SNCF : Autopsie... d'un pantographe

La SNCF ou les tactiques éprouvées d'une destruction de l'outil de travail collectif : debout dans le froid je contemple depuis le quai mon train arrêté, en panne faute d'entretien, pour les deux heures de retard quotidiennes. Je me souviens de mes visites invité dans les ateliers des cheminots. Le bilan de la SNCF résonnerait-t'il comme celui d'un sabotage en règle ? Questions.

Et voilà. Nous y sommes. Après avoir diminué les retraites des personnes âgées, le gouvernement français de 2018 s'apprête à privatiser le train. Derrière les soi-disants "directives" européennes, c'est bien la pire des manies françaises qui se profile encore une fois. Celle de ne retenir de son époque que le pire, sans génie, sans esprit, sans audace.

Ainsi appliquera-t'on sans vergogne et dans l'allégresse des recettes libérales dont plus personne ne veut, ni en Angleterre ni ailleurs, depuis au moins vingt-cinq ans. Plus aucun gouvernement sensé, après les gigantesques pannes (dont électriques cf Auckland ou Sidney) qui les ont suivies partout dans le monde, ne soutient les privatisations des services publics essentiels. Suez a été mis dehors du service de l'eau d'Argentine. Les anglais ont re-nationalisé l'exploitation du train, dont ils ont vendu certaines entreprises externes comme l'hôtellerie. Et les français ? Ils sont ravis de le privatiser. Ces mêmes français qui, au XVIIIe siècle, préféraient perdre toute l'Amérique que de réformer leur système archaïque d'impôts. La noblesse est toujours là, endémique, infernale, privilégiée, plombant la nation de dettes et affichant sa morgue pour les petits qui payent ses banquets.  

Six cheminots français se sont suicidés au premier trimestre 2017. Dont un délégué Sud-Rail et un délégué CGT, tous deux sous le coup de mesures disciplinaires. Avant de se donner la mort ils ont laissé des lettres accusant la direction de la SNCF. Une cadre s'est sectionné les veines dans les locaux SNCF de Clichy en avril dernier, laissant également un message incriminant la direction. Elle a été secourue par une collègue de travail.

Que se passe-t'il dans notre pays pour que les citoyens se suicident à leur poste de travail ? Qui pourrait nous répondre à ce sujet ?

Silence. On privatise. On manage. On vend. On fait des affaires. On globalise, on oligarquise à tours de bras. C'est sérieux, Monsieur. Tellement sérieux, que si vous parlez avec les cheminots, ils vous parleront des 400 locomotives, dont 150 en très bon état, qui attendent d'être démontées et ferraillées à Rouen. Des centaines de machines en bon état, on vous dit. À Sotteville-les-Rouen, précisément. Regardez sur internet, il y a de très beaux clichés, c'est même devenu une attraction touristique pour touristes médusés ! On vous a consulté là-dessus ? Non ? Ah, tiens tiens... moi non plus. Pourtant, la dette SNCF fret (transport de marchandises) est passée après la fermeture de onze des triages fret nationaux de 500 millions en 2009 à 5 milliards d'euros en 2017.

Silence.
La tristesse des ouvriers cheminots dont le travail est nié et saccagé (une loco est « révisée » aujourd'hui à 3 000 000 de km contre 800 000 avant !!), il faut la sentir. Elle est palpable. Voir une loco qui a déraillé arriver en atelier, cela fait peur. C'est très impressionnant ; au fait, qu'est devenu le conducteur ? Celui-là, je ne sais pas. Hier, debout sous la pluie tombée de la verrière misérable, à bout de souffle de la mythique gare Saint-Charles, ma copine en attendait un autre. Il était dix heures du soir, le train devait partir à huit, on a pour finir fait venir le conducteur de Toulon... en voiture. Aujourd'hui ? Je contemple la panne hebdomadaire de ma ligne TER. La loco est en rade, en panne de pantographe, après avoir supporté l'heure de retard journalière. Deux cents personnes alignées dans le froid du quai Vitrolles-Marseille Provence. Et si je te parlais de la fois où je suis resté quatre heures à quai à Marseille... ou de celle où la SNCF m'a fait mettre douze heures pour Marseille-Brive ? Comment appelle-t'on ces choses déjà ? Du sabotage ?

Chut! Silence. La France a voté, elle est contente, la faute est à l'ancien, l'antique, le "national". On attend le privé, ça va aller mieux. Tout est prêt, tout a été méthodiquement foutu en l'air.
Les cheminots, qui m'ont donné un prix littéraire, m'ont parlé de leur travail, de leurs ateliers démantibulés, des fêtes de cadres SNCF avec éclats de rires et champagne, alors que leur outil de travail était massacré. Je me souvins alors de conversations avec des éducateurs et des aides-soignants sur le leur. Ces travailleurs sociaux me parlaient d'un chiffrage honteux, obsessionnel, de comptables et financiers promus chefs de service reprochant soins et temps passé avec autrui. De grippe-sous chiffrant chaque geste, comme à l'usine, et finissant au tribunal pour gabegie... Oui, brisons le silence, parlons, crions cela : une maltraitance institutionnelle immonde est à l'œuvre. C'est une chose monstrueuse, et nous la voyons d'autant moins qu'elle est partout. Les faits sont là ; les métiers les plus utiles au bien-être collectif sont aujourd'hui livrés à un management agressif. Celui-ci, se proclamant rationnel, provoque la mort des personnels comme de ceux que l'on appelle, la gueule pleine de miel, des clients et non plus des patients ou des usagers.

Certes, le silence du client n'est pas celui de l'usager. On le voit bien aujourd'hui lorsqu'un TGV (50 % du déficit SNCF) s'arrête en panne trois heures dans un tunnel, ou que le réseau électrique entier saute de Miramas à Cassis pour cause de vétusté. Nous vivons des temps de « râlerie », de "grogne" paraît-il. Nous, bienheureux naïfs, n'avons pas fini de comprendre que le réseau (rail, très concret celui-là) ne se détériore ni ne se répare pas comme un ordinateur… Oui, mais voilà, lorsque nous disons que ce qui se perd risque de l'être longtemps, et pour beaucoup plus cher qu'autrefois, nous ne récoltons que le silence. Qui sait, des entreprises privées nous revendront des miettes, tout comme VEOLIA (ancien Vivendi autoproclamé chef de file mondial des services collectifs) a déjà revendu sa filiale fret à la SNCF pour 103 millions d'euros en 2009.

Silence. On vous dit.

Qui trouve encore le moyen d'être patient aujourd'hui ? Pas moi. Car la patience s'use. Et on a trop tiré sur la corde de la nôtre. D'où le silence fait sur cette patience, meilleur moyen pour qu'elle semble ne pas exister. Nous demanderait-on de faire bonne figure ? De sourire d'être dupés ? Mais nous ne sommes pas des benêts. Tout un chacun sait bien que la violence exercée à notre endroit finira par ressortir en rage collective. Personne ne sait quand, mais cela arrivera. Pour ma part, j'y suis préparé. C'est effrayant, mais c'est ainsi. Il le faut bien. 

Des aides-soignantes sont en procès à Marseille pour avoir dénoncé l'assassinat institutionnel de personnes de grand âge sur l'autel du profit. Je sais, apparemment cela n'a rien à voir avec le rail. Mais vous aurez fait le lien. Des cheminots, des postiers, des agriculteurs se suicident en série. Tous, remarque-t-on, ont en commun le souci du corps et de la nourriture d'autrui. Fabriquer un lait, des fruits, du fromage corrects, sans poisons. Respecter la sécurité des usagers du train. Faire arriver une lettre qui changera une vie, même au temps du mail. Tiens, un facteur de pacotille, en contrat précaire sûrement, fouille mon courrier en ce moment. Un hasard, sans doute ? Comme la loco en rade hier.

Silence sur les morts. Le vôtre, le mien, de silence. Oh parlons plutôt culture, politique, football, 5G, téléphonie… non ? C'est plus léger. Et puis, cela évite de se demander si par hasard, dans les politiques de dérégulation du travail, il n'est pas plus opportun d'avoir des routiers sans droits sociaux que des travailleurs qualifiés ? Ceux-là même qui, comme les cheminots en 1995, peuvent entraîner la nation dans un refus très réussi des dites « réformes » de la sécu ont depuis vu leurs effectifs fondre dramatiquement. Est-ce là vraiment un hasard ?

Silence.

Au-delà des subtilités inhérentes à chaque corps de métier, ce que l'on vise à détruire depuis vingt-cinq ans par certaines pratiques de management et de gestion aussi honteuses que silencieuses, c'est la préservation de l'humain. Du corps humain, et de ce qui fait l'humain. Les témoignages montrent qu'Edouard Postal, le cheminot suicidé en gare Saint-Lazare le 10 mars 2017, refusait de suivre des pratiques managériales qu'il désapprouvait. En attendant l'issue du procès que ses collègues intenteront à leur hiérarchie, honorons sa mémoire (mot exotique). Chacun et chacune d'entre nous a bien une fois enduré une persécution en milieu professionnel, pour pouvoir imaginer la souffrance insigne qui a conduit un pauvre homme à quitter ce monde sur son lieu de travail.

Quel est le secret et affreux désir de mort que contient le système productif dont nous tolérons les excès sadiques et l'hubris par notre silence ? Aurions-nous vraiment perdu la main sur notre destin ? Je ne le pense pas.

Au-delà des gesticulations opportunistes de la COP21, 95 % des gaz à effet de serre en France sont causés par le transport routier. La SNCF est ainsi devenue un opérateur (ô délices de la novlangue!) comme un autre et, tout en fermant ses plus grandes et plus belles gares de triage, a ouvert GEODIS. GEODIS fait du transport routier, et est une entreprise florissante. 10e mondiale, 4e européenne. Vous aimez Blablacar, site SNCF de co-voiturage, que vous utilisez parce que le train est peu fiable et trop cher ? Pour vos marchandises vous aimerez les camions GEODIS (rappelons que les cheminots on vu leur stand interdit à la COP21). On investit jusqu'en Australie avec GEODIS !!C'est moderne ! Offensif, juteux ! Mais on ferme Somain, gare de triage du nord, qui faisait 2000 wagons/jour. Le triage de Miramas, non loin de Marseille, attend son heure. Malgré une activité croissante on y supprime des postes, invalidant le développement de Marseille-métropole. A Villeneuve Saint-Georges, Rouen, Bordeaux où l'on triait autrefois 2000 wagons par 24 heures, ce sont aujourd'hui 2500 camions/jour qui se bousculent. Eh oui, le fret part sur route, et un wagon fait deux camions et demi. Rouen n'a pas seulement 400 locos à l'arrêt, mais aussi plus de deux mille camions par jour. Les élus et riverains s'en arrachent les cheveux. Même les boggies de train et les nez de TGV à recarrosser aux ateliers de Rouen arrivent par camion. Le centre de tri d'Hourcade près de Bordeaux ? Il faisait 1500 wagons/jour en 2007, et en fait 100 aujourd'hui. Sinon, il y a du pittoresque : des trains d'acier Arcelor-Mittal, qui fait à lui seul 30 % du chiffre fret SNCF, s'égarent dans la nature. C'est qu'on les perd faute de conducteurs ; le croirez-vous ? En sept ans, 50% des cheminots de fret ont perdu leur travail.

Silence.

Le fret marchandises, c'est ce qui payait autrefois le réseau voyageur lorsqu'il était déficitaire. Ce réseau dont on va vous invoquer assez vite l'inutilité, bien entendu, comme Service Public. Celui-ci d'ailleurs, en réalité n'existe déjà plus. La SNCF de nos arrière-grands-parents, héritage du Front Populaire, n'est plus qu'une coquille vide déjà divisée en plusieurs entités prêtes à la braderie. Une question, de celles auxquelles l'on ne répond pas : qui rend déficitaires la SNCF ? Les cheminots ? Ah, mais oui ! Bien sûr ! Ceux qui sont entre autres les garants de la sécurité sur les voies sont les coupables ! Les voies, lieu où, comme chacun sait, on peut avoir plusieurs entreprises privées sans risque, c'est comme ça que les trains télescopent du matériel laissé par des "boites" sous-traitantes. Demandez aux cheminots du fret ce qu'ils pensent, aussi, des trains privés jamais annoncés qui se présentent sur les voies... Si ! Si! C'est édifiant...

Et regardez la route, l'autoroute près de chez vous. Vous n'avez rien remarqué ? Ces centaines, ces milliers de camions par jour ne vous disent rien ? Et l'hystérie médiatique au sujet des « pics » de pollution ? Silence pétrolier sur les causes de tout cela : 1 800 000 camions en plus sur les routes de France depuis l'an 2000 (et je ne parle pas là des fameux « autocars Macron »). Paris empoisonné malgré ses mesurettes de circulation alternée. Des dizaines de milliards gaspillés pour des problèmes de routes et de santé publique, d'accidents gravissimes. C'est tellement plus simple qu'un rail national, indépendant et moins cher. Car sachez-le, le rail privatisé coûte des sommes astronomiques au contribuable et n'est pas gérable. On le sait depuis les folies de l'expérience anglaise. Quant au prix des routes défoncées par les millions de passages poids lourd, soyez tranquilles, c'est vous qui le paierez. Cela s'appelle pudiquement externalités négatives, demandez aux élus de votre région.

Silence.

35 % de l'activité fret d'Hambourg part par le rail. La Belgique a mis en place son écotaxe poids lourds ; la France a renoncé devant 1000 bonnets rouges, qui ont pesé davantage que 25000 cheminots. Ce manque de courage politique là n'est pas, à ce qu'on sache, la faute de l'Europe ? Au Havre, (ex-municipalité Edouard Philippe), le fret a été littéralement négligé, et le rail ne suffit pas. Le port ne peut faire sortir que 5 % des marchandises par le rail. Les terminaux de Fos et de Marseille sont eux aussi à leur limite, engorgés par les files de centaines de poids lourds. Les villes polluées toussent. Mais le tri automatisé de Dunkerque a été fermé, ah oui, comme sont en train d'être fermés les ateliers de Rouen.

Silence...

Que dit le diagnostic pulmonaire de votre dernier check-up obligatoire ? Le mien n'était pas bon. J'habite Marseille, nouveau paradis culturel, sportif et touristique, enfin… vendu comme tel par la mairie LR. Gentrification et chômage brutaux, soleil et poids lourds par milliers chaque jour.

De cette absence de stratégie globale de ce qu'on appelle encore « l'État français » ressort une impression étrange : les affaires ne sont pas perdues pour tout le monde. Pendant que les syndicalistes fret-SNCF vont chercher eux-mêmes les clients pour sauver encore un peu de leur travail (dont le limonadier Perrier, près de Nîmes, soucieux de se payer une image "verte"), leur direction ferme des triages. Inutilisés, ces magnifiques outils qui fonctionnaient, tenez-vous bien, par gravité (voudrait-on liquider la gravité dans ce pays??), se dégraderont à jamais. Ils ne seront pas rouverts ; la perte est irrémédiable. Rungis agonise sous 3000 camions/jour pour UN train de légumes venu de Perpignan ? Silence. Les lignes marchandises du sud-ouest, utilisées par les gros céréaliers, sont quasiment hors service ? Silence, ou même mieux : Guillaume Pepy fait du Trump, et communique avec panache sur la révolution du fret en France. Ah, communiquer… En réalité, les entreprises céréalières sont désormais priées de mettre la main à la poche pour surseoir à la lente agonie du réseau national. Un net sentiment d'abandon se propage, tel une moisissure, un poison. Comme si le pays était gouverné par des intérêts extérieurs.

Qui a intérêt à proposer un kilomètre rail en France incertain et dix fois plus onéreux que la route ?

Silence.

Pourquoi payez-vous trente euros un Marseille-Montpellier, soit 170 km ? 130 euros un Paris-Toulouse en huit heures et 700 km, avec une recherche internet qui vous propose d'emblée l'autocar et l'avion beaucoup moins chers ?

Silence.

On sait que certain parti profite et prospère sur ce terrible bilan d'une France laminée, à la population furieuse de tant de gâchis. Ceci y participe sans doute : moins 50 % de trafic fret SNCF depuis dix ans, toutes marchandises parties sur route. Et mises dans les mains de 60 % de routiers étrangers, en quasi esclavage, qui agrémentent votre quotidien routier. Des gares de triage comme Ambérieu-en-Bugey desservant le tunnel Modane-Turin, le Fréjus, furent rénovées puis utilisées au quart de leur capacités. Tiens ? On rénove ou on liquide ? On bien se préparait-t'on à vendre…? Ah, mais à qui ? A des gens triés sur le volet, bien sûr... Pendant ce temps, le forage du nouveau tunnel Lyon-Turin double bizarrement le Fréjus. Son utilité extrêmement douteuse coûtera trente fois Notre-Dame des Landes, et est désavouée par la Cour des Comptes et les collectivités locales. Ne vous inquiétez pas, le forage se poursuit, privant des villages alpins de leurs sources ancestrales, malgré des centaines de milliers de manifestants en Italie.

À tout cela un point commun : BTP, lobbies pétroliers, agences de Partenariat Public Privé.

Ce silence, extrême, donnera-t-il lieu au Silence des Extrêmes ? Macron l'a dit à Davos, oui, à Davos, il craint que sa politique ne débouche sur un plébiscite pour l'extrême droite. Il a raison. Il peut même le dire en public, puisque tout le monde s'en fout. Cet homme, qui songe déjà à se représenter, se représente-t'il lui-même ?

Fabrice Loi

Pantographe pantois

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