La charpente à venir : Notre-Dame broyée par Globalia ?

Ayant travaillé sur les chantiers de monuments historiques en tant qu'ouvrier-charpentier formé par la Fédération Compagnonnique, je tenais à laisser transpirer quelques saines et très personnelles vérités sur ce qui se vit sur les chantiers de charpente aujourd'hui, et la spiritualité de celles d'hier, que l'on retrouve dans les oeuvres des artistes qui s'y sont intéressés.

Les poutres tissent ombres et lumières © Schivo, Felix, 1924-2006 Les poutres tissent ombres et lumières © Schivo, Felix, 1924-2006
Epure de la charpente du choeur de N-D de Paris Epure de la charpente du choeur de N-D de Paris

M. Macron, qui n’a certainement jamais soulevé un parpaing ou un chevron, ni ne sait ce qui le différencierait d’une panne (panne qui n’a rien à voir avec celle, intimement liée à lui, de notre République !) prétend faire rebâtir en cinq ans une cathédrale millénaire. Je suis en tant que titulaire d’un CAP de charpentier bois légitime à m’exprimer ici. Amis charpentiers de la Fédération Compagnonnique (fondée en 1952, l'une des deux grandes écoles de compagnons en France) et gens de l’art en général, je tiens à m’excuser par avance auprès de vous de mon audace. Pardonnez-moi. Mais il me semble utile de préciser au profane deux ou trois choses sur l’univers de la charpente industrielle. Et, par conséquent, puisqu’elles mobilisent une grande part de chantiers dits « aime hache » (« MH » = Monument Historique), des églises et des cathédrales.

Revenons au CAP. Je l’ai obtenu trentenaire, et j’en suis très fier. Au sujet de ce diplôme de charpentier, il faut préciser qu’il se dépeuple peu à peu de ce qui fait son sang, son sens, ses œuvres vives(dans un bateau, partie plongée dans l’eau). Au fil des ans, il devient un simple sésame à la fonction de tourne-boulon. À savoir : on en évacue de plus en plus le trait, qui est l’art des dessins et coupes très sophistiqué des bois sur épure (magnifique dessin à l’échelle au choix, effectué au sol). Vous pensez qu’avec un CAP de charpentier, votre enfant trouvera une issue au non-sens d’un cursus dit « général » ? Qu’il sera aperçu au soleil levant, en train de raboter une faîtière, écoutant le réveil des oiseaux, leur chant du jour ? Sachez qu’il risque fort, s’il en reste à un niveau moyen, d’avoir à boulonner toute sa vie les éléments conçus par les titulaires de Bac Pro sur des logiciels de charpente. J’invite tout un chacun à découvrir la célébrissime K2, qui taille les charpentes actuelles, boulonnables par votre enfant adoré :

machine de charpente automatisée K2 Moduland © Moduland

 

Effrayant, non ? En passant, vous aurez compris pourquoi le chômage ne peut ni ne veut être résolu (Notre-Dame brulée, ou pas). Attention : ce bilan sec ne veut pas dire que le travail de charpente dite « traditionnelle » a disparu. Mais la taille et l’exercice du métier, son génie, concernent aujourd’hui en effet davantage des ouvrages avec des poutres en lamellé-collé de dizaines de mètres de portée, levés par des grues géantes. Les charpentiers font ainsi preuve d’une haute maîtrise technique très contemporaine. Honorant les contrats pour des collectivités (dont tout un chacun connaît la hantise des risques, comme des dépenses), ils doivent quotidiennement faire avec les prix rognés, un travail épuisant et qualifié, mais très mal payé. Tout cela en essayant autant que possible de fidéliser des ouvriers dont le corps parfois rompu crie grâce. Les plus doués essaient alors de gagner au plus vite l’enseignement, au demeurant très gratifiant.

Ces réalités difficiles sont celles d’un travail qui demande, même aux plus bas niveaux de qualification, des qualités supérieures à celles d’un ministre pour rester en place : une concentration constante est requise par la précision dans des situations souvent dangereuses (équilibre au bord du vide, fatigue, charges énormes, rigueur du trait et coupes au millimètre). On ajoutera ici, en l’occurrence, la terrible toxicité des chantiers de rénovation ! Il y a fort à parier que, dans le chantier de dégagement des centaines de tonnes de poutres brûlées et de plomb fondu (plus le voisinage des résidus de substances chimiques à l’origine des étranges fumées jaunes sur lesquelles, bien entendu, aucune communication n’a été faite à ce jour), il y aura plus de sans-papiers et d’intérimaires venus de leur lointaine banlieue qu’ils regagneront le soir, que de télégéniques compagnons. Les caméras viendront après à Notre-Dame de Paris ! « Faut pas rêver » et consorts viendront tisser leurs confortables légendes optiques. La propagande se fera sur mesure, charmeuse et cocardière comme il se doit. Cela a déjà bien commencé (élections obligent, un général d’armée dirigera le chantier. Bonjour le symbole, au revoir audaces et visions).

Entre industrie déshumanisante, contraintes budgétaires et techniques ennuyeuses, voire répétitivité des tâches de leur métier industrialisé à outrance, imaginez combien de charpentiers blanchis sous le harnais vont poser leur démission pour aller reconstruire (si cela est décidé en bois), Notre-Dame de Paris ? Des trains entiers. Belle opportunité professionnelle, en effet, quand on aura dégagé les ordures polluées de l’incendie avec de la main-d’œuvre non qualifiée.

 

Vous allez passer votre CAP en dix mois pour participer à l’aventure en tant qu’intérimaire à 10 euros de l’heure ? Et ce, méprisé parfois par vos vertueux collègues en poste fixe, voire actionnaires enfiévrés et ultralibéraux de leur boîte ? Bon. Savez-vous au moins comment se passe un tel chantier ? C’est très simple : vous travaillerez en l’air dans des conditions idéales, à l’abri sous un grand chapiteau blanc. Ce, contrairement à la plupart des ouvriers du bâtiment, qui en bavent sous la pluie. Cela, pour le compte d’une entreprise d’obédience compagnonnique, qualifiée pour ce chantier exceptionnel. Une charpente neuve aura été taillée selon les relevés très précis faits à Notre-Dame en 2015. Ces prochaines années, si tout va bien, les plans et épures seront repris et étudiés en détail, le tout retranscrit en logiciels 3D ? Pendant ce temps, sècheront les bois (2000 chênes environ), les huit ans nécessaires à leur mise en œuvre correcte (à moins qu’ils ne soient séchés artificiellement). Ensuite, ceux-ci seront tracés, et taillés en atelier avec une précision impensable au XIIIème ou même au XIXème siècle. Si l’on n’y prend garde, l’allure de cette charpente taillée électriquement sera clinique. Tant pis, on ne peut pas penser à tout, on fera comme si c’était « comme avant ».

 

Si vous faites partie des nombreux travailleurs précaires appelés à travailler là pour la gloire de la France et de LVMH (cela revient désormais au même), voire de votre grosse boite de charpente qui aimerait bien être introduite en bourse, comme c’était encore la mode voilà peu… Vous aurez le plaisir de graviter dans l’étrange univers des chantiers où l’on rentre badgé, contrôlé, mais encore moins payé depuis que M. Macron est au pouvoir (loi-travail et ses premiers LBD, 2016). Badgé, contrôlé, filmé, dans un chantier sous alarmes sophistiquées ? Vous remarquerez qu’étrangement, cela n’empêche aucunement des incendies qui n’avaient pas lieu au temps de la bougie. Imaginez ces logiques à l’œuvre dans les centrales atomiques, et tremblez !

Mais revenons à notre belle cathédrale-fétiche. Vous avez embauché à sept heures du matin. Vous avez monté les trois cents marches pour gagner le haut de l’échafaudage, les muscles encore rouillés, dans le froid, en portant les outils peut-être. Vous aurez bientôt le plaisir de manœuvrer, parfois à la main et dans l’effort collectif, avec un chouette chef de chantier si vous avez du bol (un mec qui travaille vraiment et aime enseigner, en plus, prototype très rare et charismatique) d’énormes sections de chêne, monstres pacifiques montés là à la grue. Le tanin de ce bois, à l’odeur si particulière, un peu acide comme un thé vert, s’apparente vite à une drogue. Si vous êtes un intérimaire qualifié (13 euros de l’heure pour vous, 13 pour la boite d’intérim, 13 pour l’État), vous en ferez jaillir le lourd parfum de coupes effectuées avec une scie circulaire à la lame de 35 cm de rayon, pesant 14 kg, capable de vous emporter dans son recul. Toujours la manœuvrer de côté. Jamais devant vous. Ou bien, on vous redescendra coupé en deux ; cela arrive.

Vous pourrez peut-être voir aussi, comme je l’ai vu, des intérimaires mal réveillés de leur biture de la veille se planter en coupant de travers une sablière (panne) de huit mètres.

Eh oui. Car ce que l’on n’a pas dit sur TV-Elysée (comme ailleurs, personne en France ne s’intéressant au monde des chantiers, comme on le voit avec les Gilets Jaunes méprisés et stigmatisés), c’est que les chantiers de MH sont, comme tous les autres, des lieux où le travail est précarisé, délégué, sous-traité. J’y ai vu des chantiers laissés non bâchés un vendredi soir, avec des fresques du XVe siècle en dessous. J’y ai vu des ouvriers dégoûtés par les bas salaires vous lâchant des bois sur la tronche. J’y ai vu des architectes des bâtiments publics rotant leur plantureux repas du vendredi midi. Ils commentaient avec paternalisme votre travail, engoncés dans leurs jolis costumes propres. (C’est à cette époque que j’ai compris qu’il y a toujours quatre personnes propres dans un bureau, pour une sale sur un chantier). Pendant ce temps, vous tailliez un trait de Jupiter (ce n’est pas une blague de Macron, mais un bel assemblage avec clef) totalement inutile, invisible, mais fidèle à l’original, allongé dans la crotte de pigeon.

Tout cela se passe dans des conditions de sécurité correctes, avec douche et casques (qu’on essaie de ne pas mettre, car c’est détestable), et un micro-ondes dans une coquette cantine collective perchée dans des Algeco au-dessus de Paris. Pour un salaire minable, vous aurez le sentiment inégalable de ne pas faire un travail trop idiot - même si vous restez un exécutant - et surtout d’être plus utile qu’un futur licencié du Crédit Lyonnais. Vous serez dans l’univers enchanteur et titanesque des églises d’autrefois. Vous découvrirez des tombes aériennes, sépulcres datant de la Révolution, où l’on inhumait les ecclésiastiques sur les toits afin que leurs restes ne soient point profanés. Prenez donc un crâne de moine pour votre bibliothèque, le ministère s’en fout comme la flèche de Notre-Dame avant qu’elle flambe. Rien à cirer ! Et, je le répète, vous snifferez le tanin de chêne. Celui-ci deviendra la marque de votre excellence pratique (ce sont les petites mains qui rendent tout possible), de votre courage physique, et de la démolition en règle de vos lombaires.

 

J’ai écrit à un excellent charpentier et ami, formateur en charpente, pour lui demander ce qu’il pensait de ce projet de la reconstruction de Notre-Dame, si par miracle il advenait face aux intérêts de l’industrie du tourisme. Voici ce qu’il m’a écrit :

 

Cher Fab !

Je t’écris depuis le Congo où je forme de jeunes charpentiers africains.

Deux options.

1)Si l’on inscrit le nouveau chantier dans la modernité et la technologie contemporaines de la charpente, le lieu ne contiendra plus l'essence spirituelle d'origine. Il deviendra comme tu me le dis dans ton courrier un "promène-couillons". Même du côté des compagnons de Maître Jacques (les tailleurs de pierre), les questions de matériaux et techniques vont se poser. Utilisera-t-on les mortiers d’époque ? Non. Bien que j’en ai vu plus d’une fois de plus solide que ce que notre industrie produit, celle-ci voudra écouler ses « trouvailles ».

2) Nous reprenons le trait et le chêne comme bois d’œuvre, et nous reconstruisons à l'identique, ou du moins au plus près. Serons-nous plus proche du spirituel et de l'authentique pour autant ?? Pas sûr. Les mains des traceurs, gâcheurs et autres levageurs ne seront plus les mêmes. L'esprit et les souffrances du chantier d'origine ne seront plus inscrits dans la matière. C’est ainsi. Tout dépend de ce que nous souhaitons ; mais en aucune manière nous ne retrouverons ce qui a disparu. Comme le disait si bien Roland Barthes, il faut "laisser passer ce qui s'en va, produire sans s'approprier". La vraie question à poser, et qui sera difficile : Sommes-nous capables de faire le deuil de Notre-Dame de Paris telle qu'elle était, et avons-nous assez de spiritualité dans ce monde matérialiste pour recréer une spiritualité contemporaine ? Celle-ci nous serait propre et, si elle était sincère, elle serait aussi contenue dans notre ouvrage. On dira élégamment que rien n’est gagné. Je ne sais pas ce que tu en penses.

 

Cher G., merci de ta réponse.

J’en pense : ce que tu dis sur le spirituel me renvoie aux charpentes que j’arpente secrètement. Je recommence ces promenades, même mentalement, chaque fois que je le peux. J’ai visité feu la charpente de Notre-Dame, bien entendu, comme celle de Saint-Eustache, que je te recommande chaudement avant qu’elle ne brûle par négligence (?) comme l’autre. Parcourant en secret nombre des églises de Paris, seul, sous les combles, pendant mes chantiers, voilà quelques années j’ouvrais des portes minuscules et délabrées, grinçantes, donnant sur des rampants vertigineux, des passerelles esseulées, branlantes et improbables. L’obscur et l’intime y débouchaient sur le vent, la lumière et la tempête, dans le roucoulement d’innombrables pigeons et les cris des mouettes. Et c’est bien dans ces moments inégalables de solitude et de poésie gothique, que j’ai compris une chose étrange : lorsqu’on parle de ces charpentes si aériennes, on parle de nos racines. Ne me demande pas pourquoi, c’est comme ça. Un peuple qui ne saurait plus couper un arbre, le réserver des années et le mettre en œuvre pour bâtir ces incroyables forêts du ciel serait déraciné à jamais. Disons-le tout net et sans détours : ce serait un peuple fini.

 

Je ne suis pas architecte. J’ai été formé par des compagnons, pendant les quelques mois d’une formation adulte, à la vision dans l’espace et au travail du bois. Cela, et la dureté du travail dans le bâtiment, a changé ma vie. Une autre chose l’a bouleversée, c’est l’art. Il me semble que l’art et le bâtiment (l’architecture et le travail manuel liés sont pour moi la réalité charpentière) sont très proches. Tous deux parlent d’un mystère sans fin. Freud disait que les artistes ressentent venir avant les autres les choses bonnes, comme les funestes. Dès le premier tour de l’élection 2017, en France, j’ai ressenti la force mauvaise, terrible, d’un coup d’État d’un nouveau genre que je relie maintenant, comme beaucoup de français, à l’incendie de cette grande cathédrale. De notre mémoire. Que cela soit par crime ou par négligence (et nous saurons la vérité et les coupables), notre mémoire est incendiée. C’est bien de cela qu’il s’agit, et c’est bien contre cela que nous avons à lutter. Ainsi j’aimerais que, sous la nouvelle charpente, on laisse ouvertes les voûtes trouées par l’incendie. Car ce qui est advenu le 15 avril 2019, en tant que signe, est absolument capital.

Pour finir, cher ami : Une œuvre parle du mystère de la charpente. Il s’agit des huit improvisations à l’orgue Sur les charpentes de Saint-Eustache, d’après des gravures de Félix Schivo, par l’organiste Jean Guillou, en 1975. Les gravures de Felix Schivo ont des titres merveilleux :

 

Les poutres tissent ombres et lumières (illustration de titre de l'article)

 

ou un autre :

 

La passerelle vers la lumière étroite 

 

Nul doute que ces quelques mots contiennent le mystère et la poésie qu’il nous importe de retrouver collectivement dans le projet architectural de reconstruction. Nul doute aussi que le travail, dans sa pénibilité parfois terrible et aveugle, n’a que peu à voir avec des spéculations artistiques ou mystiques. Mais tous les charpentiers de cœur et d’esprit que nous sommes comprennent intimement ceci : les poutres tissent ombres et lumières. Ces mots, ces images et les notes d’orgue tirés de la souffrance bâtisseuse des hommes simples sont toute la différence entre l’art et l’industrie, entre la maîtrise et la force brutale, entre l’ombre et l’incertitude qui font grandir, contrairement à une lumière par trop séduisante.

On va voir ce qu’ils vont essayer de nous vendre. Mais je n’ai aucune illusion. Et toi ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.