La nécessaire révolution démocratique

Sortir de la crise des Gilets jaunes implique de voir aussi dans ce mouvement la volonté des citoyens de se réapproprier la chose politique, sur le fond comme sur la forme.

Voter une fois tous les 5 ans et entre temps, regarder le pouvoir trahir ses promesses (Hollande) ou se regarder le nombril et se moquer du plus grand nombre (Sarkozy, Macron), ce n'est pas ce qui mérite de s'appeler démocratie, même affublée du mot "représentative". Sans davantage de consultations populaires, de référendum d'initiative citoyenne ou de contrôle par nous-mêmes, il n'est qu'une aristocratie élective dont bien des rouages, médiatiques notamment, sont dominés ou bordés par une oligarchie financière.

Reconnaissons-le, la démocratie au sens strict, la démocratie directe, celle qui voit les citoyen(ne)s voter eux(elles)-mêmes la loi, arbitrer les budgets publics, ratifier tous les traités et trancher entre plusieurs projets, est un besoin grandissant, une demande croissante. Il n'est pas exclu que son absence quasi-totale de nos institutions soit une des causes de la poussée de fièvre qui nous affecte depuis le 17 novembre. Elle n'est pas exempte de risques, mais notre système actuel l'est-il quand on observe où il nous mène, la corruption, l'incompétence, l'égoïsme ou le mépris des prétendus meilleurs que nous élisons?

La démocratie directe exigerait cependant trois choses :
- une meilleure formation des citoyen(ne)s et une information plus riche, plurielle et indépendante qu'aujourd'hui,
- du temps libre pour s'approprier les sujets, débattre, amender, voter, ce qui vient en contradiction avec la volonté latente de rehausser le temps de travail et la tendance à l'épuisement professionnel,
- une réflexion globale sur les règles du pouvoir (la constitution) et la désignation du pouvoir exécutif charger de gouverner en appliquant les décisions.

Est-ce une utopie, un cauchemar? La Suisse et ses votations, les USA et leurs multiples consultations en parallèle des élections nationales et étatiques tous les 2 ans, ne sont-ils pas sur ce point des modèles inspirants? N'est-il pas possible d'envisager par exemple qu'une fois tous les 3 mois, nous allions au bureau de vote du village ou du quartier (comme certains vont à la messe, à la synagogue ou à la mosquée une fois par semaine), pour une session législative au cours de laquelle nous voterions nous-mêmes des lois, élaborées par deux assemblées dont une composée par tirage au sort ?

Peut-être faudrait-il simplement, dans un premier temps (qui peut devenir une nouvelle norme, et qui sait, un idéal), faire cohabiter les démocraties délégative, participative et directe en faisant délimiter par les citoyens eux-mêmes les prérogatives de chacune d'entre elles.

Il y a 5 ans, en pleine campagne municipale, l'équipe Unis & Citoyens pour Aix-les-Bains proposait de nombreuses pistes pour renforcer le pouvoir citoyen à l'échelle locale. Outres des engagements sur la qualité et le rythme de l'information sur les projets communaux et intercommunaux, nous imaginions d'abord :
- un « forum civique » se tenant avant chaque conseil municipal, tous les 2 mois, pour un échange libre entre élus et citoyens,
- des « assises citoyennes » organisées sur plusieurs journées à l'issue du premier et du deuxième tiers de mandat, pour faire un point de rencontre, d'évaluation et de débat sur la politique menée, les nouveaux enjeux et les attentes à satisfaire,
- des « ateliers citoyens » pour co-construire les grands projets, du début de la réflexion jusqu'à la réalisation ;
- de vrais Conseils de Quartier ouverts aux Aixois de plus de 16 ans et de toutes nationalités, libres de leur ordre du jour, avec les élus et les techniciens de la Ville à disposition, chaque conseil de quartier gérant un « budget participatif » ;
- une prise de parole du public à mi-séance du Conseil Municipal,
- l'ouverture des commissions thématiques du Conseil Municipal à tous les Aixois intéressés,

De manière plus novatrice, nous voulions créer un comité citoyen de 20 personnes tirées au sort tous les 2 ans, non pas en concurrence avec le conseil municipal, mais le complétant. Un comité susceptible de vérifier l'action des 35 élus, de leur rappeler leurs engagements, de demander des explications et de faire inscrire des remarques et des questions à l'ordre du jour du Conseil Municipal. Un comité participant à la définition des critères de subventions, d'attribution des logements sociaux, à la rédaction du bulletin municipal et du site web de la Mairie comme de l'Agglo pour garantir le pluralisme et la neutralité.

Tout ceci peut exister demain. A tous les échelons territoriaux. C'est un premier pas. Les citoyen(ne)s qui le souhaitent peuvent en mars 2020 (à peine plus d'un an) porter leur voix sur les équipes qui s'engageront dans cette direction aux prochaines municipales.

En 2005, à l'occasion du référendum sur le TCE, les Français s'étaient informés comme jamais avant de rejeter un texte que toute la sphère médiatique ou presque soutenait sans argument solide. En 2016, pendant deux mois, les assemblées spontanées et sans hiérarchie de Nuit Debout ont fait sourire puis inquiété des autorités sur le qui-vive du fait des attentats. Fin 2018, les Gilets Jaunes embarquent dans leur méthode, sans représentant clair ni structure, et dans leurs revendications, plus de démocratie. Et si sortir de l'impasse et de cette crise passait par une révolution démocratique? Ce serait en tout cas bien mieux que de remettre demain, après-demain, toutes nos colères et tous nos espoirs dans les mains d'un "tyran réformateur", d'où qu'il/elle vienne.

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