Pour Charlie et pour nous tous

Horreur, horreur absolue.

Je ne suis personne en particulier pour prendre la plume et vous livrer mes mots. Mais je suis libre de le faire, non ? Et mieux encore, vous êtes libre de ne pas me lire. C'est ça, la France.

 

Aujourd'hui, le terrorisme basé sur le fanatisme islamique a peut-être bien (cela reste effectivement à confirmer) encore frappé, et qui que ce soit, ceux-là ont frappé un symbole. Charlie et ses dessinateurs ont été ciblés – mes pensées vont évidemment tout autant aux policiers et aux familles – avant tout parce qu'ils étaient le symbole de notre liberté d'expression et de la laïcité, du droit d'être athée et d'avoir une pensée critique. Comme le Pentagone, les tours jumelles étaient des symboles de la puissance mondiale des Etats-Unis il y a 13 ans.

 

Je n'écris pas pour excuser ce qui me noue le bide et me donne envie de vomir depuis ce midi, non. Car je n'excuserai jamais le meurtre d'hommes et encore moins une tentative d'assassinat contre la liberté. Mais je sais que cet événement va avoir en nous, Français, une portée énorme. Si l'origine intégriste islamique se confirme, nous allons avoir le choix : soit nous chercherons à comprendre, dans la complexité, les sources profondes de ce danger qui nous frappe et détruit d'abord les musulmans eux-mêmes (en Irak et en Syrie, des milliers de morts, des centaines de femmes violées, des centaines de milliers d'enfants privés d'instruction à cause de Daesh), et alors nous aurons des chances de gagner, de préserver nos libertés ; soit nous sombrerons dans l'interprétation la plus simpliste et, peut-être volontairement, nous ferons des choix qui réduirons nos libertés.

 

Si je dis ça, c'est qu'il n'aura pas fallu longtemps pour lire ou entendre les amalgames entre terroristes et Islam sous le prétexte d'un cri « Allahou akhbar ». C'est là notre drame. Comme si le fanatique d'une religion devait emporter sous la vague de sa folie tous ceux qui partagent son Dieu tout en rejetant tout ce qu'il est d'autre. Comme si la fatalité revenait à nous laisser prendre en sandwich entre deux extrémismes identitaires, islamistes d'un côté, nationaliste-raciste de l'autre, dont les méthodes sont parfois différentes mais le mécanisme de pensée identique. Dans les deux cas le rapport à l'autre est fondé sur les mêmes ressorts : il n'y a pas moi et les autres, tous différents, il y a les « purs » dont moi et ceux que je me reconnais comme proches ou identiques, et les « impurs », parasites, intrus, qui sont tous ceux qui ne me ressemblent pas ou ne pensent pas comme moi. Dans les deux cas, la question de l'identité collective, nationale, religieuse, ethnique, est la grille de lecture simpliste de tous les problèmes personnels, du pays, de la société, du monde, en même temps que la solution à tous les maux. Certains balancent déjà « il n'y a pas d'attentat chrétien »... Ah bon ? Les nazillons qui réclament une Europe blanche et chrétienne, ont tué un manifestant en France il y a moins de deux ans, et plus de 70 personnes en Norvège à Utoya, qui sont-ils ? Leur délire a-t-il entaché la croix – en laquelle je ne crois pas d'ailleurs ? Celui des assassins d'aujourd'hui doit-il salir les musulmans, et au-delà d'eux tous ceux dont le visage ou la tenue nous font les croire attachés à ce culte ?

 

Oui, depuis 25 ans, notre Europe comme la moitié Nord de l'Afrique et le Moyen-Orient, notre monde presque entier, sont soumis à des réveils, des replis, des crispations identitaires. Ils naissent tous de frustrations, de détresses, d'incapacités à envisager de changer le monde avec les autres, mais ils ont un terreau complexe. Il y a, parmi les facteurs face auxquels nous devons être lucides :

- évidemment la perte totale de repères, l'absence de reconnaissance de dignité humaine,

- le manque d'instruction, d'éducation de la plupart des candidats au terrorisme, même si on trouvera toujours un diplômé soit en grand manipulateur soit en exécutant,

- la résonance médiatique, qui amplifie les haines, transporte les troubles et exporte les conflits pour qui n'a pas le recul ou les informations qui permettent de mettre à leur juste force les troubles de nos banlieues ou le drame palestinien,

- la pauvreté, l'individualisme effréné, l'exclusion,

- la perte de sens du monde, la désespérance face à l'impossibilité de changer de situation, de changer le monde, face à la faiblesse des politiques qui défendent les valeurs jusque là « disponibles ».

 

Je crois aussi, et ça n'aura que plus de poids si on apprend que les terroristes sont Français, que nous sommes dans un pays qui n'échange pas assez. Les replis, les crispations, les rejets des uns et des autres sont amplifiés car face aux questionnements, aux revendications, aux souffrances, aux humiliations réelles ou ressenties, face aux craintes fondées ou non, face aux amalgames et aux préjugés, la sphère médiatique et le monde politique se taisent, laissent dire et ne corrigent jamais, ou trop rarement. Soit on élude les problèmes et on met le couvercle sur de vrais soucis qui attendent des réponses, soit on reste bouche bée devant les fabricants de raccourcis. Alors qu'il existe des arguments clairs, solides, percutants, des explications et des nuances qu'il faudrait faire partager à tous pour éviter que les haines se propagent. On n'écoute pas assez, on ne parle pas, on ne débat pas, on ne réfléchit pas collectivement.

 

Alors si on est à peu près d'accord avec ces constats, il faudra vite passer aux actes. Quelques pistes me paraissent évidentes :

- redonner du souffle à la liberté politique en bâtissant chez nous une vraie démocratie ;

- éduquer, instruire, apprendre les uns des autres, nous connaître mieux, prendre conscience de nos droits et de nos devoirs, faire comprendre à tous le caractère indispensable du savoir, les bienfaits de la raison, car cela fait deux siècles et demi que nous savons que c'est supérieur à tout autre « prêt-à-penser ». Il faut qu'on en finisse avec cette idée moisie que des hommes valent mieux que d'autres en fonction de leur origine, de la culture à laquelle ils se rattachent de près ou de loin. Qu'on martèle qu'il n'y a pas de supériorité intrinsèque d'une catégorie d'hommes sur d'autres, juste une supériorité d'idées issue d'une évolution qu'on appelle le progrès et dans laquelle on range la liberté de conscience et d'expression, l'égalité homme-femme, la démocratie ;

- il va nous falloir changer au plus vite de modèle de société, avec un rapport à la solidarité, à l'économie, au milieu naturel totalement revisité, rééquilibré, promouvoir une « vraie Gauche » qui seule peut redonner un cap à la fois positif et remobilisateur pour relever les défis de notre monde. 

Nous donner un monde dans lequel on est libre d'entreprendre et de s'enrichir, pas d'accumuler sans fin, d'exploiter, de détruire ou d'affamer.

Seul cela peut réduire la misère, la détresse sociale, l'exclusion, l'isolement qui fait que de gens relégués et fragiles se laissent emporter par les pires des comportements ;

- nos villes, nos territoires devront cesser de ghettoïser socialement et ethniquement, car cela revient à déliter le lien national, effondrer les perspectives d'émancipation et d'élévation individuelle, et cela offre à la société un miroir déformant dans laquelle elle ne se reconnaît pas et sur le visage duquel elle fantasme ;

- notre politique étrangère, nos discours si nos moyens ne le peuvent pas, doivent être justes, bien plus justes qu'aujourd'hui, en particulier au sujet du conflit israélo-palestinien. Dire clairement les torts des uns et des autres, c'est aussi montrer aux musulmans du monde entier que l'Occident n'est pas un ennemi, et que la proximité culturelle avec Israël ne justifie pas l'inaction face au colonialisme le plus anachronique qui soit.

 

J'ai été long, très long, comme d'hab. Je n'ai pas la vérité absolue, j'en ai forcément oublié. Ne m'en voulez pas si je passe à l'analyse pendant le "temps de l'émotion" mais c'est la mienne qui me pousse à écrire. Si ça vous parle, partagez si vous voulez, complétez aussi. Ce que je sais c'est qu'ils sont tous morts pour que nous vivions en paix, et qu'ils ne voudraient pas qu'on se trompe de réaction.

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