’est comme ça, avec aussi le jeu du chat et de la souris qui ne cesse jamais. Chacun sa place, mais on se parle. Et on sait ce qu'on voit sur les pratiques du pouvoir. L'affaire Benalla a ventilé les consciences. 

Sur les barrages, n’en déplaise à certains ou certaines, 70% des citoyens victimes des terribles ralentissements sont solidaires, même après sept heures de blocage. Le pouvoir le sait. Il va donc comme à son habitude parier sur le pourrissement, et opposer les uns aux autres. Pendant ce temps, les journalistes et pseudo-spécialistes qui glosent sur les classes populaires ne peuvent plus comprendre ce qui se passe. Ils ne savent pas que leurs émissions malhonnêtes révoltent les gens. Les médias « vendus », en voilà un sujet en vogue sur les barrages. Médias d’autant plus détestés qu’ils n’osent même plus se montrer, comme sur notre barrage de la N113, l’un des plus importants du sud-est, dont personne n’entend parler. Ici, La Provence ou FR3 Régions ne posent même pas un orteil. C’est un fait, comme le prouve la vidéo ci-dessous. Attention, certaines images peuvent choquer, il s’agit des classes populaires, vous ne les avez pas vues ni entendues depuis longtemps. Il fallait un journaliste bénévole d'une radio locale pour montrer le barrage qui empêche les camions de livrer Avignon, Marseille, ou d'aller à Fos. A regarder à partir de 4’30.

https://www.facebook.com/radiodupaysdarles/videos/330380504180820/ 

Pour finir : tout n'est hélas pas rose dans cette révolte spontanée. Et comment en serait-il autrement ? Un appel a donc résonné aujourd’hui 20 novembre, des collectifs nationaux des gilets, de veiller à l’organisation des barrages, à y interdire l’alcool, à se méfier des violences et à écarter les importuns. Hormis ces judicieux rappels, n’oublions pas que ce qui est appelé « gilets jaunes », ce sont des hommes, des femmes, des ouvrières, des infirmiers, des artisans qui perdent chaque jour de l’argent (l’extrême difficulté de leur condition est, comme toujours, moquée par le triste satrape qui prétend nous gouverner). Des étudiants. Des gens de toutes origines et classes sociales. Des grandes gueules et grands cœurs, qui vivent durement et ne travaillent pas toujours dans des bureaux. Qui souvent, et depuis trop longtemps, se taisent et tirent le Diable par la queue.

Ce qui s’est produit depuis le 17 novembre est déjà merveilleux. Comme en 1995, les citoyens ont rompu, ensemble, la chaîne du silence, du fatalisme et de la tristesse. Autre chose est né, qui ne fait peut-être que commencer.    

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