Refuser que l'on poursuive ce chemin-là

Parce que les cercueils se remplissent, que le temps est aux applaudissements de 20 heures, parce que « nous sommes en guerre » et que cela nous anesthésie gentiment de l'entendre ainsi, les propos qui suivent paraîtront à certain(e)s hors-sujet. Viendra bien le temps d'analyser, de juger... Personnellement je vous dis que non, ce temps-là ne viendra pas, pas tout seul, pas de lui-même. En l'absence de réflexion et de réaction de notre part, dans l'instant, « ils » feront le pari de l'aveuglement, du miroir aux alouettes que représentent les promesses d'un changement – que dis-je, d'une inversion – de cap. Il compteront sur le soulagement, voire – le comble – sur une reconnaissance de notre part pour nous avoir protégés. Et pourtant...

 

Derrière la crise sanitaire de 2020 émerge ce qui lui survivra longtemps, une crise économique et sociale, et une dette colossale. Une ardoise à plusieurs centaines de milliers de chômeurs et à au moins 150 milliards. Remontons le fil. 150 milliards parce qu'on a mis l'économie nationale à l'arrêt, en France, ailleurs. Une économie mise à l'arrêt parce que pour se protéger du virus, nous devions non seulement fermer les écoles, stopper les rassemblements, veiller aux gestes barrières, mais carrément nous confiner. Nous confiner parce que sans cela, n'ayant aucune autre protection, nous aurions subi un pic épidémique que nos hôpitaux et nos personnels de santé n'auraient pu gérer... Mais pourquoi cette absence de masques, de gants, de gel hydroalcoolique ? Pourquoi ce système hospitalier menacé d'explosion avant même la pandémie ? Pour deux raisons qui illustrent deux faces d'une même donnée.

 

« Ils », les néo-libéraux de droite, d'un faux centre et d'une soi-disant gauche prétendument moderne, ont détricoté le service public dans tous les domaines, avec un acharnement particulier sur l'Hôpital, dont le nombre de sites, de lits s'est effondré, dont les moyens et les personnels ont été sacrifiés. Le meilleur système de santé du monde il y a 15-20 ans est à l'os. Avant le coronavirus, il y avait eu un an de grève et des démissions de chefs de service par centaines, une alerte incroyable à laquelle on a donné bien peu d'écho. Un SOS inédit survenu parce qu'à la cure d'amaigrissement des trois dernières décennies – mention spéciale mais pas unique à Villepin et Sarkozy – la Macronie avait pour solution d'accentuer le dosage du même remède. Le stock des protections évoquées plus haut ? Envolé. Déjà sous Hollande nous ne passions plus commande, ce à quoi les suivants n'ont rien changé.

Derrière ces décisions figure l'obsession d'abaisser les coûts publics, pour ensuite abaisser l'impôt, pour enfin abaisser le coût du travail et la taxation des « talents » les plus « agiles », car le travail, les talents et surtout les cupides les plus agiles de ce monde ont la liberté de fuir les lieux de développement et de conquêtes sociales pour fructifier là où les salaires et les droits sont misères, dans une compétition déloyale, mortifère et néanmoins jamais achevée.

Derrière ces décisions se dresse une vision du monde où les meilleurs – pardon, les « premiers de cordée » partent devant, contournent les avancées et les droits de « ceux qui ne sont rien », vus comme des obstacles, et les font s'effriter à leur profit.

 

Quand on n'est pas capables, même sans stock, de produire vite et bien des millions de masques, du gel hydroalcoolique, des gants, parce que nous n'avons pas l'appareil de production adapté, c'est parce que le même fantasme de l'efficience absolue du marché et de la « division internationale du travail » ont presque fait disparaître notre industrie textile nationale. Et si demain il y a des pénuries alimentaires dans le monde, ce sera aussi parce que nous sommes dépendants de transports inouïs et parce que la même idéologie a conduit à spécialiser les terres agricoles du globe incluses dans un gigantesque et unique marché mondial.

 

Mondialisation, compétition, rentabilité... Des dogmes pour des gens confondant « mieux » et « plus », se sentant supérieurs aux autres et voulant se donner plus de facilité pour les exploiter, s'en détacher, ou les ignorer. Y a-t-il encore, en ce jour, des gens sérieux pour ne pas percevoir que nos réponses à la menace virale ont été dictées par nos faiblesses, et que ces faiblesses sont la conséquence directe du néo-libéralisme mondialisé ? Si vous en êtes, diable, réveillez-vous !

 

Regardons maintenant ce qui s'avance devant nous, sachant que derrière les paroles et les prises de conscience totalement feintes, ce sont toujours les mêmes qui nous dirigent. Eux que tout ce qui précède devrait avoir fini de décrédibiliser, qui devraient avoir honte de s'adresser à nous tant ils nous ont fragilisés, et qui devraient renoncer à toutes fonctions tant ils les déshonorent au quotidien, quel sort nous réservent-ils pour l'après ?

 

La dette explose, le chômage et la pauvreté vont suivre, le système économique montre ses dysfonctionnements, et que va-t-il se passer ? Trois fois rien. Nos chefs ne remettrons nullement en cause ni la légitimité de cette dette ni le système. Eux et leurs porte-flingues nous conditionnent déjà : pour remonter la pente, il faudra renoncer à nos congés, travailler plus chaque semaine, « temporairement » mais si possible sans que les textes de lois n'indique de limite temporelle. Il faudra « faire des efforts » mais « pas à travers l'impôt », ce qui sous-entend que les mêmes remèdes qu'avant vont encore s'appliquer et évidemment accentuer le mal. Surtout pas de hausse des prélèvements sur les très gros revenus et patrimoines, surtout pas de ponction des plus-values, dividendes et grosses successions – fruits d'aucun effort personnel réel – à hauteur au moins des revenus du travail, surtout pas de taxation des transactions financières, de chasse aux exilés fiscaux, surtout pas de « juste-échange » avec tarifs douaniers proportionnels à l'écart entre nos normes et celle de ceux à qui on importe. Surtout pas. C'est tellement mieux de faire des économies sur l'école, la justice, le logement, la culture, les solidarités, les infrastructures, demain sur les retraites et l'assurance-chômage, après-demain sur l'assurance-maladie.

 

Après la douche froide sur le plan social et fiscal, nous auront droit au renflouement sans limite et sans condition d'entreprises polluantes, à la relance « quoi qu'il en coûte » de « notre » nucléaire (avec l'uranium du pauvrissime Niger) alors que ces sommes ont été refusées, pour des bienfaits et des emplois tellement plus nombreux, à d'urgents investissements en matière écologique, notamment d'isolation des bâtiments et de transports collectifs. Sur le plan du climat, de l'agriculture et de sa triste chimie, sur le plan énergétique, de la destruction des milieux naturels source de biodiversité et réservoirs de pathogènes à ne pas libérer, le discours entre les actes et les palabres deviendra insupportable... à qui dispose d'un peu de connaissances et de capacités de décryptage.

 

Enfin, au cas où nous aurions le désir de nous rebeller contre ces injustices à répétition, contre le maintien et même le renforcement des règles et des politiques pourries qui nous ont menés là, nous sommes à la merci d'une révolution technologique de plus en plus détournée vers la surveillance généralisée, adossée à des législations de plus en plus déséquilibrées dans lesquelles nos libertés s'évanouissent et la répression grandit, le tout porté dans l'opinion par des grands médias aux mains des forces d'argent et sous le faux-nez de la sécurité. Pas de masques, de gants, de gel, mais des drones à hauts-parleurs qui demain un jour seront armés, la reconnaissance faciale et vocale, la coopération zélée des réseaux sociaux et des opérateurs de télécommunications.

 

La menace que constitue le CoVid-19, le confinement lui-même, la gestion chaotique et les discours contradictoires de l'exécutif et de la majorité sont déjà des épreuves. Mais ces perspectives-là, aussi négatives que réalistes, me sont elles, insupportables. J'espère qu'elles le seront à suffisamment de monde pour qu'on en change, et sans troquer un enfermement pour un autre.

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