Les samedis de Jacques–Alain Miller, ou les affres de la bourgeoisie

Invité à un « débat » avec J-A Miller en guest-star, nous exposons ce que nous y avons vu et entendu comme pratiques phallocratiques, soi-disant antifascistes ; en vrai une obscénité de plus dans cette élection présidentielle manipulée.

 

Je me réjouissais d’être en tant qu’écrivain invité samedi 29 avril dans une réunion publique organisée à Montpellier, sous le haut patronage de Mr J-A Miller, psychanalyste gendre de Lacan et illustre transmetteur de ses textes, « grande voix » comme l’on dit à France Culture. Je m’en réjouissais d’autant plus que l’intitulé de la réunion était alléchant, pensez : « La voix des psychanalystes lacaniens face au discours politique ». J’espérais donc pouvoir y réagir, et participer à un échange enrichissant.

    Une fois que nous fûmes assis sous la belle charpente d’un Relais et Châteaux montpelliérain (lieu qui, pour être agréable, me sembla vaguement décalé, mais est paraît-il indispensable à la venue de J-A Miller entre deux avions), quelle ne fut pas ma surprise d’assister non pas à une rencontre dirigée par des analystes, mais à un meeting électoral. La figure de J-A Miller bien installée derrière la fumée courroucée de sa pipe, commença en effet un incroyable déballage. Dans une obscénité sans nom, toutes les névroses et postures les plus moisies dont notre beau pays peut se faire le catalogue s’étalèrent à l’envi. Comme j’étais invité et programmé à la fin de ce « débat », je me tus, interdit moi-même avant que de l’être pour de bon. Nous étions tous conviés à écouter des vieux éléphants mâles parler pendant des heures.

    Tout en pensant avec tendresse et nostalgie à Freud, j’assistai d’abord à la profession de foi d’un conseiller municipal de Montpellier. Le jeune élu PS « frondeur » nous redit la décadence du premier tour, et la nécessité (je vous le donne en mille)… de voter pour Mr Macron. Il faisait ainsi suite à l’appel du psychiatre-psychanalyste organisateur et « modérateur » Marc Levy, qui lui-même venait d’appeler à voter pour Mr Macron.

    Maître J-A Miller lâcha deux bouffées de pipe, appuya fortement le vote Macron (nous comptions donc déjà trois appels à voter pour le financier), puis l’on passa la parole à une jeune élue de Montpellier, cette fois-ci… centriste. Celle-ci dit sans rire qu’elle « défendait les valeurs » (de l’après-midi nous ne sûmes lesquelles, je rappelle que la rencontre était dirigée par des analystes de renom). L’élue commença allègrement son allocution en confondant Simone Weil philosophe avec Simone Veil femme politique. Là aussi nous eûmes droit à tout, y compris au terrible les gens qui votent FN ne savent pas ce qu’ils font : quel scoop !

     A ce stade, Maître J-A Miller commença à terroriser et insulter la salle en frappant la table du poing, lui crachant de voter Macron. S’ensuivit une attaque en règle de J-L Mélenchon, qualifié de lambertiste hitléro-trotskiste* à mettre au même niveau que Le Pen. L’angoisse démocratique de Monsieur J-A Miller était bien sûr fondée, comme dans toutes les rédactions, sur le fait que J-L Mélenchon n’a pas donné de consigne de vote pour le second tour. S’égarant définitivement, il jugea bon ensuite de nous parler de la convocation de « sa domestique » au commissariat, et des deux heures qu’il y passa. Il voulait là, en homme de gauche, nous avertir des dangers du fascisme, que naturellement nous ignorions

Je ne pensai alors plus à Freud, mais à Flaubert.

    Suivirent à cette pantalonnade les interventions successives, pagnolesques et ampoulées d’une partie de la bourgeoisie montpelliéraine. L'on nous infligea sans rire un  meeting de front républicain dans une langue de bois dignes des grands jours de comices agricoles. Le maire sénateur de Castelnau-le-Lez, villepiniste proche de Michèle Alliot-Marie, s’auto-qualifia sans rire de sceau de l’authenticité républicaine. Je lui laisse le choix de l’orthographe, espérant que c’est de ce sceau là qu’il s’agit.

Nous étions désormais en plein Bouvard et Pécuchet, et j’hésitais entre pleurer ou me régaler. Je suis quand même romancier, et j’avais là une superbe brochette de personnages. Mais le piège se resserrait. Mon intervention approchait. Je me perdais en conjectures ; qu’allais-je donc pouvoir faire, à part exploser ? Ma colère bouillait, mais elle restait apparemment anecdotique, puisqu’aucun des analystes présents dans la salle, tout de même censés être des spécialistes du discours, de l’inconscient et de ses maux, n’intervenait pour protester. Mince, Loi, t’es foutu mon gars, me dis-je.

    « Il ne nous reste que huit jours », dit quelqu’un sans rire, et Mr Marc Levy, psychanalyste, ajouta : « Le Front National est le Diable, il faut rediaboliser le Front National ». Nous étions sauvés, les intellectuels allaient au feu. On enchaîna avec d’infinies spéculations sur le génocide juif, la collaboration, la judéité de J-A Miller, le retour de l’innommable et son antidote miraculeux : Macron, encore et toujours Macron. Assis à mes côtés, un vieil homme lâcha, exaspéré, que l’on tournait en rond à ressasser des affaires de 1940 en 2017. Il fut moqué par J-A Miller, qui lui demanda son âge. Il avait 92 ans, et portait un petit insigne rouge à la boutonnière. 

    On imagine dans quel état lamentable je me trouvais après plus de trois heures de soumission collective à la figure d’un maître ridicule, pathétique et sadique (J-A Miller, on l’aura compris). N’y tenant plus, alors qu’il menaçait de nous agonir d’un ultime exposé balancé depuis les cimes de Sa Hauteur, je l’interrompis d’autorité (ce que l’on me pardonna, car quand même on était entre experts des fous, et il fallait que cela se voie). Prenant la parole, j’exposai avec cœur et sensibilité mon vécu de la psychanalyse, et mon intérêt pour l’œuvre de Lacan et de Freud. Puis j’expliquai soigneusement à mes pontifiants partenaires tout ce que je pensais de leur meeting minable. J’eus en effet l’occasion, cet après-midi là, de voir comparer sans cesse la parole de France Insoumise à celle du Front National. Eh oui. Sans doute est-ce ce dont nous devrons nous contenter ces jours-ci, en matière d’analyse, pour lutter contre le FN. Ai-je besoin d’ajouter qu’il n’y eût là nulle analyse sur le discours des politiques, l’angoisse, le soulagement ou la manipulation qu’il induit par ses trucages et ses mensonges, la guerre des classes, etc. Nous eûmes juste le droit d’écouter un discours politique de plus.

    J’appris ensuite que ce qui choqua le plus l’assemblée fut de voir ces messieurs me couper le micro de la meilleure manière qui soit : en ne me répondant point. Si si, vous avez bien lu ; je questionnai sans succès l’avocat Gérard Christol, J-A Miller, Marc Levy membre du Collège des Humanités. Et pourtant nous étions en droit d'attendre autre chose d’eux, en termes de profondeur d’analyse. Pour seule réponse, ils me tournèrent le dos, ignorant mes questions et relançant le débat sur… l’économie. Le Maître Courroucé, quant à lui, fumait encore et toujours, hautain et silencieux, les yeux dans le vague. Tous ces gens ne furent ainsi que de banales et fidèles figures de leur caste. Ils ne daignèrent pas répondre à un écrivain de 46 ans qui les questionnait, à huit jours d’un fascisme ou d’un autre, sur le caractère  phallocrate de leur assemblée. Sur leur ignorance de l’impact des réseaux sociaux sur une campagne moderne. Sur le caractère bassement réactionnaire de leur discours. Sur l’implication de la finance dans la campagne présidentielle, gagnée quoiqu’il en soit sur un vote rural FN encore lié à la télévision. Et qui leur demandait de nommer enfin leur idéologie pour venant de ce qu’ils sont : des notables adeptes de l’entre-soi. Des gens qui ont pour seule différence avec la droite déclarée telle de ne pas se nommer eux-mêmes, mais qui en ont le mépris de classe, la morgue surréaliste, et l’ignorance dévergondée de la violence sociale. Puisqu’ils ne m’ont pas répondu, je porte à Monsieur Marc Levy, soi-disant modérateur de cette triste assemblée, la question suivante :

    De quoi, messieurs, vous faites-vous les représentants en feignant hypocritement de rechercher la pluralité des discours, tout en censurant publiquement par le mépris la parole de l’autre, comme le font certains médias ? En assimilant sans vergogne le programme et le discours de Monsieur Mélenchon à celui de Le Pen, et en ressassant de manière morbide et fétichiste l’horreur de la Shoah ? Pour quel trouble profit le faites-vous ? Celui de la mémoire, ou d’étaler à l’envie votre image calamiteuse de phallocratie et d’expertise jargonneuse ? La psychanalyse vous appartiendrait-elle ? Savez-vous que les analystes qui viennent à vos séminaires sont consternés par vos postures, et en rient malgré votre savoir clinique ? Comme tant d’autres hommes, j’en ai assez du narcissisme pénible et phallocentré des hommes comme vous. Je pense qu’il est un obstacle majeur au progrès social. Cette épouvantable réunion dans une période si dramatique a révélé, pour moi comme pour d’autres, l’hypocrisie de votre posture. Pourquoi ai-je moi-même eu trop de fois l’expérience d’écouter des analystes hommes pérorer des heures dans une langue absconse, et d’écouter les interventions brillantissimes d’analystes femmes qui durent dix minutes, et savent parler des patients avec poésie, précision et sensibilité ? Quand je vous écoute, que dis-je, quand nous vous écoutons, nous nous demandons où est l’expérience, où est l’amour, où se porte votre cœur, et même s’il n’est pas mort. Faites un effort, jargonautes ! Pensez à vos maîtres, soyez un peu féminins, créatifs, floraux au lieu de brandir vos vieux bâtons noueux. Tout cela fait pitié, et fait peur. Vous faites fuir les jeunes. Heureusement l’avenir de la psychanalyse n’est pas qu’entre vos mains, de jeunes hommes et femmes sont déjà à l’œuvre. Mais ils sont trop peu nombreux ! Et maintenant, vous invitez des élus LR à vos meetings de bourgeois centristes ! Des élus d’un bord qui condamne la psychanalyse ! Avez-vous perdu le nord, ou anticipez-vous la victoire de votre poulain-Macron-faute-de-mieux ? Parlez ! S’il vous reste de l’éthique, expliquez-vous !

Je me questionne aussi profondément sur la posture des analystes, jeunes et moins jeunes, qui tolèrent vos pratiques castées et narcissiques. Limitons votre temps de parole digne de potentats africains ! Laissez vivre femmes et jeunes ! Vivez votre profession : écoutez ! Freud nous a enseigné que les artistes font de bons analystes, et pas seulement les médecins et les docteurs en tous genres ! J’appelle les gens à réagir face à vous en tant que sujets, et pas seulement à venir féliciter hors de la salle celui ou celle qui se risque à affronter votre mépris. Et pour finir, je vous accuse de faire le lit d'intellectuels comme Michel Onfray, et de tous ces escrocs qui jouent de votre snobisme infect pour diminuer nos libertés tout en devenant millionnaires de l’édition. Bas les masques, élus de toutes obédiences qui nous assassinez avec vos discours ampoulés et vos postures ennuyeuses, soporifiques, qui vident les salles de gens intelligents et créatifs qui vont voir ailleurs parce que vous les faites taire. Messieurs, toujours et encore messieurs, vieux gars comme on dit dans cette rue que vous ne connaissez pas, vous faites le lit du Front National avec votre mépris, voilà la vérité.

J’avais résolu cet après-midi là de parler d’un prochain livre sur le Mali, pays dans lequel la France est toujours en guerre, co-écrit avec mon frère de lettres Ousmane Diarra. De parler du fondamentalisme dans nos sociétés, et du malaise dans le travail. Mal m’en prit ; vous aviez prémédité de mettre la rencontre au niveau atroce de la langue de bois de la caste dominante. Le résultat de votre pseudo-débat fut aussi nul qu’atterrant. On eût été sur un plateau sans contradicteurs type C dans l’air, LCI ou BFMTV que cela n’eût pas été pire. Bravo messieurs ! La jeunesse a vu le vrai visage des vieux jetons que vous êtes. Elle fut édifiée, mais repartit attristée.

     Je dédie ce texte à mon analyste, homme de votre âge et d’immense culture. Il travaille chaque jour à la libération psychique de tous, et fixe le prix de ses séances selon les moyens de ses patients. Comme beaucoup, il a trop de talent et de modestie pour être aussi bavard et éhonté que les individus que vous êtes. En espérant que ce texte de colère éclaire quelque chose de ce qui reste en nous tous encore étouffé, et que Sigmund Freud, Françoise Dolto, Maud Mannoni, Didier Anzieu, Jacques Lacan et tant d’autres ont toujours essayé de chanter. Hélas, en finir avec le silence imposé par vos loghorrées ne se fera pas en huit jours.

Fabrice Loi, écrivain

Editions Gallimard   

*Sur le lambertisme de Mélenchon et l'itinéraire de Lambert, lire l'excellent et rigoureux billet collectif signé par Benjamin  Stora entre autres : https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/010617/hitlero-trotskyste

 

     

 

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