Indignes, indécents, révoltants

On le sait (sans s'en émouvoir assez), la droite sarkozyenne a depuis 2007 déjà bien abîmé la démocratie : restrictions budgétaires, nominations et éjections dans les grands médias publics, refonte des circonscriptions législatives assimilable à un bouclier électoral (la Gauche devra faire 53% pour avoir une majorité de députés), réforme territoriale forçant au cumul des mandats au lieu de l'interdire, flicage voire cambriolages ciblés des organes de presse les plus indépendants, possibilité de débattre sereinement mise en cause (voir l'affaire de la conférence annulée de Stéphane Hessel).

On le sait (sans s'en émouvoir assez), la droite sarkozyenne a depuis 2007 déjà bien abîmé la démocratie : restrictions budgétaires, nominations et éjections dans les grands médias publics, refonte des circonscriptions législatives assimilable à un bouclier électoral (la Gauche devra faire 53% pour avoir une majorité de députés), réforme territoriale forçant au cumul des mandats au lieu de l'interdire, flicage voire cambriolages ciblés des organes de presse les plus indépendants, possibilité de débattre sereinement mise en cause (voir l'affaire de la conférence annulée de Stéphane Hessel).

On le voit (et encore, pas toujours), l'UMP et ses affidés défont un à un, à une vitesse accélérée, par des régressions tissées sur des préjugés ou habilement maquillées en réformes, l'ensemble des services, des valeurs et des outils sur lesquels reposaient nos solidarités et notre « vivre ensemble » déjà mal en point. Les cibles sont l'impôt progressif, la sécurité sociale, l'hôpital, l'école et la culture, la police et la justice, la loi SRU sur la mixité sociale urbaine. Malgré les urgences et la progression des consciences, même les politiques écologiques sont retardées ou délitées (on s'apprête à exploiter du gaz de schiste en parc national des Cévennes), il est vrai derrière la grandiloquence de l'autosatisfaction.

On le craint (aussi bien dans la perspective d'une défaite que d'une victoire suivie de déceptions), la Gauche n'est pas encore à la hauteur des défis à relever. Coincée entre ses renoncements et ses naïvetés, sans vision claire, empêtrée dans des guerres de chapelles et des primaires qui tournent au casting sondagier, elle nous pétrifie par ses faiblesses, ses dérives possibles et son pesant silence, bien plus qu'elle nous rassure ou nous donne de l'espoir.

Plein les poches, ce n'est jamais assez

Tout cela est déjà bien assez grave. Mais le plus grand motif d'indignation est ailleurs.

Presque 3 ans après le début d'une crise économique qui n'est que l'accentuation d'une dépression plus longue, et alors que les ménages rencontrent des difficultés croissantes bientôt décuplées par celles des Etats, l'argent coule à flots dans un nombre restreint de portefeuilles.

Les mêmes dont la cupidité et l'irresponsabilité ont mené le monde dans une voie dramatique, brisé des millions d'emplois et cassé des millions de vies, ont non seulement repris leurs jeux favoris mais s'en remettent plein les poches. Au titre de l'exercice 2010, les traders du monde entier se partageront plus 120 miliards de dollars. Dans certaines banques new-yorkaises, des rémunérations de dirigeants augmenteront de 11% malgré des pertes globales, et dans d'autres, pour contourner les timides législations sur les bonus, les salaires fixes des as de la finance seront portés au triple de ce qu'ils étaient avant l'effondrement de Lehman Brothers.

Cet argent ne vient pas de nulle part. La « valeur » que ces grands avares ont concentrée, et avec laquelle les financiers nous jouent aux dés, vient de plus en plus fréquemment d'une spéculation qui tue (sur les denrées alimentaires) ou qui bride notre pouvoir d'achat (sur le logement). Parfois, elle s'est bâtie sur la captation d'un patrimoine d'Etat (en Tunisie, en Egypte, en Russie, dans la péninsule arabique). Dans le cas général, elle est la conséquence d'une soif de profits qui presse l'emploi, les salaires, les entreprises et la qualité de leur produit ou de leur service jusqu'à dégager les 15-20% de marge requis. Pour qu'une telle abondance soit si grassement distribuée en haut de la pyramide à une poignée d'individus, il faut inévitablement que des centaines de millions de ceintures aient été serrées très fort bien en-dessous.

Au même moment la France, qui affirme haut et fort qu'à la tête du G8 et du G20 elle va « réguler » tout cela, s'apprête « dans ses murs » à remplacer un gros cadeau aux gros revenus - le bouclier fiscal, 800 millions d'euros - par un gigantesque présent aux généreux patrimoines - la disparition de l'ISF, 4 milliards ! Pour masquer la manoeuvre, on sort l'artillerie des hypocrisies. Sans qu'on ne nous l'explique jamais, on invoque « l'indispensable convergence fiscale avec l'Allemagne ». On ajoute à demi-mot que prélever les grandes fortunes c'est faire fuir les talents et les décideurs, leur magot et leurs activités à l'étranger, sans jamais reconnaître avec franchise que ce dumping est un puits sans fond et la triple expression d'un égoïsme triomphant, d'un colossal abandon démocratique et d'une occasion ratée de rendre l'Europe utile.

Nos élus UMP sont indignes et indécents. Sont-ils aussi des « fric-addicts »?

En même temps qu'il devient insupportable dans tous les sens du terme, le gavage des oies qui nous gouvernent s'effectue aujourd'hui avec un cynisme et un mépris des citoyens d'un niveau jamais atteint.

Regroupés au sein d'une caste de plus en plus étanche, les grands pouvoirs de tout type se chouchoutent sur le dos de la nation et contre son intérêt. Ils se font des cadeaux sur argent public (ah, le vol à 120000€ de M. Joyandet), ferment les yeux sur l'évasion fiscale du moment qu'ils en tirent eux-mêmes ou pour leurs proches un profit confortable (n'est-ce pas M. Woerth), quand ils ne s'auto-décorent pas pour se féliciter de vendre du vent ou de la mort (contactez le Mediator). A Paris, on construit un campus « grâce » à Vinci, qui pour garder le maximum d'argent public dans sa cagnotte, est en train d'économiser sur la solidité des murs et la conformité des accès de secours. En province, beaucoup de maires nouent les mêmes « partenariats » dont ils doivent être personnellement très satisfaits...

Dans leurs rêves les plus fous, nos « libéraux » réserveraient bien à leur clientèle des emplois publics défonctionnarisés, ou ne garderaient l'assurance-maladie que pour les affections les plus graves : là au moins, quand l'opération coûte vraiment très cher, même pour eux, les plus riches pourraient bénéficier de la solidarité nationale et des cotisations de millions de travailleurs pauvres !

En attendant, ils travaillent pour nous, enfin pour eux, disons pour l'entre-eux. Comme Jean-François Copé, député-maire-chef de parti qui garde un mi-temps d'avocat qui lui rapporte 17000€ par mois en plus de ses indemnités de mandats, ce qui en dit long sur l'intérêt de ses clients d'avoir un défenseur si influent. On comprend chaque jour un peu mieux pourquoi certains dictateurs tiennent aussi longtemps sans que nous ne nous offusquions du sort de leurs peuples, et pourquoi même il arrive qu'on les défende ou qu'on leur propose de l'aide policière : il y avait le pétrole, des marchés pour nos entreprises, la crainte de l'intégrisme (comme s'il ne découlait pas de l'autoritarisme), mais on sait maintenant que nos ministres sont friands d'excursions et de séjours à la fois VIP, all inclusive et low cost en Tunisie, en Egypte, au Maroc. Il y a des crapules plus accueillantes que d'autres.

Du mensonge permanent à la révolte, il y a des exemples et des chemins

La victoire la plus éclatante de ces « fric-addicts » est intellectuelle. Depuis vingt ans et jusqu'à présent, leur influence médiatique a réussi à faire passer pour ringarde, utopique ou naïve la thématique de la répartition des richesses.

Dans le meilleur des cas ils la détournent en nous faisant croire qu'on est à un « basculement » de cette richesse sur le plan mondial, entendez-par là qu'elle va désormais en Chine, en Inde et au Brésil et que nous n'avons plus les moyens de notre Etat-providence : c'en est fini des temps confortables... sauf pour eux bien sûr. La plupart du temps, ils reprennent le refrain usé jusqu'à la corde du manque de croissance car « ma brave dame, on ne peut redistribuer que ce qu'on a gagné ». L'invocation de la croissance, c'est pourtant le discours de celui qui ne partagera le gâteau que quand sa part, la plus grosse, sera encore plus grosse. Malheureusement, il y a encore tant d'honnêtes gens pour ne pas comprendre où passe la monnaie quand il y a 1,5% d'augmentation du PIB mais que le chômage augmente et les salaires
stagnent. Tant d'honnêtes gens qui ne s'insurgent pas que des milliardaires puissent acheter plusieurs logements qu'ils n'occupent quasiment pas dans des lieux où ceux qui y vivent n'en trouvent pas un seul à louer.

Sommes-nous obligés de continuer longtemps ainsi? Qui décide du sort du monde, et en particulier dans la portion de monde qui dispose de quelques instruments démocratiques? La Tunisie et l'Egypte montrent en ce moment à la planète entière qu'il est possible de changer le cours des choses. Même contre les obstacles a priori les plus insurmontables, même contre des pouvoirs qui lobotomisent et font diversion en désignant des boucs émissaires (les Roms, les juges, les fonctionnaires, l'Islam) ou en dressant les uns contre les autres.

En 2012, surtout, ne plus envoyer le « bling bling » à l'Elysée

En 2012, la France se choisira-t-elle un(e) président(e) et des député(e)s qui liront le monde tel qu'il est et voudront le changer? Pour cela, il lui faudra éviter de les recruter dans la caste des « fric-addicts », et trouver au contraire des personnes vaccinées contre la séduction de l'argent, l'appétit pour ce qu'il permet, l'admiration pour ce qu'il sous-entend et l'attirance pour les cercles de fréquentation qu'il dessine. Il
faudra constituer une élite « anti-bling bling ».

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