Notre train ne va nulle part

Un TGV déraille à 27 km/h : Les voyageurs égarés du Marseille-Cavaillon-Buenos-Aires

Hier soir, un TGV a déraillé à 27km/h (sources SNCF) en gare de Marseille Saint-Charles.

Une enquête judiciaire est en cours ; et une enquête interne, aussi, à la SNCF, ou ce qu’il en reste. On imagine bien que dès lors les langues, elles au moins, iront bon train. Ah ah ah un TGV déraille, nous voilà lotis comme au Maroc (accident de service à 10km/h le 2/11/2017, près de Laouamra, semblable à celui de St Charles), ah ah. Alors que la plus élémentaire décence recommanderait de se taire. Puisque l’hypothèse terroriste, toujours tapie dans l’ombre, rôde. Sait-on jamais ? Un ou une problématique et acharné(e) saboteur de boulons va-t’il sortir des communiqués finaux de l’ancienne Compagnie Nationale ? Au final, une pièce aura peut-être "sauté" toute seule à 27km/h d'un train conçu... pour 500km/h. A moins que ce ne soit un rail un peu fatigué, cassé net faute d'entretien ? Mais alors ? Ce serait grave... Nous verrons ce qui "sortira". Ah, la gravité la fatalité, tout ça...

Cet incident, c’est certain, n’a aucun lien avec les récentes et redoutables pannes de signalisation au niveau de Miramas (13), qui font mettre quatre heures aux TER Marseille-Arles, soient 80 km. Mais là encore, attention ! Pas de conclusions hâtives… Il n’y a pas que la signalisation… Le terrorisme peut jouer un rôle étonnant… Les retors émissaires de DAESH sont toujours en avance d’un colis piégé. Mardi dernier 21 août, immobilisé à 20km de Marseille dans un TER fantôme, j’apprenais ainsi qu’une valise abandonnée à Miramas retarderait encore d’une heure mon train, déjà en retard de deux heures ! Nous étions là, au bord des voies, suspendus. Une valise-piégée. Tu parles ! Nous, les voyageurs, les contrôleurs, les citoyens, nous étions piégés. Des gens devenus fous se mettaient à délirer. D’autres à se battre ou s’injurier, juste derrière moi. On veille sur nous, me dis-je alors, rassuré. Cela prend du temps, tout ce soin, c’est long… Mais mourir, quand même, c’est pour l’éternité. Alors, patience.

J’étais dans ce train. Et, vous ne me croirez pas, mais j’y suis toujours. Tout a basculé depuis. Mais déjà alors (trois heures pour faire 20km !!), tout était tellement fou, suspendu, bizarre, que j’ai eu cette idée : étais-je dans un train qui n’arriverait jamais ? Oui, absolument jamais ; comme ce héros d’une nouvelle de Julio Cortazar, qui tourne sans fin dans sa voiture place de la Concorde, j’errerais… Nous errerions sans fin entre Marseille et Miramas… Ou mieux, infiniment mieux : nous étions sur la transcontinentale imaginaire Paris-Buenos-Aires, inventée par Blaise Cendrars pour jouir de sa Bugatti. Nous vivons une époque ou le nec plus ultra est de fuir ce qui est local. Ne l'oublions pas. 

Le train foutu, pour les français c’est une habitude. Les parisiens en ont l’habitude. Les amienois ou les lillois aussi. Pour ceux qui vont vers Nice depuis Marseille, ou vers Marseille depuis Nice, ou de Marseille vers Bordeaux c’est plus qu’une habitude : c’est une tradition. Un mode de vie, qui se lit dans les yeux ternes des travailleurs. Pour tout le monde le Train Français Foutu, accessoirement paré de bricoles censées le rendre sexy (nouvelles casquettes fashion des contrôleurs, sièges neufs vite niqués, clims en panne, vitres infectes, toilettes bloquées, retards déments et systématiques) est devenu comme le nom de notre vie pleine de chômage, de CV’s, de gens obnubilés par des écrans tactiles. Ah, ce Marseille-Brive en douze heures, me rappelai-je avec nostalgie… Là, j’avais fait fort. Avec des copains qui tiennent le compte de leurs retards SNCF, j’avais gagné l’apéro de la semaine. Nous étions restés quatre heures à quai à Saint-Charles, me vantai-je alors. Le train rempli, hein, attention. Il n’y avait plus de jus dans les lignes, ou sais pas quoi. On ne sait jamais d’ailleurs. On ne pouvait même pas sortir du train ; il pleuvait sur les quais, car la verrière de l’orgueilleuse gare Saint-Charles, garnie de filets protecteurs depuis des années, n’est plus étanche. Ça fait vraiment crade, disent les mômes. Ils ont raison. C’est pitoyable, moi je dirais. 

Pendant ce temps les riches de la Nation voyagent en Lexus ou Jet privé, et leurs dirigeants fétiches dynamiques-banquiers, en hélico. On ne va pas se mettre la rate au court-bouillon pour ça, d’autant que le « peuple » français est patient, accommodant, voire c…(rédule). On entend des gens, dire, ainsi, « Vivement que ce soit privatisé pour que ça marche ! ». C’est une donnée à prendre en compte : ne pas s’énerver. Ni pour les bêtises politiques ni pour quoi que ce soit. L’Afrique, me dis-je. Souviens-toi des longues heures d’attente de tes voyages africains. De la patience insensée de tes amis africains. Ils ont l’habitude, eux, de l’incompétence, de la lâcheté, de la corruption, du mensonge politique, de la prévarication au plus haut sommet de l’État. Se voir jeté dans les sombres mâchoires du profit : ils connaissent bien, ça, eux. 

Oh bon sang, j’étais en train de perdre mon sang-froid. J’étais parti depuis trois heures pour un trajet de cinquante minutes, que vais-je faire mon Dieu dis-je à haute voix, lorsqu’un homme d’une cinquantaine d’années, un peu chauve, costaud et chaussé de sandales, assis, un peu raide, sur le fauteuil voisin, éleva la voix, agacé.

— Vous n’allez pas me croire, me dit-il. Mais j’ai commencé hier un Marseille-Cavaillon, et cela fait vingt-quatre heures que je voyage.

— Marseille-Cavaillon, contrôlai-je rapidement sur mon téléphone - 70km, 16 euros ?

— Exactement.

Cet homme était-il fou ? Ou mythomane ? Il me montra le bar en face des voies où nous étions arrêtés, à Pas-des-Lanciers. Pas-des-Lanciers ! Quel nom pour rester bloqués dans un train, songeai-je.

— Je suis parti hier de Marseille à 17h22, poursuivit mon étrange voisin. Nous avons été stoppés, ici même, trois heures après. Je suis allé, de guerre lasse, boire un coup dans ce bar - il me désigna l’établissement voisin visible depuis nos sièges, de l’autre côté des voies - pour qu’on nous annonce, vers 19h, que nous retournions à Marseille.  À Marseille, aucunement pris en charge, j’ai dû dormir à la gare. Heureusement que j’avais un couteau avec moi.

Il me montra un gros Opinel n°8 fatigué.

— J’ai dormi sous le parking, dans les odeurs de pisse. De petits cons en ont eu après moi au réveil, mais ma lame les a effrayés. Ce matin, rebelote, toutes les voies étaient en panne… et me voilà. Et maintenant, à nouveau, ce bar, soupira-t’il. Peut-être y retournerons-nous ensemble ? On ne sait pas. Tout cela est invraisemblable.

J’éclatai de rire.

— C’est incroyable ! Vous êtes sérieux ?

— Puisque je vous le dis, fit l’homme. Ma patronne ne m’a pas cru. Vingt-quatre heures. Marseille-Cavaillon. 2018.

— C’est à peu près l’horaire du trajet en diligence vers 1818, fis-je.

— Oui, oui, c’est intéressant, ça, fit l’homme, soudain enthousiaste. Je n’y avais pas pensé. Je suis mécano, je n’avais pas pensé au cheval. Mais ça dit des choses, ça. Oui, oui. Ou à la vapeur*.

— À l’époque du TGV.

Nous eûmes un fou rire nerveux. 

— Et comment on va éviter le fascisme, avec toutes ces idioties, demandai-je soudain à mon voisin, éperdu. Les gens vont chercher à… Enfin, vous savez, cette vieille affaire des coupables…

— On ne l’évitera pas, fit le type, fataliste. Ils iront au bout. Ils s’en foutent. Vous n’avez pas encore compris ? Mais ça n’est pas grave. Ce n’est plus le problème : nous sommes perdus dans le temps. Tout est fini. Je le sais, maintenant, nous n’arriverons jamais. Jamais. Tenez, je vous invite à boire un coup dit-il, souriant, montrant le bar en face. Quand ils vont me revoir, ça va beaucoup leur plaire. Ils vont nous offrir la tournée. Allez, venez !

La suite de l’histoire n’a pas d’importance. Il y avait des cheminots au bar, nous avons bien ri, le pastis était frais et excellent. Nous avons convenu, tous, que nous n’arriverions jamais nulle part. Dead end. Un cheminot m'a offert un exemplaire original de L'Homme foudroyé, de Cendrars. J'étais ravi.  

L’important est que, depuis lors, entre deux verres, entre deux gares rejointes à 30km/h, nous avons appris qu’un TGV a déraillé à 27 km/h dans la gare de Marseille. L’important est qu’on mettra des mots officiels là-dessus, bien tournés. L’important est qu’on n’en saura pas davantage sur ce qu’il faut bien appeler le saccage du rail en France, et surtout, que ce saccage continuera. On s’en fout, il y a Blablacar (qui me spécifie ne pas être racheté par la SNCF comme je le pensais mais qui, par contre, c'est formidable, propose des transports sur Ouibus, filiale SNCF, spécialement les jours de grève. Et s'allie à Vinci https://www.blablacar.fr/blablalife/blabla-a-bord/telepeage-temps-libre-covoiturage, Vinci et ses annonces "Grèves : pensez au covoiturage" sont enfin expliquées!!). Et puis nous sommes libérés ; puisque nous savons que n’arriverons jamais nulle part. Ça fait une sacrée différence, ça. La lucidité. Heureusement que j’ai de quoi envoyer mes textes. La technique a du bon. Revenu à l’ère de la diligence, j’envoie mes textes dans la seconde, depuis le train, à un canard électronique.

Aujourd’hui, nous avons eu quelques petits colis-bouffe. Trop cool ! Comme on dit.

Trop, oui.

 

*Note de l'auteur : Toutes les durées notées pour les trajets SNCF évoqués sont rigoureusement exactes, sauf le Marseille Buenos-Aires.

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