Trois Pères Barbus : "Fleuve Noir" d'Eric Zonca

Le cinéma rare et précis d'Eric Zonca nous questionne avec trois formes de paternité : pari réussi !

Le dernier film d’Eric Zonca, qui tourna Julia ou La vie rêvée des Anges, est un film sur les pères -papa ou pas, telle est la question. Àl’heure où la majorité des dirigeants européens qui nous imposent les terribles et criminelles politiques d’austérité n’ont pas de descendance (lisez leurs biographies), voilà un film de pères. Dans le film de Zonca, il y en a trois. C’est suffisamment rare pour être souligné. Oui, je sais, un père, vous en avez « déjà un et pas besoin d’un deuxième », comme disait je ne sais quelle écrivaine à gros tirage régulièrement primée à propos de Mélenchon, et avec une élégance toute littéraire (elle fait partie de l’Académie Goncourt, en France on peut être à la fois snob et révolté, c’est très bien porté).

Trois pères, donc. Zonca, qui filme peu, s’attaque, avec pour prétexte un texte de Dror Mishani, écrivain israélien, au thème rebattu du flic qui picole et déconne à pleins tubes. C’est entendu, on ne fait jamais rien de neuf. Autant l’assumer, et reprendre les grands standards pour les décaper un peu. Et là, c’est la surprise. C’est un plaisir de voir les corps de ces trois pères qui crèvent l’écran. Trois pères qui, faut-il le préciser, sont tous barbus, et tous rassemblés autour de la disparition inexplicable du fils de l’un deux. 

L'un deux (Vincent Cassel) est un flic, François Visconti (trouvaille géniale que celle de ce nom-là, faisant référence au grand cinéaste italien, aristocrate et homosexuel qui a si bien filmé la question complexe de la transmission), qui tangue dans son grand corps comme en un bateau. C'est une divine surprise de voir un acteur porter la folie d'un homme avec une telle densité comme le fait Vincent Cassel. Il est cette fois-ci massif, velu, hirsute. Il est l'incarnation d'une volonté brouillonne, effarée, et d'un amour perdu. Il est le corps du Cyclope. D'ailleurs, il ferme à demi son oeil droit et grimace un rictus de souffrance. Il y a là un grand travail de direction d'acteur. Ce qu'il y a de perdu dans l'homme d'aujourd'hui, de violent, de réprimé, d'angoissé face à la force, à la loi qui partent en miettes, en quenouille, est enfin exprimé. Habité par le manque, Visconti est troué d’alcool (whisky ou bourbon de bas étage) sifflé derrière le bureau. Chez les témoins. Dans la bagnole. Partout. L’alcool, c’est souvent un des personnages des films d’Eric Zonca. Il en parle bien, donc François Visconti ne triche pas avec son addiction. Il boit à fond, et passe très vite au tutoiement avec ses témoins polis, maniant à plaisir un langage de charretier. Le drame se noue alors qu’on le voit brutalisant son fils dealer. Désespéré, impuissant, furieux, il est hors-temps alors, et promène son désespoir dans le futur. Il rabroue une femme qui le drague en évoquant le désastre affectif à venir, inéluctable selon lui. Sinon, au présent, clope après clope, il fait son travail consciencieusement (dit-il en reposant son verre après un interrogatoire très limite, chez la femme d’un suspect). Autre lièvre levé, et pas des moindres : face au désastre, être et rester consciencieux.

Le jeu de Vincent Cassel est magnifique. À dire vrai, le surgissement de ce père archaïque, colérique, buveur est génial et étonnant ; il est en somme tout ce qui, aujourd'hui, est prié de céder la place. Eric Zonca nous montre un homme faible d'une solidité admirable (solide comme un chêne et sensible comme un oiseau, pour paraphraser René Char), un roc qui manque à tout et à tout le monde. Il prend en pleine face la débine de son fils, y réagit de manière calamiteuse, mais aussi très profonde, très juste, comme à tout ce qui le touche : sans nuances, désolant tout le monde, avec l’esprit de loi un peu étroit qui le caractérise. Il est la colère. Celle que l'on nous prie de ravaler sans cesse. Celle qui nous sauverait, peut-être bien. On devine cependant très vite que ce personnage ne sera pas du tout aussi maladroit qu’il en a l’air, rattrapant ses balourdises par l'éthique et le flair d'un flic aussi génial que tordu, pour notre régal

Deuxième père convoqué : celui qui dans le scénario se confronte à Visconti. C’est un professeur de lettres, joué à merveille par l’étonnant Romain Duris. Tour à tour fils nerveux chez Audiard ou femme sensible chez Ozon, Romain Duris campe ici un professeur névrosé aux maintien raide, au langage précis, qui réside dans l’escalier de la victime. Comme chez Hitchcock (dont c’était parfois l’option pour suggérer l’épuisante énigme du monde), l’intrigue de Fleuve Noir se déroulera donc dans le tout petit périmètre d’une résidence. Ce professeur, Yann Bellaile, a la littérature en adoration et l’enseigne fort bien. Le corps de R.Duris, toujours là de film en film. Le sens du tragique de cet acteur, ses talents de comédien, sa souplesse étonnante (l’on dirait une feuille mobile sur laquelle s’impriment les vies qu’il joue), son merveilleux soin des interprétations, font encore une fois sensation. Yann Bellaile vient d’avoir un bébé. Sa femme, qui lui apporte des gâteaux qu’il jette par la fenêtre, est jouée par Elodie Bouchez, heureuse revenante. Bellaile le prof est celui par le quel le langage littéraire arrive, magnifiant en retour l'argot purulent de Visconti. De manier les langues avec tant de brio, le film vire au régal littéraire. Il ne sera que peu compris, donc. Mais patience.

Le troisième père, vous le découvrirez en allant voir le film. Il est l’énigme ; son rôle se rapproche de celui que Freud nommait le père de la horde primitive, celui de la première tribu humaine, celui qui seul possède les femmes, et terrorise les autres membres de la tribu originelle : « Il n’aimait personne en dehors de lui et n’estimait les autres que pour autant qu’ils servaient à la satisfaction de ses besoins. Son Moi ne s’abandonnait pas outre mesure aux objets » (S.Freud).   

Je me plais à souligner l’étrange présence en un scénario de ces trois pères barbus. D’une part parce que nous vivons des temps de glabres gestionnaires, et que ce film, au rebours, sent l’amour et la conviction. Ce n’est pas un produit commercial. Zonca a, cela se sent, été soutenu par une communauté complice, énergique et convaincue d’acteurs (on notera la participation de Charles Berling). Ensuite, parce qu’Eric Zonca tourne peu. Il a l’intelligence de ne pas lâcher sa peinture de ce qu’est l’addiction, peinture nuancée, tragique et infiniment touchante. Enfin, le film est habilement écrit, subtil, littéraire même, et les acteurs sont magistraux. Je noterai, en conclusion, Sandrine Kiberlain qui campe à merveille une femme vaincue, mais ne cessant d’être vivante. La stratégie de survie qu'elle invente, face à la violence masculine, nous interpelle de manière brûlante. Elle est comme l'incarnation du rappel permanent qui, sans cesse, par la bouche du professeur paumé écrivaillon Bellaile, invoque la force de la littérature comme puissance d’interprétation du monde. Celui-là cite Camus : « Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou ». Magnifique.

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