Chien de papier

Au début, on ne les remarque pas : leurs engins ponctuent toutefois le ciel d'une direction à l'autre ; mais eux, cloués au sol, on peut ne pas les voir. Pourtant, ils sont bien là : debout, la tête levée, un gros moulinet calé sur le ventre.

Au début, on ne les remarque pas : leurs engins ponctuent toutefois le ciel d'une direction à l'autre ; mais eux, cloués au sol, on peut ne pas les voir. Pourtant, ils sont bien là : debout, la tête levée, un gros moulinet calé sur le ventre. Quand on connait leurs habitudes, on sait qu'on en croisera certains le long des périphériques, dans la lumière du couchant. Car ils recherchent des pistes d'envol vastes et ouvertes, sans nulle limite, sans nulle contrainte ; des mini-zones de périphérie urbaine, un peu à l'écart, un peu désolées. Plus que tout, ils aiment le grand ciel ouvert ; et ils savent où le trouver, dans la moindre brèche, près d'un échangeur, le long d'un chantier, au bord d'un canal. Une fois qu'on leur a prêté attention, on ne voit plus qu'eux.

 

Ce soir-là, j'avise de loin la silhouette d'un petit homme, à Deshengmen Qiao. Il se tient sur le pont reliant l'ancienne porte impériale, massive et imposante, à un petit square moderne, où des gens âgés qui ont fini de dîner promènent leur chien, esquissent des mouvements de Chi Qong, manient un diabolo. Son profil est bien droit, son visage n'exprime rien ; de temps à autre, il donne de la longueur, il dévide un peu de cable vert. Relié au ciel, cet homme est au milieu d'un carrefour à cinq branches, au-dessus d'une rivière, en contrebas de plusieurs bretelles d'autoroutes.

 

Je demande si son cerf-volant est content :

- Je l'ai choisi pour ça : une bonne tête de cabot, avec des yeux ronds comme des billes, un beau sourire, la langue qui pend. Vous le voyez en toile jaune et rose ?

- Est-ce un bon spot ?

- Oui, pas d'immeuble pour faire barrage, et le vent qui s'engouffre là-dedans...

 

L'homme est là depuis une heure, après une journée de travail ; l'art du cerf-volant soigne ses vertèbres : il redresse la tête le soir après l'avoir tenue penchée le jour au-dessus d'un clavier. Tout en s'adressant à l'ami qui traduit notre échange, il fait le geste de tendre le cou, comme un nageur de brasse papillon.

 

Et lui, est-il content ?

- Quand je rentre chez moi, je suis content. C'est une chose de faire s'envoler un cerf-volant ; c'en est une autre de le garder stable le plus haut et le plus longtemps possible ! J'ai déroulé six-cents mètres de cable et il m'en reste deux-cents...

 

Quand il parle, il fait des gestes : la main qui se referme pour évoquer la résistance au vent, les épaules qui tanguent de gauche à droite pour simuler un point de technique, son regard qui plonge dans le mien pour me communiquer son plaisir.

 

Je demande si ça soigne autre chose que les vertèbres :

- Les vieux, les retraités, à 60 ans, reviennent au cerf-volant, parce qu'ils n'ont rien d'autre à faire. Ils sont déprimés. Alors, ils en achètent un beau, ils le font monter et puis ils sectionnent le cable, pour le laisser filer.

 

A-t-il a déjà fait ça ?

- Non, je travaille, j'ai 53 ans. Pour moi, c'est le plus agréable des passe-temps ; je pratique depuis l'enfance, mon père pratiquait. Avant, du temps où ils étaient en papier et plus petits, et qu'ils ne montaient pas au-delà de 60 mètres, je les fabriquais moi-même. Aujourd'hui, on les fait en textile et en plastique, ils résistent au vent et grimpent à près de mille mètres. Les jeunes manient des bêtes énormes avec deux cables, mais c'est plus du sport qu'un délassement...

 

Un curieux veut s'immiscer dans notre conversation : il se glisse entre la rembarde et notre vélo électrique, il rentre la tête dans le cou pour passer sous le cable. A l'entrée du pont, un autre homme guide un cerf-volant, en compagnie de sa femme.

 

Quelques jours plus tôt, je me suis arrêté chez Zhao Yuan Ge, la maison du cerf-volant. Un bestiaire fabuleux pend aux murs de l'échoppe minuscule : tout ce qui vole, ou qui ne devrait pas voler, ou encore qu'on n'a jamais vu voler, bêtes de papier ou monstres en plastique, est à acheter de 45 à 150 yuens. Les faces grimacent, les couleurs éclatent : je repère un dragon cajoleur, un aigle menaçant, un poisson débonnaire.

 

Je demande si les joueurs de cerf-volant sympathisent :

- C'est une bonne manière de se faire des amis. Il y a de grands rassemblements à Beijing plusieurs fois par an ; il y a aussi une fête annuelle à Weifon dans la province de Shandong, début mai. Rien que du bonheur...

 

Soudain, le vent redouble, le chien s'alourdit, redescend vers la ligne d'horizon, piquant du nez vers notre gauche. L'homme aussitôt s'éloigne pour gagner de la longueur et rembobiner. Mon ami interprète se glace puis cède à la panique : une catastrophe va avoir lieu par notre faute. L'autre homme a déjà ramené à lui son cerf-volant dont il est en train de changer la queue, lui subsituant un modèle plus court.

 

L'inconnu entre alors en scène :

- Avant l'apparition des moulinets, on se coupait le doigt, on s'entaillait le cou ! C'est un art dangereux que les femmes ne devraient pas pratiquer... Elles savent lancer un cerf-volant mais n'ont pas assez de force pour le faire revenir. Que voulez-vous !

 

Mon ami ne traduit plus, il respire à peine. Le petit chien renâcle à regagner le sol, son maître bataille pour lui faire entendre raison. Les bourrasques agitent les arbres et le cable menace de rompre. Tous les trois, nous levons le nez et gardons le silence ; nous respectons l'isolement du joueur de cerf-volant.

 

Le calme revenu, le petit homme démonte son jouet : il enroule la toile autour des baguettes de fixation amovibles, il fixe la roue du moulinet. Le soleil a disparu, nous baignons dans la douceur de l'après-couchant, seules les hirondelles amorcent encore de courtes voltiges. Tout en s'activant, il précise que le petit chien lui a coûté 25 yuens ; et le cable, plus gros, plus solide, 60 yuens.

 

Ses yeux brillent dans la clarté du soir :

- La nuit, le long du cable, on peut faire courir de fines guirlandes électriques. Comme sur la Tour Eiffel que j'ai vue de mes propres yeux !

 

 

 

 

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