La théorie de l’escalade islamique, un continuum vers la guerre civile.

Existe-t-il un continuum de pensée entre le fidèle musulman et les fous de Dieu ? Quand on évoque la responsabilité de l’Islam dans la décapitation de Samuel Paty, continuum est le mot qui fâche, Or c’est précisément ce continuum qui doit nous engager à mettre fin aux imprécations qui ciblent la communauté musulmane sous peine de pulvériser ce qui relie entre eux les citoyens français.

Les mots sont des oiseaux charognards qui viennent se poser sur nos débats, ils se délectent de ces querelles identitaires qui secouent régulièrement la France.  « Padamalgame », « remigration », « ensauvagement », « grand remplacement » « islamo gauchiste ». Plus la rancœur monte, plus nos frustrations ont besoin de nouveaux signaux qui tournoient pour indiquer que là tout près, une carcasse se décompose. Les mots tuent nous dit-on. Les mots de Rokhaya Diallo auraient armé les tueurs de Charlie Hebdo . Le plus étrange étant que cette criminalisation de la parole prétend sauver la liberté d’expression.  L’affaire de la décapitation de Samuel Paty est bien une histoire de fous et pas seulement de fous de Dieu.

  

            "Continuum"

Continuum, c’est le dernier né de la liste, il est encore discret mais on peut lui prédire un bel avenir. Continuum donc entre la communauté musulmane et Abdoullah Anzoroff, né à Moscou, jeune Tchétchène de 20 ans qui a décapité Samuel Paty, professeur d’histoire géographie de 47 ans, coupable à ses yeux d’avoir montré en classe les caricatures de Mahomet, caricatures déjà invoquées  par les tueurs de la rédaction de Charlie Hebdo en 2015.  Il y aurait continuum de la pensée entre les  musulmans(nes) pieux et le couteau sanglant de Conflans Saint Honorine … A écouter les invités de Pascal Praud – dont l’émission quotidienne sur Cnews gagne à être mieux connue - c’est à ce continuum de la pensée qu’il faut s’attaquer. Le but : rompre avec les lamentations hypocrites ou sincères qui ne servent à rien puisque ces attentats se répètent à l’envie en France depuis la tuerie perpétrée par Mohamed Merah (2012) si ce n’est les attentats imputables à Khaleb Kelkal (1995), soit depuis un quart de siècle.  Mais abandonner les faux -semblants, rompre avec l’hypocrisie  qu’est que cela signifie  vraiment  ?  

 

             Le problème c’est l’Islam.

 La thèse est simple : il faut dire haut et fort que nous les Français avons un problème à régler avec l’Islam.  Dire qu’il existe d’autres religions en France et qu’aucune ne génère,  même parmi ses pratiquants les plus exaltés, une telle floraison de couteaux, de hachoirs ou de balles. CQFD, le problème c’est l’Islam. C’est un moment Alfred Jarry.  Ceux qui hier s’étranglaient de colère d’être qualifiés d’islamophobes, nous expliquent qu'aujourd'hui l'islamophobie va sauver  la République. Le continuum c’est aussi cela. C’est une valorisation de l’islamophobie que d’aucuns espèrent irréversible. Une logique qui repose entièrement sur le fameux continuum. Si la rédaction de Charlie Hebdo a été décimée c'est, via la complicité active des  islamo- gauchistes,  à cause d'une  connivence coupable  entre les tueurs et une (grande) partie de la communauté musulmane. L’Islam conduirait imperceptiblement à la barbarie sanglante, comme les drogues douces finissent par pousser à la consommation de crack.  Il n’y a pas de drogues douces disent-ils, tous les fanatiques ont commencé par l’Islam doux, tous les tueurs ont commencé par être des musulmans, c’est la théorie de l’escalade version halal.

 

            La théorie de l’escalade version halal. 

Comme pour les drogues, cette théorie part de postulats viciés, sinon toxiques. La théorie de l’escalade est absurde- tous les scientifiques nous le disent-  car rejeter les fumeurs de cannabis et les héroïnomanes dans un même groupe de criminels est aussi stupide que de penser que tout bon musulman aura nécessairement envie un jour de couper des têtes. Et pourtant oui, bien sûr, le continuum existe bel et bien. Il existe un chemin sinueux qui va du croyant sincère qui va prier à la mosquée jusqu’au fanatique violent.  Ce continuum à un nom, il s’appelle communauté le vocable mal-aimé  de notre lexique  républicain.  Oui entre les habitants des quartiers dits « populaires », il existe un continuum de liens, sociaux, culturels, affectifs, parfois familiaux, qui les relient à ceux d’entre eux qui commettent ces attentats. C’est cela une communauté, des gens qui sont liés entre eux par une communauté d’intérêts, et donc qui s’influencent mutuellement. C’est bien parce que nous avons en France la plus importante communauté de musulmans d’Europe occidentale que nous représentons une cible. Or depuis le drame de Conflans Saint Honorine cette communauté a eu tout loisir d’entendre chacun s’exprimer  sur ce qu’elle est supposée penser. Plutôt que de parler  à leur place, et de les sommer de condamner une décapitation au couteau,  commençons par les reconnaitre pour ce qu’ils sont, une communauté, devenue premier objectif des terroristes en Europe.

 

            Choisir entre l’école et la décapitation. 

Le continuum, la théorie de l’escalade, c’est également le logiciel du terrorisme et cela depuis l’invention du genre.  Il en est des islamistes armés comme des anarchistes russes au XIXe siècle, des terroristes de l’Irgoun, des combattants du FLN : l’attentat aveugle a comme but non pas de terroriser l’opinion, mais de faire basculer le pouvoir dans une psychose de guerre. Quand on met une bombe dans un bar, un marché, ou une école, c’est parce que la faiblesse des moyens militaires empêche justement de livrer une vraie guerre. C’est le BA BA de l’action terroriste.  Il est plus qu’affligeant de constater que ce piège commence à fonctionner quand on entend le Ministre de l’Intérieur stigmatiser les produits halal. Obliger le fort à faire usage de sa force de manière excessive, afin qu’il commette à son tour des injustices, qu’il englobe dans sa vindicte une partie des indécis,  de ceux qui ne savent pas, qui sont entre deux, qui condamnent mais pas vraiment, ceux que l’État soupçonnent de sympathie envers les terroristes. Ce sont les habitants du continuum. Les terroristes les ciblent aussi car ils savent qu’ils n’approuvent pas complètement la violence. Pour faire bouger les lignes, il faut que ces indécis se sentent agressés en tant que communauté, et les sommer d’avoir à choisir leur camp.   Les sommer d'avoir à choisir entre l’école et la décapitation est déjà  une manière de faire comprendre à cette population qu'elle ne fait plus vraiment  partie du corps social. Or le continuum communautaire est notre seule chance de voir un jour ces attentats être dénoncés et surtout empêchés par ceux qui précisément  sont susceptibles de les commettre un jour.  Plutôt que de sommer les musulmans de déclarer leur amour de la république, commençons par les écouter débattre d’un problème qui les concerne au premier chef. N’en déplaise à nos boute feux républicains il n’est pas raisonnable de sommer une partie de nos concitoyens de condamner publiquement la décapitation d’un professeur. Pas raisonnable et au minimum insultant. Or chaque jour qui passe voit son lot de déclarations suspicieuses ou haineuses à l’égard de l’Islam.

 

           Vers la guerre civile 

Un continuum existe entre la communauté musulmane et les personnes qui choisissent la voie du terrorisme. Ce lien est même probablement plus extensif car il balaye toutes les personnes qui se sentent rejetées pour mille et une raisons et qui ne voient dans l’Islam qu’une religion de réprouvés, de perdants du système qui relèvent la tête. Dans de nombreux cerveaux, l’Islam joue le rôle de contre société qu’a pu jouer le parti communiste si longtemps  au sein de la classe ouvrière. Mais attention à ne pas mettre en compétition ce lien avec celui qui est censé lier les Français entre eux.  Il n’y a pas d’antinomie entre cette communauté de personnes et la république sauf pour ceux qui pensent depuis longtemps que cette antinomie serait culturelle, religieuse, voire raciale. C’est un agenda connu, venu de l’extrême droite, c’est celui de la guerre des civilisations et du grand remplacement. Demander à nos concitoyens musulmans de choisir entre la dénonciation de leur foi, y compris dans ses manifestations rigoristes, et la légalité républicaine, revient à tendre la main aux terroristes qui leur tiennent le même discours. La différence et elle est de taille, c’est que l’État est censé être garant de la paix civile et les terroristes les fourriers de la guerre civile.  Demander aujourd’hui à nos compatriotes musulmans de cesser de dialoguer avec ceux d’entre eux qui sont tentés par les armes revient à les placer dès maintenant dans une situation de guerre. C'est la fin du continuum, et c’est la guerre civile.

 

 

 

 

 

 

 

 

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