Carnaval à Arles: la censure et ses masques

Carnaval est-il devenu une fête gentille et proprette ? Comment en est-on arrivé à tolérer que des élus le censurent ? Quelques interrogations sur nous-même, notre société sans rites, et ses divertissements organisés à grands frais.

Le char "Juste Génial" © Juste Génial Le char "Juste Génial" © Juste Génial

J’écris ces lignes suite à l’interdiction abusive par le maire d’Arles, M.Schiavetti, étiqueté PCF, d’un char de carnaval défilant le 24 mars 2019. Ceci, parce qu’il avait été dessiné, conçu et monté de toutes pièces par des familles de citoyens dits « gilets jaunes ».

Accepter depuis des lustres que le carnaval ne soit plus qu’une distraction au lieu d’un rite est peut-être bien devenu un grave problème. Doit-on tenir pour acquis que ce moment de folie soit devenu simple divertissement ? En Provence et ailleurs, il est pourtant d’usage de brûler Caramantran après le défilé carnavalesque, lorsqu’il a été jugé. Le procès de ce personnage fictif est l’occasion de dire quelques saines et impertinentes vérités, politiques ou autres. En brûlant Caramantran, on brûle les menteurs, les tricheurs, le pouvoir. On brûle aussi l’hiver, et on fête le printemps proche. À Arles, pendant carnaval, on jouait des aubades sous les fenêtres des maris cocus, on renversait les cendres dans les maisons, on barbouillait le boulanger de suif, on défilait avec un soufflet rempli de farine, on se travestissait et l’on chantait le feu que l’on portait en soi. Autre époque… Car c’est bien collectivement, que nous avons accepté l’ordre d’être tenus éloignés du feu (ici celui du Caramantran), d’abord par une barrière. Puis plusieurs barrières d’acier ! Et ce, sous prétexte de sécurité. Ensuite, nous avons évidemment accepté de nous voir supprimer le Caramantran et son procès. Puis son incendie, encore, bien sûr, pour raisons de « sécurité », chaque cercle de sécurité aggravant la peur de vivre, donc de risquer. Fatal engrenage.

L’on m’objectera que la violence habitait ce carnaval d’autrefois, comme la corrida que certains décrient. Une question : à tant vouloir naïvement éradiquer la violence, la cacher sous le tapis, notre société n’est-elle pas en train de devenir ultra-violente ? Comment expliquer, par exemple, la relative passivité des citoyens face aux violences policières françaises, dont même l’ONU s’alarme ? L’hypothèse de la sottise est tentante, mais il faut aller plus loin.

Le char des gilets jaunes arlésiens, avant tout citoyens lambda et ce jour masqués, grimés, est resté exclu du carnaval sur oukaze d’un maire de carnaval, c'est-à-dire à l'autorité parodique. Mais resituer ce qui se passe à Arles, d’apparemment anecdotique, digne de Clochemerle, est nécessaire. Cet événement grotesque (le char était dûment inscrit et approuvé par les services de la mairie) advient dans la perspective d’un fascisme sécuritaire qui prétend faire « tourner la boite ». La gentrification doit donner l’image de fêtes convenables, de devantures proprettes, pas de bacchanales où l’on se roule dans la lie de vin et les traditions. Pas d’excès, svp, mais du chiffre ! À Marseille, au désastre urbain hélas notoire, il y a depuis des années des émeutes, car on a voulu interdire au carnaval de brûler Caramantran. Aujourd’hui la mairie d’Arles, soi-disant éprise de culture, refuse des chars citoyens et fait déferler les cars de touristes en ville. Elle vend aussi ses bâtiments à l’étranger (rappelons que cette braderie est interdite dans beaucoup de pays et que l’exemple français ne vaut pas règle), et embauche des compagnies de sécurité privées. Ainsi, pendant que vous défilez en costume, des types à la gueule fermée, les bras croisés, oreillettes vissées au crâne, vous regardent sans rire comme si, avec vos fanfreluches, vous étiez au bord d’assassiner Kennedy. Ils sont dans leur film ; le grand film sécuritaire.

Mais ce film est mauvais, et pue l’incendie. Tenez, comme il n’y a plus de Caramantran, plus de rites, plus de fêtes dignes de ce nom en France, ô surprise ! L’incendie ressurgit ailleurs. On a ainsi incendié les autoroutes pendant trois semaines, cet hiver. Est-ce un hasard ? Mis à part les morts et les blessés (qu’ils me pardonnent !), on s’en est senti bien mieux. Si si, les citoyens se sont pris en mains, mais pas à la sauce Pôle Emploi ; ils ont parlé et se sont parlés.

Il se trouve en effet, ô surprise, que les rites servent à quelque chose. Les citoyens gilets jaunes ont ainsi fait ressurgir un rite particulier, celui de l’émeute (le mot vient d’émotion : chahut, soulèvement). Le feu est venu avec, comme de bien entendu. Et avec lui la parole, la joie et la colère. Car les gens se sont rendus compte que, comme par hasard, aussi bien qu’il n’y avait plus de parole vraie, authentique, saine et spontanée, il n’y avait plus de colère possible. Comme cela est étrange… Une société où il est interdit de se mettre en colère. Eh bien voilà, en France c’est comme cela maintenant. Enfin, c’était. Et cet avènement continue de stupéfier bien du monde, même à gauche de l'échiquier politique. Il semblerait qu'un nombre croissant de gens en France (et dans le monde?) ne veuillent plus de langue de bois. 

Se divertir n'est pas la culture. Se divertir est souhaitable et bon, mais il y a bien plus que du divertissement dans la culture. C’est bien pour cela qu’autrefois, les souverains interdisaient les livres. Et qu’ils recommencent aujourd’hui, en censurant la littérature et la pensée avec leurs émissions stupides et vulgaires, et leurs philosophes en toc, tigres de papier qui préconisent de tirer sur la foule. Face à cette dictature d’un genre nouveau dans son style, très médiatique (les moyens de coercition, eux, sont ouvertement fascistes), les citoyens gilets jaunes ont eu de nombreuses initiatives très diverses sur tout le territoire français : À Arles, ils ont rencontré les syndicats, et pérennisé les cabanes de ronds-points. Et ils ont fait un char de carnaval appelé « juste génial », anagramme de « gilets jaunes ». À Commercy, ils ont fait une assemblée nationale. À Saint-Nazaire, ils ont investi la Bourse du travail. Partout, les ronds-points sont restés des maisons du peuple où il fait bon venir. Faites l’expérience de la parole retrouvée et allez-y ; ne soyez pas effrayés parce qu’on y débat.

Le char arlésien censuré parlait (ô provocation !) de la globalisation et du climat. Sortons du conflit de personnes, qui est sans intérêt, et analysons. Pourquoi ce maire se permet-il de l’interdire ? Peut-être parce que, depuis trop longtemps, nous avons accepté de ne plus nous moquer des imbéciles et, pire, de la bêtise en nous-mêmes. Ce manque d’esprit a eu des conséquences terribles : nous avons accepté de vendre notre pays au tourisme, cette engeance qui confisque les centres-villes. Nous l’avons fait à cause des fermetures industrielles, à cause de l’Europe, de nos gouvernements incapables. Oui, incapables, nuls. Disons-le. Et en lieux et places de nos fêtes, nous avons des « événements », accompagnés par des bodyguard californiens à oreillettes, et des Gentils Animateurs. Bref : nous nous sommes collectivement suicidés. Nous sommes lamentables, coupables. Nous avons accepté de nous voir supprimer le procès du Caramantran, et le carnaval tel qu’il doit être : c’est-à-dire la satire publique et féroce du pouvoir. C’est arrivé petit à petit, bien entendu. D’abord en laissant cette satire s’édulcorer, devenir gentillette, anodine. Pourtant, auparavant, un jour par an, avant Carême (Carême-entrant, CARAMANTRAN) soit 40 jours de jeûne, l’on avait le droit de mettre le monde à l’envers. De tout envoyer valser, et de cramer la figure de l’abus, du pouvoir, de l’hiver. De l’hiver du cœur. Et après procès public, en plus. Aujourd’hui ce n’est plus possible. On ne peut plus exercer la satire sans fâcher les fâcheux. On n’a plus le droit de critiquer. On ne brûle plus rien. On est interdit de le faire. De tout faire, qui soit subversif ou spontané. De vouloir s’amuser l’on est poussé, comme exprès, à l’émeute :

Blocage du défilé par la mairie d'Arles et la police © Juste Génial

Tout le monde le sait, l'a compris : les mots de la politique sont aujourd'hui vidés de leur sens. Cependant pour certains, cramponnés au pouvoir, le moindre écart de langage est suspect. Aux yeux de ces messieurs (trop souvent des messieurs, hélas) l’humour est malvenu, sauf orchestré par des « professionnels » ringards, tout droit sortis d’un cauchemar totalitaire. Alors, face à ces animateurs de Prisunic, face à ces politiques et éditocrates terrorisés par la subjectivité, portons des masques-sourire. Des masques blancs, avec un sourire peint dessus. Ta gueule, citoyen. Regarde-les rire, les costumes élyséens, car ils en ont le droit, eux. Ils en ont le droit, quand leur Joker psychopathe du moment tutoie les lycéens. Ou que des maires naïfs parlent devant lui, la voix tremblante de respect (quelle naïveté ??), du prix du paquet de clopes. Regarde comment arrive la haine. Et souviens-toi. Partout, dans la rue, lorsque l’on vit et dialogue, aujourd’hui en France, la police surveille. Le français te parle du Venezuela en étant au niveau démocratique du Zimbabwé. Et il est content. C’est bel et bien une certaine saloperie qui est de retour. Regardez autour de vous : ce qu’ont fait les gilets jaunes avec leur loque fluorescente, c’est d’abord de rendre visible l’État policier, fruit de nos renoncements. De notre sottise, et couardise collective. Certains ont fait, avec notre consentement, un slogan : Le shopping ou la taule.

J’exagère ? Soucieux de ne point basculer dans l’outrance, je m’explique. Et que l’on ne me brandisse pas l’épouvantail sécuritaire du terrorisme : c’est celui-là, justement, fort commode, qui entretient la violence sociale.

Lorsque nous sommes arrivés en foule, par centaines, sur la place du carnaval d’Arles, le 24 mars 2019, il s’est passé des choses édifiantes pour qui veut bien voir. Les citoyens grimés et dansants, parés de rubans jaunes rappelant les ronds-points, se sont mis devant une immense estrade qui pouvait recevoir cinquante danseurs. Il a été décidé dans l’instant, bien entendu, de peur qu’il ne se passe quelque chose (Ah ! Une fête où il se passerait quelque chose ! Quelle horreur !) de ne faire monter personne sur cette estrade (si quelqu’un a la facture de ce monument éphémère et de l’organisation de ces « festivités », je suis preneur). Un « chorégraphe », payé par la mairie (au même titre que les vigiles à oreillettes) a alors entrepris de… faire danser la foule à sa cadence. Nous avons alors été un certain nombre à nous regarder, incrédules. Mais oui, c’était bien cela ; l’estrade était barrée par des gorilles, notre char social, approuvé par le service culture de la mairie, avait été arrêté sur ordre du maire par la police nationale et la municipale. Déguisés et heureux malgré l’interdiction de notre magnifique char-planète et son roi-marionnette, et nos enfants déconfits et attristés, nous avions défilé encadrés par toutes ces forces de police, au milieu de la foule ! (Cf vidéo ci-dessous). Et il fallait encore danser en cadence ?! Et comme nous ne dansions pas son madison éculé coulant des haut-parleurs comme une vieille confiture moisie, le « chorégraphe » dit, texto :

Ceux qui ne dansent pas empêchent les autres de danser.

Le carnaval sous surveillance de la police nationale-Arles, mars 2019 © Juste Génial

Je tiens ces faits pour fondamentaux. Ils sont à méditer : Voilà, dans cette ville gentrifiée, aimable (qui en son temps signa contre Van Gogh et aujourd'hui vit de le vendre à l'encan), une parfaite illustration de ce qu’est devenue la culture marchandisée : une occasion supplémentaire de dénoncer chez soi ceux qui seraient des « empêcheurs de danser en rond ». La dénonciation des dictatures ailleurs restant, en la matière, pour ces tartuffes champions du neu-neu, la caution démocratique indispensable pour danser au son du flutiau. Flutiau, façon de parler. Car (on songe à L-F Céline et son Ballet sans musique, sans personne, sans rien) il n’y avait pas de musique dans ce carnaval mignon et coloré. Tellement chou, tout ça ; juste des tambours brésiliens, et du son préenregistré. Ceci non plus n’est pas un hasard, dans une Provence pleine de fanfares, et une ville emplie d’orchestres. 

Ordre nous était fait, donc (la pauvre batucada s’étant tue sur ordre, elle aussi), de danser en cadence sur une musique de merde. Je me suis donc mis au garde-à-vous. Nous sentions proche (il n’est pas encore interdit de sentir, profitons-en) le moment où l’on nous menacerait pour nous faire danser. Pourquoi pas ? Dansez, citoyens ! Danse, maire d’Arles ! Au son des grenades. Dansez, collaborateurs ! À l’heure qu’il est, arrivent aux urgences les manifestants intoxiqués aux gaz incapacitants. Gorgées de cyanure, ces ordures industrielles contiennent des nanoparticules menaçant de stérilité ceux et celles qui les respirent. Ils provoquent des crises de panique. Les gens crachent du sang. Les urgentistes sont scandalisés. Danse, citoyen. Interdis, maire. Quel courage politique ! Quelle fête ! Van Gogh, au secours !

Pendant ce temps, juché sur son trône, protégé par ses flics (dont on sait aujourd’hui qu’ils ont été les premiers bafoués par ses milices privées), le Joker ricane. Il jouit du show comme jamais. Il l’a montré. Et il engendre des tas de petits Joker. Hélas, la communauté humaine est ainsi faite, qu’un seul individu psychopathe contamine toute une société, que son génie soit utile ou néfaste. C’est connu dans le monde du travail, c’est aussi vrai dans celui de la politique. Un autocrate sadique, un pervers narcissique qui va jusqu’à parodier le talent, le sérieux, les intellectuels ou les artistes, engendre bien des vocations. C’est si facile, l’imposture ! Les médiocres et les salauds ont un bel avenir devant eux, avec leur démocratie en toc, leur Grand Débat stalinien, leurs cravates, oreillettes et dents blanches. L’époque est aux masques, mais pas au carnaval ; là, la subversion est interdite. Elle est interdite, car partout règnent la cachotterie, le mensonge, la violence sexiste et mafieuse. De l’ordre, vite, soupire Macron, l’énamouré du bâton : ça rappelle le Le Pen vite, que les français couards fuyaient depuis trente ans. Comme quoi, on ne fait pas de bonne politique avec la peur ; et comme quoi les deux votes, au fond, étaient bien les mêmes. Et ceux qui sont restés chez eux le 7 mai 2017, à défaut d’être fiers, n’ont rien à regretter.   

 

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