Si les races n’existent pas il faut les inventer.

Les races n’existent pas ! Au nom de ce gimmick présenté comme le point final de toute discussion, un catéchisme subtil vient perturber notre compréhension du mot « race », un catéchisme culpabilisant pour celles et ceux qui habitent ce corps racialement déterminé lesquels sont sommés de ne pas « se sentir différents » . Et si cette indifférence ne cachait qu'une forme nouvelle de soumission ?

Colorblindness

L’ étrange cécité républicaine , appelée colorbindness par les anglo saxons, est ardemment défendue à droite comme à gauche  par tous les partisans du mythe universaliste, lequel  a fait son temps, de plus en plus de personnes en conviennent.  En effet, depuis le XIXe siècle la république se confond naturellement avec le corps de ces Gaulois aperçus dans les livres d’Histoire, des Celtes blonds et roux à la peau blanche. Il faut prendre très au sérieux le « nos ancêtres les Gaulois » présenté aujourd’hui comme une métaphore par certains apologues de l’assimilation, comme Eric Zemmour.  Au fond ils savent que notre moule culturel a fonctionné à plein rendement avec des Blancs de tous types, Belges, Polonais, Italiens, Juifs, Espagnols, Portugais, mais  qu’il a buté sur les corps noirs et arabes.  La situation des Noirs ultra -marins et particulièrement celle des Noirs antillais, Français depuis quatre siècles qui souffrent jusqu’à aujourd’hui de la plupart des maux qui accablent tous les afro-descendants, est un exemple de l’hypocrisie raciale de l’assimilation.  Racisme, discrimination à l’emploi, au logement, contrôles au faciès et xénophobie sont les réalités à la fois évidentes et imprononçables d’un système autobloquant qui se nourrit de ses propres contradictions.   

Colombey les deux mosquées

Au XIXe siècle, l’assimilation a été réalisée dans un contexte d’immigration principalement européenne pour assimiler des corps blancs, ou plutôt sans que la question du corps n’ait été pensée sauf à se préserver d’un envahissement venu des colonies en inventant le statut d’« indigène ».  Cet impensé, tacitement reconduit jusqu’à la Ve république est assez bien résumé par la phrase attribuée au Général sur «  Colombey les deux Mosquées »[1]. D’après Alain Peyrefitte, la citation complète parle du « corps français » incapable « d’absorber 10 millions de musulmans »  futurs citoyens d’une Algérie restée française en cas de défaite de l’indépendance lors du  référendum de 1962. Le principe d’assimilation s’est brisé sur des communautés apparemment inassimilables parce que trop éloignées de leur modèle tricolore.

 L’universalisme est donc soumis à des tensions raciales inconnue de nos aïeux. La nouveauté est que les jeunes générations, blancs et minorités visibles confondus sont de plus en plus réticents à communier via la doxha officielle republicaine . Plusieurs raisons à cela. Il faut une certaine dose de mauvaise foi pour ne pas admettre que les trois phénomènes conjugués de la traite négrière, de l’expansion coloniale, et de la migration de masse de travailleurs africains à partir des années 60,  changent une donne de départ où l’universalité rimait avec la fusion des corps aristocrates et roturiers. L’installation massive de populations afro-descendantes dans des bidonvilles, puis des banlieues ghettoïsées conçues en dehors de toute espérance assimilationniste clôt le temps de la république universelle et change l’idée que les Français se font d’eux-mêmes.  Ce n’est ni le chômage de masse, ni l’inflation à trois chiffres qui provoque ce phénomène mais le geste tout simple et naturel qui consiste à se regarder dans la glace ou à regarder ses enfants.

Nés à l’époque  du contrôle d’identité , de la guerre à la drogue et de la France multiraciale, la France des moins de 40 ans a pu constater de visu que les contrôles policiers, les entretiens d’embauche ou les entrées en boite de nuit ne se déroulent pas dans les mêmes conditions que l’on soit blanc, noir, brun ou sépia. Pire pour les Blancs les plus identitaires, le traitement de faveur qui leur est réservé est revendiqué  au nom du  «  on est chez nous » , le gimmick popularisé par le Rassemblement national.   C’est ce changement de régime générationnel que les républicains «old school »  de droite comme de gauche,  ne comprennent pas.

 Les statistiques ethniques sont racistes

Abou Bakari  à Courbevoie (92), Balé Traoré à Paris (18e), Samir Abbache à Mulhouse (68) Zied et Bouna  habitantsà Clichy-sous-Bois (93), Fethi Traoré dans le 94. Komotine à Montfermeil ( 93), Albertine Sow à Paris(75), Taoufik El-Amri à Nantes (44), Jonathan à Montpellier (34), Raouf et Tina 15 et 17 ans à Saint-Fons, (69). Louis Mendy à Toulon (83), Lamine Dieng à Paris (75), Nelson à Marseille (06),  Elmi Mohammed à Lyon(69) en juin 2007, Ait Brahim Moulay Mohamed 27 ans à  Bordeaux (33), Joseph Randolph à Paris (75),  Larami et Mushin dans le Val d’Oise (95)[1].  Toutes ces personnes ont été tués par la Police ou sont morts en tentant d’échapper à la police. Ecrire cela, c’est raciste ! Dire  « un jeune  noir est mort en garde à vue » est raciste,  il faudrait dire «  un homme âgé de 24 ans est mort dans le nord du Val d’Oise [2]». Ecrire : Adama Traoré , Théo, Abou Bakari Balé Traoré,  Samir Abbache, Joseph Randolph, Zined et Buna  ont tous été tués ou grièvement blessés par des policiers Blancs lors d’une fuite ou d’une rebellion,  est une manière  raciste de faire le récit des évènements. Est-il aussi raciste d‘écrire : ces femmes, ces hommes, ces enfants noirs et arabes sont morts ou ont été blessés  parce qu’ils sont noirs et arabes et s’ils avaient  été « blancs », un critère prétendument non scientifique, ils auraient échappés à la mort[3]. Cette invisibilité des corps noirs ou arabes crève littéralement l’écran à chaque nouveau faits divers abondamment commenté sous l’angle de la race mais sans jamais prononcer le mot. C’est la France, dans toute sa splendeur, réussir à ne rien dire tout en le disant sans le dire explicitement de manière à ce que personne ne soit dupe. 

Dans un paysage médiatique paradoxal la France de souche donne la main aux  afro-descendants pour traquer l’information  « raciale » et lutter contre la novlangue qui fait disparaitre le corps des non-blancs.  Derrière le silence officiel, les classes sociales défavorisées, celles qui n’ont que leur peau et leur os, se demandent combien y a-t-il de Noirs et d’Arabes en prison ? Y-a-t-il plus de Noirs que d’Arabes dans les forces de police et pourquoi? Et dans l’armée ? Combien y –t-il de mariages mixtes et quel critères objectifs peut-on attribué à la dénomination de couple mixte ?  Combien de Français noirs ou arabes naissent-ils dans une famille mono parentale ?  Combien sont promus à Polytechnique  chaque année? Combien sont abandonnés à la naissance ? Quel pourcentage de réussite au bac ?  Quel est le chiffre de la violence sexuelle  et/ou conjugale dans les familles noires et arabes comparé à celui des familles blanches, à niveau social équivalent ? Combien de féminicides ? Combien vivent du  RSA ?  Sauf à être tout à fait certain, que le racisme, n’a absolument aucune influence sur ces chiffres, à être absolument sûrs que la couleur de la peau et plus généralement les caractéristiques physiques  qui sous-tendent les catégories raciales n’ont aucune influence sur le parcours social et psychique des individus, la formation de l’égo, ou tout simplement la construction de ce que n’importe quel psychologue débutant désigne  sous le terme d’identité,  sauf à être sûr de cela, seuls ceux qui n’ont pas à souffrir du système peuvent tranquillement continuer à répondre  que ces questions n’ont aucune pertinence car  « les- races -humaines- n’-existent -pas -c’-est- prouvé -scientifiquement ».  Ils vont  continuer  quelques temps à nier  les évidences , à casser le thermomètre, à proscrire le terme de race  parce qu'ils savent que le négationisme racial ne sert qu'à prolonger la domination des Blancs.  Si les races n’existent pas il faut  d’urgence inventer quelque chose  qui puisse les remplacer.   

 

Fabrice OLIVET,  militant associatif, gestionnaire du site  Guerre à la drogue  Guerre raciale gdgr.fr

 

[1] « Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne…. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante? » Alain Peyrefitte, C’était Degaulle, Paris, 1994, tome 2.

[2] L’Express du à propos de la mort d’Adama Traoré

[3] Fabien Jobard et René Lévy (CNRS)  étude sur contrôles de police au faciès sur 5 sites à Paris ( Châtelet et Gare du Nord),étude  financée par Open Society Institute. Résultats :Noirs sont contrôlés 11,5 fois plus que les Blancs, Les Arabes 7 fois plus

 

 

 

 

 

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