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Billet de blog 3 juil. 2009

Dernière question

La veille de mon départ, Eugène me pose une question qui m'a souvent été posée au cours de mon séjour (il est debout et sert : soupe au lait de coco, salade de chou, riz à l'ananas, beignets de crabes) :- Quel est ton endroit préféré en Chine ?

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La veille de mon départ, Eugène me pose une question qui m'a souvent été posée au cours de mon séjour (il est debout et sert : soupe au lait de coco, salade de chou, riz à l'ananas, beignets de crabes) :

- Quel est ton endroit préféré en Chine ?

Comme j'hésite, il donne un peu de jeu :

- Ton impression la plus forte, alors ?

La question m'inspire un peu plus :

- En fait, ce serait un moment, le même à chaque fois, mais avec des variantes... Chaque fois que j'ai surpris quelqu'un en train de "se la péter" en Chine... (Je pense alors à la petite chatte de Brigitte Fontaine et d'Areski Belkacem baptisée Slapète ; et consécutivement, à ces moments où on "slapète" quand ce qui se présente est trop bon, et qu'on en ronronne de plaisir...).

- C'est-à-dire ?

- Une enfant qui sourit à l'arrière d'un vélo... Une vieille qui danse avec des éventails dans le parc du Temple du Ciel... Un couple qui joue du pied avec un volant à un coin de rue... Un homme qui donne du lest à son cerf-volant... Un liftier qui chante à tue-tête et faux devant l'hôtel où il travaille... Un vieux dans un fauteuil roulant qui joue au diabolo... Une minette sur talons hauts rutilante de strass qui va rejoindre un garçon... Un jeune type sur sa vespa qui écoute de la musique à fond... Des tas de moments comme ceux-là ; et moi à l'écart qui les observe, un sourire de ravissement aux lèvres...

Mais à la vérité, il est aussi d'autres moments, répétés et modulés là encore, mais d'une qualité toute différente, et qui forment comme l'envers de ces instantanés de bonheur, dont je n'ai rien dit ou presque dans ce blog (j'y ai juste fait allusion dans le billet que j'ai consacré à un essayiste ; ils informeront sans doute une série d'articles à paraître sur les écrivains chinois). De ces moments, je ne dis rien non plus à Eugène ; puis-je en dire quelque chose, maintenant que je suis sorti de ma "réserve", maintenant qu'a pris fin mon effort pour comprendre sans juger un pays qui m'était tout à fait étranger ? Peut-être puis-je en transmettre quelque chose en rapportant - par exemple - ce que j'ai éprouvé à la galerie Tang, le matin de mon départ...

Après avoir dépassé le bureau d'accueil, on pénètre dans un espace étroit et haut de plafond, ménagé pour les besoins de l'installation en cours : deux parois de métal ont été levées en équerre du sol à la charpente, dégageant un corridor où le public évolue ; chacune est percée par de larges hublots qui ouvrent sur une scène commune dont on ne devine rien tant qu'on n'y a pas collé le nez. Jusque-là, on perçoit des bruits sourds, saccadés, violents, qui émanent de l'autre côté de la cloison ; ensuite, on est saisi, mille suppositions prennent à la gorge, car dans l'instant où l'on s'approche, on voit, on comprend, on perd l'équilibre.

Un tuyau gigantesque, - formé semble-t-il d'une succession de pompes à essence ou plus exactement de pompes à eau, et maintenu en l'air par un cable qui pend du plafond -, projette de l'eau sous pression, furieusement, dans toutes les directions, avec violence, sans discernement. Les gerbes frappent la tôle, s'abattent contre les hublots, crachent sur le sol, éclatent dans le vide ; le tapage est assourdissant, sans répit. C'est une image de cauchemar, c'est comme si on était frappé de coups, comme si on se noyait, comme si on avait rendez-vous avec la mort. Au bout d'un certain temps, la pression s'épuise, le tuyau s'alourdit, se détend puis ploie vers le sol : l'eau continue de s'écouler, mais en cadence, avec régularité, comme un jet d'eau qu'on projette sur la voie publique, pour laver à grandes eaux, après le marché, après le feu d'artifices, ou plus exactement après une émeute. L'exposition s'intitule "Freedom" - le titre apparaît sur l'affiche imprimé à l'envers : comme lu dans un miroir - ; c'est l'oeuvre d'un couple d'artistes : Sun Yuan et Peng Yu ; elle est programmée dans une période hautement symbolique, du 23 mai au 13 juillet ; elle encadre le 20ème anniversaire du 4 juin 1989, dont nul n'est autorisé à agiter le spectre en Chine. Est-ce que je me trompe ou cette oeuvre donne à voir ce dont on n'a toujours pas le droit de parler, vingt après ?

Lorsqu'on séjourne à Pékin ou à Shanghai, comme je l'ai fait, on se surprend à oublier parfois qu'on se trouve au sein d'une "super-puissance communiste" en devenir, comme si l'on était dans l'un des prés carrés "normaux" de la mondialisation... Et ce, d'autant plus que le pays est résolument engagé dans un processus d'ouverture à l'international : organisation des Jeux Olympiques à Pékin en 2008, accueil de l'Exposition Universelle à Shanghai en 2010, et dans le domaine qui m'intéresse en priorité, l'édition et le débat d'idées, la participation de la Chine à la prochaine édition de la Foire de Francfort comme invitée d'honneur (octobre 2009). Chacune de ces étapes est un défi à relever pour le pouvoir à Pékin car le risque est grand de voir éclater en pleine lumière les forces d'opposition et de contradiction qui traversent la société chinoise contemporaine, à la faveur de trente années d'ouverture économique et de l'essor des nouvelles technologies d'information et de communication qui ont autonomisé et libéré la parole.

Au cours de ces deux mois, j'ai été le confident ou le témoin, ou le contemporain, d'une multitude de faits avérés, qui nuancent la représentation qu'on se fait d'une société qu'on connaît mal mais pour laquelle on éprouve une sympathie immédiate : les abonnés étrangers qui ont découvert le matin du 4 juin 2009 que les articles consacrés à l'évocation de la répression de Tiananmen avaient été découpés par des mains anonymes ; un artiste et essayiste chinois - qui enseignait dans une université américaine et avait fini par accepter une proposition similaire en Chine - a été salarié pendant quatre ans à Pékin sans jamais interagir avec un seul étudiant... avant de donner sa démission ; un romancier de talent, vulnérable mais entêté, qui a été interdit de publication pendant deux ans et qui ne fera pas partie de la délégation officielle à Francfort, et s'en trouve mortifié ; une bonne romancière et présidente d'une association d'écrivains qui, perdant son flegme, s'emporte parce qu'on s'étonne qu'elle n'ait rien à dire sur la composition de la délégation de Francfort, les signataires de la Charte 08 ou l'existence d'une antenne de Pen International en Chine (dont le bureau newyorkais a longtemps été présidé par Salman Rushdie) et qui s'écrie : "Arrêtez de me parler de politique ! Parlons plutôt de littérature !" (pour ma part, je n'ai jamais pensé que l'un excluait l'autre...) ; l'agent littéraire d'un auteur à succès qui a pris sur lui de supprimer le billet "trop critique" que son auteur avait publié sur son blog après l'incendie de la tour de la chaîne de télé publique CCTV à Pékin (et qui avait généré une vague d'emails contestataires de la part de ses lecteurs) ; ou encore, l'arrestation récente de Liu Xiaobo ; etc, etc.

Passer du temps en Chine, lire les auteurs chinois, rencontrer les professionnels du livre de ce pays, c'est mesurer le chemin parcouru mais aussi celui qu'il reste à parcourir. Au mois d'octobre, les écrivains et les éditeurs chinois rencontreront à Francfort leurs homologues du monde entier : quel nouvel équilibre en résultera pour le livre, la parole et les idées en Chine ?

- Fin -

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