Fabrice Rozié
Consultant auprès de la French American Foundation (New York)
Abonné·e de Mediapart

25 Billets

0 Édition

Billet de blog 19 juin 2009

Au village

Le beau-frère du maire passe nous prendre, Qiong-Er et moi ; Guillaume lui, reste lire sur la terrasse. Le long du sentier, nous croisons plusieurs villageois qui montent récolter à la fraîche les fruits du Yang-Mei (une sorte de baie ronde et rouge, très juteuse). Sans cesser de grimper, nous longeons un damier de cultures en terrasse où alternent arbres à thé et fruitiers.

Fabrice Rozié
Consultant auprès de la French American Foundation (New York)
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le beau-frère du maire passe nous prendre, Qiong-Er et moi ; Guillaume lui, reste lire sur la terrasse. Le long du sentier, nous croisons plusieurs villageois qui montent récolter à la fraîche les fruits du Yang-Mei (une sorte de baie ronde et rouge, très juteuse). Sans cesser de grimper, nous longeons un damier de cultures en terrasse où alternent arbres à thé et fruitiers. Dans le moindre recoin, un fagot de bois sec, un bouquet d'herbes arômatiques, une vasque en terre cuite qui recueille l'eau de pluie. A l'improviste, nous saluons une femme tenant une serpe, un homme transportant une radio allumée, un autre dont le tee-shirt est maculé de rouge (ce qui fait rire la compagnie : l'homme est un goinfre, il a tout mangé !).

Sous un arbre, la soeur du maire et trois jeunes gens : ils récoltent des fruits depuis 10h du matin, il sera bientôt 17h. Chaque arbre produit de 25 à 30 kg de fruits ; la saison dure deux semaines. La femme est juchée sur une échelle que stabilise une corde : elle me tend une baie dans laquelle je mords ; son mari boit une gorgée de thé vert. L'instant d'après, le couple pose devant l'objectif de Qiong-Er, avec des minauderies touchantes.

Au sommet de la colline, le panorama est superbe, où que le regard se porte : là derrière, un temple bouddhiste ; à l'horizon, la crète d'une montagne, qu'une autre plus lointaine domine encore ; en contre-bas, dans la brume - qu'un soleil lourd n'arrive pas à percer -, la rive du lac Dianshan, une tombe bordée d'un pin et d'un cyprès, les toits du village.

Shang Jin compte 1.600 habitants ; la communauté de 12 villages dont il relève, 58.000. Avec deux villages limitrophes, auxquels il est lié administrativement, ils regroupent 1.508 familles et 40 équipes de production (chaque équipe rassemble 100 à 200 ouvriers agricoles).

Hong, le maire de Shang Jin, est né en 1961. C'est l'avant-dernier enfant d'une fratrie de cinq. Ses parents étaient agriculteurs ; ils habitent toujours dans la partie haute du village. A l'occasion des récoltes, toute la famille est réunie : par une porte grand ouverte, j'ai aperçu une vingtaine de visages attablés. Je me suis avancé pour serrer la main de sa mère puis de son père. Plus tard dans l'après-midi, j'ai encore salué le père qui binait dans son potager.

Hong n'est pas grand. Il a un bon visage souriant, les cheveux plantés drus, des mains de travailleur. Il porte une chemise blanche, un pantalon de toile bleu marine.

Nous sommes chez lui, dans la cour de sa maison près du lac, assis à une table ronde en marbre gris. C'est le début de soirée. Min, son épouse, offre à chacun une petite bouteille d'eau minérale. Elle a posé devant elle son téléphone portable qu'agrémente une chaînette de couleur.

Hong a été à l'école au village ; puis au collège et au lycée dans la ville voisine. Ensuite, il a fait l'armée à Qingdao dans la province du Shandong. Il précise :

- Du 7 décembre 1979 au 7 décembre 1984.

Min est de deux ans sa cadette. Enfants, ils ont joué ensemble ; jeunes gens, ils se sont de nouveau fréquentés, leurs familles ayant souhaité les rapprocher. Durant ses années d'armée, Hong et Min se sont beaucoup écrit :

- Les lettres nous ont permis de mieux nous connaître.

A l'époque, la tradition voulait que les filles épousent des garçons du village afin qu'elles puissent s'occuper des parents devenus vieux.

La soeur de Hong se présente : elle vient déposer la dizaine de seaux de Yang Mei que Qiong-Er fera rapporter le soir même en ville, pour en faire cadeau.

Après l'armée, Hong a adhéré au Parti communiste. Son éducation, il la doit à l'école ; mais s'il est devenu meilleur, s'il a fait des progrès, s'il s'est accompli en tant qu'être humain, dans tous les aspects de l'existence, c'est grâce au Parti, explique-t-il. Etre communiste reste à ses yeux un grand honneur. Rares sont ceux qui partagent le même orgueil : le village ne compte que 160 membres. Chacun a été choisi, tous font partie d'une élite, ils sont conscients de l'honneur qui leur a été accordé. Pour devenir communiste, il faut en faire la demande : suivra une première année de probation, puis une seconde de pré-acceptation ; enfin, l'adhésion définitive sera validée ou pas en début de troisième année. Par la suite, le nouveau membre a l'obligation de suivre des cours théoriques et s'acquitte d'un droit d'inscription modeste et facultatif. Dans le village, les hommes sont majoritaires au sein de la cellule, les femmes ne représentant que 20% des inscrits.

A l'époque où elle travaillait à l'usine de traitement des eaux, Min avait souhaité adhérer ; sa candidature pourtant n'avait pas été retenue.elle aussi

Hong a suivi de nombreux séminaires de formation ; il en anime certains aujourd'hui ; il a lu aussi les grands théoriciens marxistes. Un texte l'aurait-il marqué plus que les autres ?

- Non, aucun en particulier.

De retour au village, Hong a été embauché à la mairie, il a été nommé responsable des conflits.

En quoi consistaient ses fonctions ?

- Il fallait gérer les crises : les voisins qui en viennent à se battre, la belle-mère et la bru qui se querellent.

Peu après, il est devenu chef de la production. A ce poste, il a supervisé la construction d'une réserve d'eau pour assurer l'irrigation des cultures sur les coteaux ; il a également fait aménager un lavoir sur la rive du lac.

Une voisine fait irruption et expose d'une voix tremblante le problème qui vient de lui tomber dessus. Je ne sais pas de quoi il retourne.

Hong a été élu maire pour la première fois en 1997. Il n'y a pas de liste ; c'est un scrutin à trois tours : au premier tour, chacun vote pour qui bon lui semble ; au second, on départage les dix premiers ; au troisième, on tranche entre les deux finalistes. Le mandat est de trois ans ; Hong en est à son quatrième ; il se représentera l'année prochaine.

Quels sont les lignes de force de son mandat en cours ?

- Améliorer la qualité et la productivité des cultures. Rehausser le salaire moyen. Optimiser la lutte contre la sécheresse.

A son bilan, il inscrit la refonte du schéma d'irrigation entre les trois villages limitrophes, la rénovation des sentiers communaux, la construction d'une route à double voie, rendue impérative depuis l'explosion du parc automobile privé il y a trois ou quatre ans. (Chaque week-end, le village est désormais paralysé par les embouteillages).

Un ami s'asseoit un moment avec nous : il est curieux de voir l'écrivain français (on m'a vu dans les côteaux un carnet à la main).

Depuis l'enfance, mari et femme ont assisté au passage de la tradition à la modernité : l'eau, le gaz, l'électricité, le tout-à-l'égout, la télévision (le satellite puis le cable), l'assurance maladie, enfin le projet de dispensaire où les médecines chinoise et occidentale seront pratiquées. Ils ont aussi la fierté d'avoir vu reconnaître la qualité des produits locaux : le thé qui se vendait jadis 200 Yuens les 500 gr s'envole aujourd'hui autour de 2000 Yuens...

Le téléphone sonne : c'est leur fille unique qui a 23 ans. Elle a fait des études de pharmacie et exerce maintenant dans une grande ville voisine. Elle ne reviendra pas travailler dans les montagnes. Hong sait bien qu'il faut anticiper le problème de la relève :

"Aujourd'hui, les jeunes partent étudier en ville où ils finissent par s'établir. Il faut donc envisager le remplacement des vieux paysans d'ici 15 à 20 ans. Autrement, il n'y aura plus personne dans les champs... Le gouvernement central et le gouvernement régional s'y emploient."

Sa fille deviendra-t-elle maire après lui ?

- Ce n'est pas une charge dynastique !

Et tout le monde d'éclater de rire.

La journée a été chaude et lourde ; le temps vire à l'orage. Au loin, le tonnerre gronde.

Hong s'anime, les questions de solidarité lui tiennent à coeur. Il se fait l'avocat du Hezuoshen, un système de coopérative permettant la gestion des matières premières entre paysans :

- On continuera de produire le thé et les fruitiers mais de manière plus rationnelle. Les cultures ne seront plus mélangées sur les mêmes parcelles. Ce sera mieux organisé.

Hong aime ce qu'il fait, bien qu'il trouve la charge de travail trop lourde, le stress trop grand, la reconnaissance parfois trop faible :

- Tu dois faire front. Tu fais face. Des plus petites choses aux plus grandes, dans tous les sens, à tout moment. Tu es tout le temps sous pression.

Le village n'a pas terminé sa mue. Hong élabore avec Qiong-Er un projet de maison commune pour les personnes âgées du village ; ils feront appel aux aides publiques et à la philanthropie :

- Tout le monde se soucie des enfants mais plus personne ne pense aux vieux. Si les campagnes se dépeuplent, si les vieux restent seuls au village, qui s'occupera d'eux ?

A Shang Jin, ils sont 200 à avoir franchi le cap des 70 ans :

- L'environnement est sain. On va produire des centenaires !

Plus tard, le long de la route qui nous ramène en ville, des vendeurs de Yang Mei à la sauvette ; les grossistes n'ont pas raflé toute la production.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Redon : un mutilé, les fautes du ministère de l’intérieur et la justice qui enterre
Le 19 juin 2021, en Bretagne, lors d’une opération menée pour interdire une rave party, Alban, 22 ans, a eu la main arrachée par une grenade tirée par les gendarmes. Le 11 mars 2022, le parquet de Rennes a classé sans suite. Pourtant, l’enquête démontre non seulement la disproportion de la force mais les responsabilités de la préfecture et du ministère de l’intérieur. Mediapart a pu consulter des SMS et des appels aux pompiers, accablants, enterrés par le procureur de la République.
par Pascale Pascariello
Journal
La majorité se montre embarrassée
Après les révélations de Mediapart concernant le ministre Damien Abad, visé par deux accusations de viol qui ont fait l’objet d’un signalement à LREM le 16 mai, la majorité présidentielle peine à justifier sa nomination au gouvernement malgré cette alerte. La première ministre a assuré qu’elle n’était « pas au courant ».
par Marine Turchi
Journal
La haute-commissaire de l’ONU pour les droits humains en Chine pour une visite à hauts risques
Michelle Bachelet entame lundi 23 mai une mission officielle de six jours en Chine. Elle se rendra au Xinjiang, où Pékin est accusé de mener une politique de répression impitoyable envers les populations musulmanes. Les organisations de défense des droits humains s’inquiètent d’un déplacement trop encadré et de l’éventuelle instrumentalisation. 
par François Bougon
Journal — Europe
À Kharkiv, des habitants se sont réfugiés dans le métro et vivent sous terre
Dans le métro ou sous les bombardements, depuis trois mois, la deuxième ville d’Ukraine vit au rythme de la guerre et pense déjà à la reconstruction.
par Clara Marchaud

La sélection du Club

Billet de blog
La condition raciale made in USA
William Edward Burghardt Du Bois, alias WEB Du Bois, demeure soixante ans après sa mort l’une des figures afro-américaines majeures du combat pour l’émancipation. Magali Bessone et Matthieu Renault nous le font mieux connaître avec leur livre « WEB du Bois. Double conscience et condition raciale » aux Editions Amsterdam.
par Christophe PATILLON
Billet de blog
L'extrême droite déchaînée contre Pap Ndiaye
Le violence des propos Pap Ndiaye, homme noir, annonce une campagne de criminalisation dangereuse, alors que les groupes et militants armés d'extrême droite multiplient les menaces et les crimes.
par albert herszkowicz
Billet de blog
Attaques racistes : l'impossible défense de Pap Ndiaye
L'extrême droite et la droite extrême ont eu le réflexe pavlovien attendu après la nomination de M. Pap Ndiaye au gouvernement. La réponse de la Première ministre est loin d'être satisfaisante. Voici pourquoi.
par Jean-Claude Bourdin
Billet de blog
Racisme systémique
Parler de « racisme systémique » c’est reconnaître que le racisme n’est pas uniquement le fait d’actes individuels, pris isolément. Non seulement le racisme n’est pas un fait exceptionnel mais quotidien, ordinaire : systématique, donc. Une définition proposée par Nadia Yala Kisukidi.
par Abécédaire des savoirs critiques