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Billet de blog 27 déc. 2022

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Allez au cirque Romanès !

Suite à l'épidémie de SARS-COV2 et à sa gestion traumatisante dont le bilan reste à tirer, le monde du spectacle vivant est en berne. L'un des plus beaux cirques traditionnels du monde, le cirque Romanès, est en représentation Porte Maillot, à Paris, dans son spectacle LA TRAPEZISTE DES ANGES, animé par des musiciens. Courez-y et soignez-vous, loin de notre monde normé.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
Alexandra Romanès © Fabrice Loi

Depuis l’enfance je vais au cirque ‒ c’est là que pour moi se construisent les plus belles émotions. L’une des plus belles bossas novas jouées par le trompettiste Chet Baker s’appelle Zingaro (compositeur : Jobim), et voilà que c’est aussi le nom, Zingaro, du cheval préféré de Bartabas et de son cirque. C’est grâce à Alexis Grüss jouant du saxophone en clown blanc que je suis devenu saxophoniste.

Par peur de l’inconnu, les hommes préfèrent porter aux pieds des chaînes connues. C’est terrible, mais comme le monde est un peu clément certains jours, il y a le cirque. Le cirque et sa circularité, résolument en dehors d’un monde effrayant, normé, lisse, agressif, accueillent les humains qui ne veulent pas vivre au carré. Ceux qui veulent vivre « à côté » s’y font payer chichement, pour quelques tours donnés en musique dans une lumière bleue ou orange, aux chandelles ou aux torches. Le soir venu, ils s’allongent dans leur cocon qui résonne du bruit du vent et de la pluie, ronflant d’un petit chauffage gaz Trumatic : la caravane.

Je suis familier des grands cirques où tout doit être absolument parfait, clinquant, productif. Cent cinquante employés, des semi-remorques, des chapiteaux de 20 mètres sous cintres... Mais il y a autre chose ! Car le cirque est divers. C’est un écosystème, comme la musique où chacun présente sa lecture du temps, de l’amour.

Il y a des cirques familiaux. Ce sont mes préférés : on y voit des numéros exigeants et simples, des trouvailles poétiques et spirituelles qui pallient au manque de moyens, au défaut de subventions. Il y a souvent des pièces au tapis de piste et au chapiteau, et la trapéziste est l’ouvreuse, la patronne, le cousin dresse les chiens et répare les chaises… C’est la vie !

J’avoue être en colère lorsque j’apprends les millions que coûte la moindre scénographie branchée dans les théâtres nationaux. Mais il ne faut pas, car c’est sa liberté qui sauvera le cirque, ce gardien des traditions foraines, et qui lui donne sa grandeur mythique. Ma famille fut foraine, ma mère et ma grand-mère ont grandi à l’ombre des cirques, joué avec leurs animaux, suivi leur route.

Un triste sort vide les théâtres depuis le covid. On reste chez soi, on commande à manger, on regarde un DVD ou des séries. On se calfeutre. Que cherche-t’on à oublier ? On le sait, pas la peine d’épiloguer. Les informations sont saturées de guerre, de politique-spectacle et on ne se soucie plus des bateleurs, des artistes et des poètes sans blog ni Insta. On se tait, et on se méfie de ceux qui donnent de la voix et pas du clavier. Le trêpe ‒ le chaland, le passant, en vieil argot forain ‒ devient feignant ; il demande qu’on lui mâche le boulot ; bref il n’a plus confiance. Il reste chez lui, comme un vieux crabe ronchon et bouffe des plats cuisinés. Tout se tient !

Face à ce naufrage, il y aurait beaucoup à dire sur le paradoxe du nomade, qui transporte sa maison partout où il va, est partout chez lui et fait sa tambouille lui-même. Comme le dit Bartabas, « lorsque celui qui vit en caravane ouvre sa porte, seul le jardin change ». Ou quelque chose comme ça.

Je suis allé voir le spectacle du cirque Romanès ce lundi. Comme tous les théâtres (Alexandre Romanès dit que sa problématique est celle du théâtre), il n’est pas assez fréquenté. C’est aussi la raison de cet article d’amour et d’estime. Je ne vous raconterai pas ce que j’y ai vu. Juste dire que j’ai écouté les musiciens, vu le chat acrobate, savouré les voltiges et les jonglages et la trapéziste des anges, et que les adultes de ma famille, dont certains ont grandi en caravane, sont ressortis du chapiteau Romanès encore plus émerveillés que les enfants.

Alexandre Romanès présente son cirque avec humour. On accède à ses toiles rouges à travers les chantiers déments de la Porte Maillot. Le lieu est hostile, urbain, ingrat, et soudain c’est le don, les lumières, le cymbalum, l’accordéon. C’est un miracle ! Un coup de boule au triste sort.

Le cirque c’est la route, le ciel, la difficile liberté et beaucoup de regards d’amour sur la piste. Ça ne se télécharge pas, cela demande d’affronter le vent, de mettre son corps en mouvement pour aller au milieu de nulle part, sous la touffeur soudaine et collective du chapiteau. Il y a un campement et des poètes près de chez vous. Allez-y ! Puisque l’enfant ne meurt jamais, et qu’Alexandre Romanès et sa famille ont quelque chose à nous dire sur l’amour, les gestes, l’espace.

Cirque Romanès, spectacle La trapéziste des anges à 16h, 20h30 ou 21h selon les jours. Porte Maillot, Square Parodi, 75016. Réservation par internet BILLETREDUC ou au 06 99 19 49 59. Les poèmes d’Alexandre Romanès sont publiés chez Gallimard-NRF, en collection blanche.

Illustration 2
Alexandra Romanès © Fabrice Loi

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