L'école en grand danger

Cet article ne sera pas exaustif, car parmi les sujets qui font débat dans nos sociétés et dans la sphère politique, il en est de plus vastes, de plus complexes que d'autres, et l'éducation en fait partie. Il est impossible de faire en une courte synthèse le résumé des observations, critiques, atouts et fragilités du système scolaire et d'y ajouter des propositions pertinentes.
Cet article ne sera pas exaustif, car parmi les sujets qui font débat dans nos sociétés et dans la sphère politique, il en est de plus vastes, de plus complexes que d'autres, et l'éducation en fait partie. Il est impossible de faire en une courte synthèse le résumé des observations, critiques, atouts et fragilités du système scolaire et d'y ajouter des propositions pertinentes. Contentons-nous ici - avant d'autres mises au point plus resserrées - de soulever quelques-unes des béantes contradictions dont l'école est la victime depuis 2007, et de pointer des dérives, récentes ou programmées pour la réntrée prochaine, qui sont autant de menaces pour l'efficacité de l'enseignement et pour notre société future.

 

Officiellement, la volonté d'améliorer le système éducatif est là. Pas un mois sans une annonce tonitruante, pas une année sans réforme, pas une émission sans promesse nouvelle ou autosatisfaction ministérielle voire présidentielle en la matière. L'action est d'autant plus nécessaire que nombre de clignotants sont passés à l'orange ou au rouge (les comparaisons internationales peu glorieuses n'étant que la partie émergée de l'iceberg), et que nous n'avons économiquement pas d'autre choix que de bâtir une « société de l'intelligence ». Voilà pour le discours. Mais la réalité, quelle est-elle? Les soins prodigués au malade vont-ils dans le sens de sa guérison ou sont-ils sur le point de l'achever?

 

1. L'école primaire réduite à la portion congrue?

 

En France plus qu'ailleurs, on sait que l'école maternelle est une étape indispensable pour la construction de la socialisation, de l'imaginaire et de la logique, du langage et des pré-apprentissages qui facilitent ensuite le passage à l'écriture, la lecture et au calcul. Elle est pourtant purement et simplement menacée de disparition. Mise en doute dans son utilité et son professionnalisme sous Darcos, elle est en passe de ne plus scolariser les moins de 3 ans même dans les quartiers où les enfants ont le plus besoin de trouver à l'extérieur de leur famille une stimulation, des comportements et un vocabulaire appropriés. De manière croissante on refuse les « 3 ans de la fin de l'année » si cela permet d'économiser un poste.

 

L'école élémentaire est le noyau de tout le système. Elle donne les « outils fondamentaux » sur lesquels on l'a priée de se « recentrer » puisque l'illettrisme progresse, que les mathématiques de base sont de moins en moins maîtrisées, et que les difficultés d'expression et de compréhension écrites se diffusent jusqu'à l'université. Mais elle doit aussi, comme le collège qui suit, fabriquer de la citoyenneté, un socle culturel commun, ouvrir les esprits à tous les métiers, donner envie d'apprendre, ce qui signifie initier aussi les enfants aux sciences, à l'histoire, aux arts, à la réflexion et à la réalisation personnelles.

 

Cette tâche immense, l'école devait déjà l'accomplir dans un calendrier maladroit, où la journée trop longue côtoyait une année trop courte. Qu'a-t-on fait pour y remédier? On a supprimé une demi-journée dans la semaine, c'est-à-dire réduit de 7% le temps scolaire global sans toucher aux inepties de son aménagement quotidien et annuel. Le soutien occasionnel et quasi-individuel créé en contrepartie donne certes quelques résultats, mais sur des élèves dont le décrochage est léger et ne tient justement qu'à l'accélération des programmes provoquée par la baisse de temps disponible pour les apprentissages : en d'autres termes, ceux qui ont blessé le système ont fourni le pansement ! Mais celui-ci est très partiel : ce soutien, qui alourdit encore la journée des enfants, ne suffit absolument pas pour les élèves dont les besoins d'accompagnement sont les plus forts, et ne peut remplacer les RASED (réseaux d'aides), qui intervenaient pendant le temps scolaire mais que le gouvernement a effacés du paysage depuis 3 ans.

 

2. Le collège sacrifié sur l'autel de la (suppression de la) carte scolaire

 

L'enseignement secondaire est en fait la cible préférée de nos dirigeants, qui derrière de bons sentiments voient ici les plus gros gisements d'économie. Qu'il y ait des choses à changer ici ne fait aucun doute, mais à bien regarder les réformes effectuées ou envisagées, le contraste est saisissant entre leur faible pertinence pédagogique et l'opportunité financière, très nette cette fois, qui se cache derrière.

 

Commençons par le collège. Il est souvent présenté comme « LA » portion du curcus scolaire à revoir en profondeur, parce que c'est là que la mise en échec des élèves et du système tout entier s'exprime le plus violemment. Mais à trop se focaliser sur la forme et le contenu de ses 4 années, on s'aveugle sur les vraies causes de ses problèmes et on risque d'aboutir à des réformes d'une grande bêtise.

 

Les enfants qui « échouent » au collège dans tous les sens du terme, ont d'abord des handicaps scolaires non-résolus à l'école primaire, et nécessiteraient parfois une plus grande créativité pédagogique pour accrocher à des savoirs qui sont utiles au futur adulte mais bien éloignés de leurs préoccupations d'ados. Est-ce de cela qu'on parle aujourd'hui? Pas le moins du monde.

 

Par contre, les débats font rage entre deux extrémités aucunement ambitieuses. D'un côté ceux qui veulent la fin du collège pour tous, avec examen d'entrée en 6ème, orientation super-précoce, et maintien d'un collège aux savoirs académiques et variés pour une moitié ou deux tiers seulement d'une classe d'âge. De l'autre, entre naïveté et défaitisme, une partie de la Droite et de la Gauche envisagent de « primariser » davantage le collège en continuant d'abaisser les exigences pour tenter de colmater par l'absurde les difficultés d'une partie significative des élèves. Il est vrai que cela s'accompagnerait d'une évolution vers la bivalence ou la polyvalence des professeurs, qui offre l'avantage de rendre les postes plus « ajustables » aux besoins. Côté pratique en revanche, on oublie au passage que pour bien enseigner, il faut en savoir nettement plus que l'élève, maîtriser non seulement la pédagogie mais aussi la matière dont on veut transmettre le savoir et les outils, et qu'il est déjà bien lourd de se former aux deux.

 

Pire, avec de telles discussions on évacue le plus gros problème du collège, qui concentre - ou mélange avec d'autres dans une hétérogénéité insurmontable - les élèves les plus en échec et les moins « cadrés ». Une solution partielle aurait consisté à redessiner la carte scolaire, pour rompre sa superposition systématique aux scandaleuses ségrégations urbaines dont souffre notre société. Ainsi, il aurait été possible de distribuer plus régulièrement dans chaque établissement les élèves agités et/ou décrochés, afin qu'il n'y ait plus nulle part de ghettos scolaires où la stagnation est majoritaire, et où faire cours tient déjà du miracle. C'est le contraire qui fut fait : en supprimant totalement la carte scolaire, jusque dans son principe, on sait d'ores et déjà qu'on a provoqué le départ des derniers élèves « faciles » des collèges « difficiles », et littéralement abandonné ces derniers et ceux qui s'y rendent encore.

 

3. Le lycée : fausse réforme, vraies raisons

 

« Sur-vendue » par le gouvernement, la réforme des filières générales du lycée est encore plus sournoise et contraire aux objectifs affichés. La liste des preuves donne le tournis.

 

Il est fréquent d'entendre pêle-mêle que nos sociétés doivent davantage s'ouvrir au monde - notamment aux pays émergents - et mieux le comprendre, que notre jeunesse manque de cohésion et de citoyenneté, que notre pays ne produit plus d'identité collective. Que fait-on pour soigner le mal? On détruit l'horaire, les programmes et les conditions de l'enseignement de l'Histoire-Géographie, en l'éliminant carrément en Terminale S, l'année ou ces jeunes gens deviennent des adultes co-responsables de la conduite de la nation.

 

Les Français sont mauvais en langues étrangères à cause d'une insuffisante pratique orale. Qu'à cela ne tienne, on ne tiendra désormais plus compte de l'ancienneté de leur apprentissage pour composer les groupes de langues. LV1 et LV2 sont fusionnés dès la Seconde, comme si 2 ou 4 ans de pratique s'équivalaient. Des « ateliers par compétences » ponctuels servent de cache-sexe, mais l'objectif est limpide : supprimer la distinction pour mettre les effectifs au plafond (36-37 élèves, en langues !) et diminuer les besoins horaires en enseignants, donc le nombre de postes...

 

Il est également intéressant d'analyser sous cet angle la création en septembre dernier d'un accompagnement « personnalisé » (à 18 élèves en moyenne) et d'enseignements exploratoires en Seconde. Théoriquement institués pour aider les élèves à combler leurs lacunes et choisir leur voie, ils ont pour certains d'entre eux l'immense avantage de pouvoir être dispensés par des professeurs de matières différentes, et de pouvoir ainsi servir de « tampon d'ajustement » pour calculer les emplois au plus serré. Idem pour la constitution dès la rentrée prochaine de séries de Première moins différenciées qu'avant, avec 60% de l'emploi du temps en « tronc commun », horaires et contenus identiques même si la forme de l'examen diffère. Officiellement, le but est de permettre la réversibilité du choix d'orientation effectué en fin de Seconde. Officieusement, on pourra désormais regrouper des L, des S et des ES dans des enseignements autrefois « profilés » selon le public, et s'assurer que les salles sont bien pleines !

 

Autre souci récurrent : il nous faut « créer » plus d'ingénieurs et de chercheurs nous dit-on, mais la pénurie d'heures octroyées aux établissements conduit inexorablement à la diminution du temps de sciences, et au raccourcissement ou à la raréfaction des séances de travaux pratiques. Curieux, non?

 

Enfin, nos universités étant parait-il bondées d'étudiants mal aiguillés - en dépit d'une information poussée et accessible que les lycéens peuvent négliger - il faudrait améliorer les dispositifs tournant autour de l'orientation. Soit, essayons. Mais comment le faire quand le corps des conseillers d'orientation, six fois plus maigre qu'il y a vingt ans, voit sa disparition programmée et sa mission échoir de manière grandissante à des professeurs principaux déjà surchargés?

 

4. Où l'obsession de l'amaigrissement du service public nous mène

 

Cette obsession du rabot, sous-jacente, a eu et aura prochainement d'autres traductions, toujours sous couvert de progrès annoncés et d'adaptations indispensables. La « revalorisation » de la filière professionnelle est bizarrement passée par une réduction de 4 à 3 ans de la formation nécessaire pour obtenir un « bac pro », ce qu'on peut difficilement assimiler à un progrès mais qui a permis d'économiser 25% de moyens en un seul tour de passe-passe ! Un traitement équivalent attend la filière STI, qui prépare les futurs techniciens de l'industrie. Est-ce le pessimisme mal assumé de l'Etat sur l'avenir de ce secteur de l'économie qui le conduit à en regrouper les différentes sous-filières, la volonté de produire des élèves polyvalents et mobiles ? Ou simplement l'envie de mettre les effectifs « au taquet », quitte à ce que les cours magistraux remplacent les séances en atelier face aux machines ?

 

Le doute n'est plus permis quand on constate qu'il n'y a plus le moindre euro et ni le moindre « titulaire remplaçant » pour suppléer des collègues en congé paternité ou 3 semaines d'arrêt maladie. Forts d'une nouvelle « autonomie » qui fait d'eux les arbitres finaux d'une pénurie décidée plus haut, des chefs d'établissements sont sur le point de suggérer à leurs équipes pédagogiques d'accepter une dégradation sans précédent de leur métier et de la mission dont elles ont la charge.

 

Les disciplines qu'un récent technocrate a qualifiées de « matières dictées » - les professeurs apprécieront ici la connaissance que le ministère a de leurs pratiques - pourraient être enseignées « en amphi » et à 80 élèves à la fois ! « Préparation au supérieur » répondrons certains, négligeant au passage qu'après le bac, les étudiants sont dans la voie qu'ils ont choisie et autrement plus concentrés, et que les cours y sont souvent appliqués dans une séance de TD séparée et en petits groupes. Autre énormité : pour disposer ponctuellement de groupes à effectif raisonnable, les professeurs de langues seraient amenés à autoriser l'absence des meilleurs élèves pour s'occuper des autres, ce qui certaines semaines, reviendrait à n'avoir les premiers qu'une seule heure. Une heure de langue, voilà une belle manière de fabriquer des bilingues...

 

Le CNED (centre national d'enseignement à distance) qui réduit la voilure pour être « rentable » voire « privatisable », l'INRP (institut national de la recherche pédagogique) qu'on supprime, les IUFM qu'on raye d'un trait et les stagiaires qu'on assomme de travail sans formation pédagogique, sont aussi de bien mauvais signes. 100000 professeurs ont été rayés du paysage national en moins d'une décennie, et des élus inconscients des formes et de l'intensité de leur travail réclament « 35 heures en établissement » en espérant en supprimer encore autant. Mais que sera alors le métier et le service rendu? La dégradation du système aboutit dès maintenant à un effondrement du nombre de candidats aux concours. Le gouvernement ne réagit pas, trop heureux d'avoir des postes non-pourvus à refiler à des vacataires sous-payés. Encore deux ou trois ans, le concours disparaitra, habilement relayé par la « masterisation » mise en place depuis 2009 : un examen aura remplacé un concours, le statut de fonctionnaire aura vécu et des CDD viendront s'y substituer. Mieux encore, le dispositif CLAIR s'apprête à créer pour des centaines d'établissements « sensibles » un statut dérogatoire. C'est vrai, en « ZEP », mieux valent des paires de gros muscles « sachant se faire respecter » qu'un enseignant savant!

 

Réduire les coûts, par tous les moyens : l'université y était ! Jusqu'à ce que récemment, Madame Pécresse se rende compte qu'une Licence à 200 heures de cours par semestre, c'était un peu juste pour créer la société de l'intelligence. Faudra-t-il attendre de toucher le fond pour réagir? Laisser se dissoudre un service public solidaire avant de visualiser ce qu'on a perdu? Ou discuter dès maintenant de ce qui cloche, de ce qui va, et arrêter la saignée?

 

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