Le progrès détourné ?
L'histoire des progrès techniques et scientifiques, notamment depuis la révolution industrielle, est peuplée de découvertes aux vertus émancipatrices incontestables, qui au final ont été partiellement mais de manière décisive, détournées de leurs possibilités positives par le capitalisme. Les machines économisant théoriquement les travaux humains les plus pénibles, répétitifs ou fastidieux ont permis la poursuite du progrès mais aussi économisé des hommes tout court et peut-être provoqué, ces dernières décennies, plus de chômage qu'ouvert de nouvelles opportunités d'emploi. La « destruction créatrice » chère aux libéraux existe, mais devient probablement déséquilibrée. Science et technique n'y sont pour rien, tout est une question de valeurs et d'organisation des sociétés humaines, qui ne savent actuellement pas intégrer leurs progrès en pensant au long terme ou en les mettant au service du plus grand nombre.
La révolution informatique et numérique, qui a pénétré notre économie depuis 30 ans et nos modes de vie depuis 20, est du même acabit mais « en grand », et de manière plus indirecte aussi.
Porteuse de gigantesques possibilités, elle nous a pour l'instant considérablement facilité la vie, a extraordinairement développé nos capacités de création, de traitement, de stockage, de recherche et d'exploitation des données, notre potentiel de rencontre et de communication, dopé et accéléré aussi notre accès à l'information et à la culture, au tourisme virtuel, au covoiturage, et même aux mobilisations citoyennes. Depuis l'avènement d'internet et du multimédia, des emplois disparaissent – et pourraient disparaître massivement à l'avenir – dans le commerce, la banque et des services publics mais jusqu'à présent, cette révolution a également engendré et entretenu une vaste industrie et des services nouveaux très variés, même si leur localisation est différente des métiers qu'ils remplacent.
Outre les possibles dégâts sur la santé provoqués par les ondes de téléphonie mobile et les ondes wi-fi, le principal effet négatif de cette révolution tient à la dématérialisation de l'argent et la mise en réseau des établissements financiers et des places boursières. Couplée à la vague néo-libérale dérégulatrice, cette nouvelle donne technique a transformé l'économie mondiale en une partie de casino permanente, entre poker menteur fiscal et spéculation effrénée, avec pour conséquences un transfert de richesses colossal des travailleurs et des Etats vers les actionnaires. Ce n'est pas rien.
4 sociétés aux capacités énormes
Depuis une poignée d'années (2007-2009), notre société voit émerger d'autres symptômes et se dessiner d'autres tendances, tout aussi inquiétantes. Passons – même si ce n'est pas à minorer – sur la critique actuelle du logiciel PowerPoint, accusé d'être un instrument managérial abrutissant, simplificateur, résumant l'échange dans l'entreprise à des slogans et des injonctions. Plus nettes et de plus en plus fréquentes sont les constatations suivantes :
l'addiction aux écrans dont souffrent certains ;
la dé-socialisation que provoquent curieusement ces outils relationnels ;
la perte de capacité des jeunes générations à fixer l'attention, mémoriser et réfléchir à force de spectacles passifs et de zapping compulsif.
Mais pour l'essentiel, il ne s'agit peut-être que d'un temps d'adaptation avant qu'une éducation à l'usage de ces nouveaux appareils et services ne vienne y mettre un peu de dosage et d'équilibre...
Le danger majeur est ailleurs, naissant lui aussi, mais se développant à une vitesse vertigineuse et avançant masqué, même s'il n'y a pas de théorie du complot là-dessous – ou pas encore. Pour saisir la menace, partons des 4 enseignes les plus connues du monde de l'informatique et de la communication : du plus « matériel » au plus « virtuel », Apple, Microsoft, Google et Facebook.
Facebook sait tout de nous et ce « nous » recouvre de plus en plus de monde (actuellement 520 millions d'individus), et le « tout » est fréquemment de l'ordre de l'intime. Microsoft maîtrise les interfaces de travail, d'utilisation de l'e-mail et du web les plus répandues, et depuis deux ans piste clairement notre navigation sur le web, initialement et officiellement pour nous en faciliter la consultation ultérieure. Google connaît l'espace planétaire par coeur, se souvient de chacune de nos requêtes et sait trouver en un rien de temps l'information dont on a besoin. Quant à Apple, moins incontournable mais qui bat la mesure en ayant un train d'avance sur la manière dont l'homo numericus peut conjuguer communication et nomadisme, la triple triangulation de ses I-Phone (GPS, réseau GSM-3G et wi-fi) et le développement de ses applications de réalité augmentée et géolocalisation ont le pouvoir de vous guider vers les lieux et les services souhaités.
Vers l'informatique invasive
Jusque là, rien de dérangeant ? Que du bonheur ? Pas certain. Un nombre croissant d'internautes regrette déjà amèrement d'avoir mis sa vie et identifié sa tribu sur Facebook en croyant limiter ces échanges à de vrais copains, les recruteurs étant en fait les utilisateurs les plus réguliers de ce réseau social pionnier. Plus embêtant et significatif, le profilage rendu possible par ces mêmes réseaux et la traçabilité de nos ordinateurs sur la toile a débouché depuis deux ans sur la multiplication des publicités ciblées selon votre lieu d'habitation, vos goûts et vos besoins du moment, un véritable harcèlement commercial. Et l'évolution à venir est encore plus « invasive ».
Parce que l'information que ces 4 entreprises détiennent n'a d'intérêt que si elle se vend (alors même que vous ne les y avez pas expressément autorisées quand il 'agit de vous), vos outils de communication sont appelés dans un très bref avenir à vous transformer en consommateur 24h/24 et 7j/7, à vous résumer à cela. La possibilité de localiser votre smartphone, de vous suivre à la trace et de croiser votre position ou votre déplacement avec les informations cartographiques les plus pointues, vont toutes ensemble aboutir à l'envoi de spams publicitaires ultra-opportunistes, sur les promotions offertes par le magasin à 50 mètres duquel vous vous trouvez et dans la direction duquel vous marchez : « Oh, il y a 15% sur les jeux vidéo à la Fnac... Oh, mais voici la Fnac, comme c'est marrant ! ». Très drôle en effet. Mais si demain ces entreprises, fortes de cette possibilité de vous suivre à la trace, répondent à d'autres demandes, moins commerciales et plus liberticides, que feront-elles ? La diligence avec laquelle, contre la loi, elles ont récemment fournies des factures détaillées de téléphone pour aider l'Etat à trouver les sources du journal Le Monde dans l'affaire Woerth-Bettencourt laisse augurer de dangereux lendemains !
Revenons maintenant sur Facebook. En ce moment même, la géniale création de Zuckerberg s'hybride aux services de géolocalisation. Comme d'habitude, en façade, c'est en votre faveur : si vous passez à proximité d'un de vos « amis Facebook » sans le savoir où si vous souhaitez retrouver quelqu'un et qu'il y a méprise sur l'endroit, vous pourrez vous rejoindre facilement. Moins gai, si votre mobile indique que vous n'êtes pas chez vous, vous devenez aisément cambriolable. Et demain, un faux message Facebook pour un fausse rencontre géante à tous ceux qui auront le même profil du point de vue politique ou religieux, et la rafle est grandement facilitée. Oooh, mais c'est de la paranoïa, une incapacité à voir le progrès pour ce qu'il est, à coller à son époque, non ?! Non, juste un peu d'imagination mal placée pour prévoir ce qui pourrait arriver si un jour où ses 4 grandes sociétés avaient la morale de travers ou les coudées moins franches.
A partir du moment où nous sommes de plus en plus nombreux à embarquer sur nous un objet qui nous localise à chaque seconde, et à laisser consciemment ou non sur la toile des informations collectées par des intérêts privés, il existe une possibilité grandissante de dérive dans leur utilisation. Nous devenons plus libres, pensons-nous, en emportant avec nous et partout l'accès aux autres et au monde, mais le potentiel de surveillance et de manipulation devient parallèlement extrême. Il faut en avoir conscience pour inventer, d'une manière ou d'une autre, un contrôle citoyen de ces outils.
Ces 4 géants évoqués dans le titre de l'article ne peuvent pas être source de confiance, ne serait-ce que par leur stratégie propre.
Tout d'abord, ces sociétés ont cherché – comme bien d'autres auparavant, reconnaissons-le – à nous rendre dépendantes d'une manière de communiquer, après nous avoir assommé de marketing, direct ou indirect. Elles ont parfois contribué à nous détourner des usages émancipateurs des technologies numériques pour nous fournir comme modèle des usages superficiels, artificiels ou nombrilistes, dont le point commun est de pouvoir être ensuite exploité commercialement et à note insu. Faire acquérir un réflexe, puis s'en servir à nos dépens ! Elle ne nous veulent donc pas que du bien.
Ensuite, ces 4 géants sont nés sur des créneaux légèrement différents (matériel, logiciel, recherche et cartographie, réseau social) mais ils cherchent tous, depuis l'origine (Google) ou depuis peu (Facebook) à se diversifier sur ce qui a fait le succès de l'autre. En réalité chacun donne accès à ce que l'autre a inventé, mais s'empresse de trouver un substitut maison. Temporairement, ces entreprises « convergent », mais à terme toutes ont pour objectif de proposer la chaîne complète. Le plus complet sera en effet le plus fort, capable d'écraser les autres par la densité, la diversité et la facilité d'accès à l'information. Mais si le but recherché était aussi de « tout savoir sur tout le monde »?
Tout savoir ?
Ils connaissent et peuvent potentiellement croiser votre état-civil, votre localisation instantanée (donc la somme et l'agenda de vos déplacements), l'adresse de votre résidence, vos goûts, vos centres d'intérêt, vos sensibilités, vos liens familiaux ou amicaux, votre numéro de téléphone et votre e-mail. Avec un peu de malhonnêteté, ils peuvent garder le secret de votre carte bleue, et avec un peu de technique ou la complicité des banques, ils pourraient en pister l'usage, scruter votre compte en banque et définir votre aptitude à consommer. Les Etats, pour prévenir le terrorisme, le surendettement, la fraude fiscale et sociale, seront un jour tentés d'acheter les services que cette accumulation de données rend imaginables. Ils pourraient le faire pour d'autres raisons : la veille de l'opinion, la manipulation ou la domestication de la presse, la traque des opposants...
Et les nouveaux usages que ces géants privés s'apprêtent à proposer annoncent d'autres risques. En voici un exemple. Microsoft vient de dévoiler qu'elle allait développer le « cloud computing », une méthode qui consiste à déporter et éclater sur des serveurs distants les logiciels, les données et le travail des ordinateurs des individus et des entreprises. Ce procédé permet à ces derniers de ne pas avoir à gérer de problèmes de logiciel, de configuration, de mise à jour, et de faire évoluer les services à la demande. Déjà mis en oeuvre par d'autres, il risque de se mondialiser à grande vitesse si le plus grand pourvoyeur de logiciels familiaux décide de convertir son offre en logiciels en ligne et dispositifs de stockage illimité des données, officiellement hyper-sécurisé. Concernant le stockage, les fournisseurs d'accès Internet proposent déjà leurs services.
Nous avons pourtant des disques durs externes, l'achat de logiciels ou leur présence d'origine sur le PC ne sont pas des handicaps. A l'inverse, le fait que tout travail se fasse en ligne pour davantage de monde posera sûrement un problème de largeur de bande passante, le réseau sera saturé. A quoi servira donc réellement le cloud computing ? S'il s'agissait d'avoir désormais accès non seulement à notre profil et nos mouvements (physiques ou de navigation sur le web), mais aussi – sans que personne ne pense cela possible – au contenu de nos ordinateurs, à notre « mémoire », à notre travail en direct ? Et si le projet final du cloud computing était, pour les entreprises capables de déployer le maximum de savoir-faire ou d'attirer à elles le maximum de données, de profiter discrètement d'un contenu intellectuel gigantesque ? Celui-ci serait-il trop vaste, trop inégal pour être utilisé, ou au contraire serait-il détectable, classable et exploitable grâce aux mêmes techniques de tri pertinent que celles employées par le meilleur moteur de recherche du monde ? Rappelons-nous que Google a déjà numérisé des ouvrages sans en avoir le droit...
Continuons la paranoïa deux minutes. La synthèse vocale va accomplir d'ici peu de tels progrès que la transcription instantanée de la voix en écriture deviendra très fiable, son stockage aussi. Aucune conversation n'aura plus de secret pour les firmes disposant des plus gros serveurs ou du plus grand nombre d'appareils de leur marque, ou du plus grand nombre de fiches d'identité... toujours les 4 mêmes. Après-demain, dans 20 ans, dans 30 ans, le croisement des biotechnologies, de l'assurance et des télécommunications fera que, « pour notre bien » évidemment, nous seront informés de l'intérieur de notre corps sur notre propre santé, en direct. Nous saurons tout sur notre carcasse « auto-surveillée ». Nous saurons, les 4 géants de l'information personnalisée sauront, et leurs clients sauront. Ceux qui auront de quoi payer ces puissantes sociétés informatiques sauront tout sur tout le monde, mais elles quatre en sauront toujours plus que tous les autres. Nous serons à leur botte. Les Etats démocratiques seront leurs clients, dépendants, subordonnés.
Voilà pour cette réflexion on ne peut plus pessimiste. Ce n'est pas une méfiance vis-à-vis des évolutions techniques probables. Mais leur puissance de feu sera colossale. L'équivalent informationnel de l'atome sur le plan énergétique. Ce texte est donc une tentative pour imaginer les dérives qu'elles permettront si nous – collectivement, mondialement – n'y réfléchissons pas vite. Les maîtres de l'accès à l'information sont potentiellement nos maîtres.
Fabrice MAUCCI