La scène littéraire (1)

De prime abord, il n'a pas l'air commode. Une part sombre et dense, avec du râpeux. Je le vois arriver, il a garé son vélo électrique, il pousse la porte de la petite maison de thé Fu, où je l'attends près du lac Hou Hai, près de Nan Luo Gu Xiang, la rue piétonne. En l'observant qui approche, la jambe droite raide, je me rappelle qu'il est venu à Beijing pour traiter entre autres choses une mauvaise tendinite, par un praticien chinois de médecine traditionnelle. Il porte une chemise à carreaux sur un jean, une vieille paire de Rock Port, dont il a sans doute pris l'habitude en Californie. Il a la barbe mécontente, le cheveux râleur, et dans le regard la tentation du repli qui met en garde l'autre. Si je ne le connaissais pas, je me ferais avoir ; je raterais la finesse d'un homme qui a bourlingué.

De prime abord, il n'a pas l'air commode. Une part sombre et dense, avec du râpeux. Je le vois arriver, il a garé son vélo électrique, il pousse la porte de la petite maison de thé Fu, où je l'attends près du lac Hou Hai, près de Nan Luo Gu Xiang, la rue piétonne. En l'observant qui approche, la jambe droite raide, je me rappelle qu'il est venu à Beijing pour traiter entre autres choses une mauvaise tendinite, par un praticien chinois de médecine traditionnelle. Il porte une chemise à carreaux sur un jean, une vieille paire de Rock Port, dont il a sans doute pris l'habitude en Californie. Il a la barbe mécontente, le cheveux râleur, et dans le regard la tentation du repli qui met en garde l'autre. Si je ne le connaissais pas, je me ferais avoir ; je raterais la finesse d'un homme qui a bourlingué.

Pour me rendre à ce rendez-vous, j'ai pris un taxi depuis les quartiers ouest de la ville. Ce matin-là, un étudiant m'a fait faire le tour d'un campus chinois. J'étais curieux de voir à quoi ressemblerait une université dans ce pays, moi qui en ai pratiqué pas mal en France et aux Etats-Unis. Autant que je puisse en juger, les infrastructures chinoises soutiennent la comparaison avec les facs américaines. En chemin, mon guide avait tenu à me montrer le quartier populaire qui entoure la Beijing Foreign Studies University, pour que je mesure également le contraste qui oppose l'aisance à la misère dans ce pays. Coincée entre un mur du campus et la façade arrière d'un immeuble de standing, une venelle s'étire sur une trentaine de mètres, le long de laquelle est disposé un assemblage de cubes à vivre, avec portes et presque sans fenêtres. Là, vivent dans la difficulté mais dignement une fraction de population, venue des campagnes et en cours d'intégration urbaine. Ces marchands à la sauvette, pour la plupart, vendent au loin le jour des fruits sur un carré de toile ou les planches d'une cariole, puis rallient le soir le toît sommaire qu'on leur loue 800 Yuens par mois. La pauvreté est globale : à New York ou à Paris, elle jette dans la rue et condamne à l'isolement ; à Beijing, j'ai l'impression qu'elle brinquebale des familles qui se réorganisent en cellules dans l'attente de jours meilleurs. De ces images saisies en passant, je sais que mon rendez-vous à venir va me dire quelque chose : il écrit sur les travailleurs-migrants.

 

Le verre à thé est haut et transparent. Une épaisse couche de feuilles vertes flotte dans le tiers supérieur qui va se déposer. Entretemps, la serveuse aura rallongé maintes fois nos verres à moitié vides, et nous, dévidé le fil de la conversation. A la fin, Stéphane aura retrouvé le sourire ; pour un peu, il poserait à son tour des questions. Aujourd'hui, il est à Beijing parce que sa fille y étudie ; hier, il était à Paris parce que sa fille y était au lycée. Avant ça, il y avait eu le temps des études reprises sur le tard à Harvard, et avant ça encore, le temps du business dans les accessoires de mode entre le Sentier et Shanghai. Il résume :

- C'est en France que je me suis senti le plus étranger, dès l'enfance. Après, je me suis toujours tenu à la frontière des choses, à la marge. Je n'ai jamais pu faire miens les signes d'appartenance à un groupe. Dans le business, j'étais un intello ; et à la fac, un mec qui fait du fric... Je ne me suis jamais senti chez moi qu'en Chine.

Etranger parmi les siens, il a trouvé sa place au loin, au coeur d'une société qui a conceptualisé le lieu auquel assigner l'étranger. D'un système xénophobe, il a fait un refuge.

 

Je juge plus habile de lui annoncer la couleur car je sens qu'il pourrait encore se cabrer. J'explique que j'aimerais repartir de Chine avec une meilleure connaissance des romanciers chinois ; dans l'espoir que la traversée de leurs oeuvres éclairerait ma perception des réalités de ce pays.

Stéphane est entré dans l'âge mûr et n'a publié que deux livres. Mais son roman, comme le recueil de nouvelles qui a suivi, est situé en Chine. Je lui demande de choisir : préfère-t-il commencer par parler de ses livres, et de l'imaginaire chinois qu'il porte en lui ; ou préfère-t-il m'aider à me repérer dans la masse de ce qui est publié aujourd'hui en Chine ?

S'il avait vraiment le choix, il préfèrerait en rester là, avant même d'avoir commencé : non pas pour me battre froid, mais pour m'entraîner dans un petit restaurant de cuisine du Yunnan.

Finalement, il concède :

- La promesse de Shanghai a paru chez Actes Sud. C'est l'histoire d'un jeune paysan du Shaanxi qui émigre à la ville pour travailler dans le bâtiment. C'est un travailleur-migrant, un Mingong, qui raconte son histoire à la première personne. Dans mes nouvelles, Caprices de Chine, parues à L'Aube, j'imagine des scènes-limites en complet décalage avec la tradition. On paie des strip-teaseuses pour faire revenir de la ville des parents éloignés le jour d'un enterrement au pays. On ouvre des clubs spécialisés où des cobayes se laissent giffler par des femmes d'affaires stressées. La Chine offre un matériau incroyable à partir duquel tout ce qu'on peut imaginer dans le champ de la fiction se vérifiera comme vrai ensuite dans la réalité...

 

Tandis qu'il parle, un autre serveur prend son service. Il est encore tôt et nous sommes les seuls clients. Les trois salles sont remplies de petits guéridons et de fauteuils à larges accoudoirs. Un dédale de plantes en pots et de rayonnages couverts de livres ménage des tas de recoins qui invitent à la lecture ou à la confidence. Aux murs, une série de protographies qui déclinent le noir et le gris, sans grand mérite. Comme chuchotée, un peu de musique, une vague composition New Age.

Il poursuit :

- Je ne lis pas en chinois. Je ne lis que ce qui est traduit en français. En revanche, je lis toute la critique chinoise qui commente la production en chinois.

Il marque une pause et je repense à ce qu'il vient de dire, juste avant. Comme à Berlin, je suis frappé par le nombre d'ouvriers du bâtiment qu'on voit sortir des chantiers et marcher par petits groupes. Il y en a partout, dans tous les quartiers, des files entières. Ce sont des hommes jeunes, qui ont l'air digne, joyeux aussi. A l'heure du déjeuner, il n'est pas rare de les voir manger à même le sol, sur le trottoir, en groupe une fois encore, une gamelle devant eux, accroupis. D'une main à une autre, on voit parfois passer une sorte de boule de pâte blanche, pas cuite, ou une bouteille de bière. Le dimanche n'est pas chômé, les emplois du temps sont flexibles, et les cadences s'enchaînent. Je me demande si j'ai déjà croisé un gars du Shaanxi.

Je lui demande de décrire la scène littéraire :

- Il y a le groupe des talents confirmés. Ils ont quarante ans et plus, l'amorce d'une oeuvre, ils sont traduits à l'étranger mais pas forcément connus en Chine. Certains de leurs romans ont été adaptés au cinéma.

Je voudrais des noms, des titres aussi :

- D'abord, l'avant-garde des années 80. Yan Lianke, l'auteur du recueil de nouvelles Les jours, les mois et les années, une sorte de poète-paysan à la Giono. Su Tong qui a fait le portrait de l'enfant unique dans Le dernier empereur de Chine. Ensuite, les romanciers installés à l'étranger. Ma Jian, qui vit à Londres, dont j'aime surtout le récit de voyage à travers la Chine, Chemins de poussières, qui décrit un pays féroce. Et puis, deux autres, qui sont aux Etats-Unis : Ha Jin, dans Waiting, a fait le récit d'un divorce impossible sous la Révolution culturelle ; et Qiu Xiaolong qui écrit des romans policiers, absolument géniaux.

Une oeuvre sortirait-elle du lot ?

- La poésie de Bei Dao. Sa poésie domine tous les romans. C'est simple, accessible, émouvant. J'ai pleuré en lisant le poème sur la mort de sa petite soeur.

 

Le thé s'éclaircit. Comme le ciel de Beijing, qui depuis quelques jours, a été balayé par le vent, et présente un vague écran de bleu, pouvant laisser croire que la pollution n'existe plus. Finalement, j'ai l'impression que les ouvrages dont parle Stéphane évoquent le parcours qui relie la campagne à la ville, la recherche d'un toît et d'un travail, puis le nécessaire assuré, l'aspiration au bonheur. Sans doute que les ouvriers que j'ai croisés depuis mon arrivée en sont encore à l'une ou l'autre de ces étapes, et que les romanciers dont nous parlons mettent en scène les conséquences de la Révolution culturelle comme celles de l'Ouverture, que leur point de vue soit situé à partir de la Chine ou depuis l'étranger.

Et du côté de la jeune génération, la relève est-elle assurée ?

- Est-ce que un préjugé ? J'ai l'impression que la génération des 25-35 ans n'a encore rien produit de significatif. Leurs romans sont à la fois nombrilistes et commerciaux. Les éditeurs français publient un peu tout et n'importe quoi... L'étiquette Chine fait vendre, alors on achète et on traduit à tour de bras, souvent trop vite. Quel était l'intérêt de traduire Mian Mian ?

- Du tas, je sauverai Wang Shuo, un peu plus âgé, qui écrit sur la Chine des années 90.

A-t-il un livre en chantier ? En fait, il en a deux : un roman d'amour qui se passe en France, et que sa première lectrice n'a pas aimé ; un autre, encore en projet, dont il ne veut pas que je parle, de peur que le sujet lui échappe et soit récupéré. L'histoire est déjà située entre la France et la Chine, et traite des multiples faux-sens que génère la bi-culture.

Je fais remarquer qu'il ne parle pas d'amour dans ses livres. Dans le roman, le jeune Mingong est utilisé par la Shanghaïenne dont il s'est épris ; dans les nouvelles, les amours sont tarifées. Pourquoi ?

- J'écris de la fiction réaliste ou du réalisme fictionnel. Les scènes d'amour c'est pas ma spécialité. Ou alors, une demi-ligne...

L'a-t-il déjà écrite, cette demi-ligne ? S'il l'écrivait, ça donnerait quoi ?

- Il la pénétra et elle se rendormit. Pas très romantique !

 

A la caisse, nous devons 40 Yuens, pour deux thés dans un lieu chic, soit 4€, soit 5% du loyer mensuel dans l'une des cabanes que j'ai longées ce matin, soit 2% du salaire mensuel d'un serveur, dans les quartiers populaires. Ces jeux de conversion disent à la fois l'essentiel et pas grand-chose.

Au moment de se quitter, il m'aide à saisir une autre nuance, au sujet du titre de ce blog :

- Le carré c'est le monde. Et le cercle, le ciel qui surplombe le carré et qui ne bénéficie qu'à la Chine, figurée elle aussi par un cercle à l'intérieur du carré. Tout ce qui est compris à l'extérieur du cercle mais à l'intérieur du carré c'est le territoire des étrangers. Nous venons de là, toi et moi.

Je repars avec lui, assis à l'arrière de son vélo, les pieds posés sur de petites plateformes latérales et amovibles. Sa conduite est souple et silencieuse, le moteur étant électrique. Il se faufile dans les ruelles et parmi la foule, comme on apprend tous à le faire vite.

Je ne sais pas encore ce que je suis venu faire ici. Mais je sais déjà que le feu intérieur, mauvais comme une crampe d'estomac, logé au plexus solaire, comme un point de pleurésie, a disparu. Je ne sens plus le manque, je ne subis plus l'attente, je me retrouve peu à peu moi-même. Beijing me fait du bien, et mes amis m'ont voulu du bien : Sonia qui m'a mis dans l'avion, pour que je rompe avec Paris, et Guillaume, qui m'a dit qu'il m'attendrait en juin à Shanghai.

Où suis-je exactement ? Sous le cercle, dans le cercle, au milieu du carré ? Entre Beijing et New York ? Et au dedans, comme auprès des autres : qu'est-ce que j'éprouve ?

Quitter Paris m'a rendu à moi-même ; je suis de nouveau à la bonne distance.

 

 

Stéphane Fière tient une chronique sur les romanciers chinois à consulter sur : www.radio86.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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