Ecologie ou égalité sociale

Essayons de réfléchir sur notre mode de vie, sur ce qui a été rendu indispensable ou futile, sur les bienfaits de la modernité.

Un point de vue intéressant quand on regarde le mouvement des gilets jaunes, c'est la confrontation de la démarche écologique et de l'égalité sociale. Le mouvement a été qualifié de pro-voiture, et les manifestants d'individus pollueurs qui n'ont que faire des enjeux écologiques. Je pense que c'est une erreur d'interprétation, qui est possible si l'on oublie de considérer l’existence et le sens même du mode de vie industriel. Le principe même de l'industrie est de rendre un objet de luxe populaire. En industrialisant sa fabrication, on réduit son coût, et un produit artisanal très coûteux réservé à une élite devient un produit de consommation courante accessible au plus grand nombre.

On peut donner l'exemple de la nourriture: aujourd'hui on peut trouver du saumon fumé ou même du caviar en grande surface, produit qui était avant réservé aux classes supérieures. On peux appliquer cette règle à la viande en générale qui, si l'on remonte plus loin dans l'histoire fut aussi l'apanage des individus les plus fortunés, puis dans une époque plus contemporaine un symbole de réussite. Au fur et à mesure que l'élevage animal s'est industrialisé, donnant accès aux produits carnés aux couches sociales les plus populaires, manger un gigot ou un rôti le weekend en famille ne fût plus seulement le signe d'appartenance à une classe aisée mais un acte rituel assez banal dans la culture moderne.

C'est le cas de l'automobile aussi. En 1950, seule une minorité des ménages est équipée d'une voiture. Aujourd'hui la grande majorité le sont. L'automobile était un bien de luxe au début du vingtième siècle. Ford est l'exemple même du procédé de fabrication à la chaîne. C'est bien l'émergence des constructeurs et de la mondialisation durant le vingtième siècle qui a permis la popularisation de l'automobile jusqu'à aujourd'hui. Le procédé qui a conduit en un siècle l'automobile à passer d'un statut de produit expérimental, artisanal, réservé à des initiés; à un produit manufacturé, normalisé, distribué et vendu en réseaux dans le monde entier; c'est l'industrie.

Aujourd'hui on (l'état, la communauté scientifique mais aussi citoyens) découvre que le procédé industriel pollue, qu'il génère une consommation d'énergie incomparable avec celle générée par les foyers d'habitation individuels, une consommation de ressources naturelles inquiétante, dont on sait maintenant depuis quelques décennies qu'elles sont limitées; et une pollution liée au transports puisque la production de masse est maintenant associée à la mondialisation et que l'on peut produire dans un pays en développement et vendre dans un pays développé, ce qui est même sans doute devenu un principe récurrent. 

Maintenant, alors que la pollution industrielle a atteint un tel niveau en deux siècles qu'elle modifie le climat de façon globale et augmente la température de l'air et de l'eau sur toute la surface du globe, on en vient à remettre en question notre mode de vie et à chercher des solutions. Il n'est donc pas étonnant que cette remise en question se cristallise autour de la voiture, symbole du fordisme, de la fabrication automatisée et de la distribution à grande échelle, sous la forme d'un mouvement social. La taxation s'applique au carburant mais elle pourrait aussi bien s'appliquer à la fabrication du véhicule, on pourrait taxer l'acier, les polymères de synthèse, le caoutchouc et faire grimper, à raison, le coût de fabrication d'une auto, afin de tendre vers un coût réel pour la planète. C'est ce qui est en train de se passer avec le carburant. Si en 1950 seule une partie privilégiée des citoyens pouvait posséder une voiture dans le réservoir duquel verser de l'essence, l'industrie en a fait plus tard un bien de première nécessité, en tout cas pour une grande partie de la population. C'est l’accessibilité à l'automobile qui a créé la situation suivante: je suis un jeune actif qui cherche un appartement près de mon travail (dans ou près d'une grande ville), je compare les prix et je me rend compte que je préfère habiter un appartement plus grand mais à 20 km de mon travail, plutôt qu'un studio. Le prix abordable du transport en voiture me permet de m'y retrouver financièrement. Ce calcul, on l'a tous fait et il est valable pour une famille ou même pour un ménage aisé, seule varie la distance en fonction de la densité de la ville: ville plus dense, loyers plus chers, distance plus grande. Qui aurait pu penser il y a cent ans que ce calcul serait concevable et même viable pour beaucoup de gens aujourd'hui; et qu'il serait rentable d'habiter dans une petite ville d'un département et de travailler dans le chef lieux d'un autre?

Cette situation a été permise par le mode de vie industriel. Remettant cause ce mode de vie, redonnant aux biens industrialisés leur vrai coût, on fait de l'automobile à nouveau un produit de luxe. On est en train de dire aux gens que la voiture individuelle est un mode de transport trop polluant et trop cher pour être utilisé avec autant d'intensité. 

Que ce phénomène ne touche pas les populations les plus aisées qui, même si elles roulent beaucoup, peuvent se permettre de payer leur essence plus chère au nom de l'écologie n'est pas si étonnant. Que ce phénomène ne touche pas les populations urbaines qui travaillent sur place et utilisent les transports en commun n'est pas très étonnant non plus. Qu'il touche la part de la population active la plus rurale et pauvre, ceux qui ont, dans la longue cinétique de l'industrialisation, eu accès les derniers à une automobile confortable et fiable, et qui sont ceux qui, les premiers, en seront privés dès qu'elle redeviendra un luxe sous l'effet nécessaire d'une politique de plus en plus écologiste.

Le mouvement des gilets jaunes est sans doute un point de pivot. L'emballement de l'industrialisation nous a donné accès à un niveau de confort dont nous ne voyions aucune contrepartie tant que la pollution ne venait pas noircir directement nos poumons et faire échouer les poissons morts à nos pieds. A présent nous la voyons comme un compromis, un équilibre fragile entre les bienfaits de la mondialisation et ses conséquences écologiques tragiques. Ce mouvement social peut être vu comme un symptôme, celui de l'inversement de la courbe de l'industrialisation. Le moment précis où le coût écologique est plus grand que la rentabilité industrielle. On ne peut plus proposer un bien au plus grand nombre si on doit lui faire payer le vrai coût pour la planète. 

S'il est facile d'imaginer ce retour en arrière technologique, assimilé à de la décroissance, il est plus difficile à imaginer en terme social. Comment revenir en arrière maintenant, et annoncer que le vrai prix d'un litre de gasoil ne permet plus de travailler à cinquante kilomètre de chez sois, que le vrai prix du kérosène ne permet plus à une famille moyenne de partir en vacances aux Canaries, que le vrai prix du saumon fumé ne permet plus d'en manger dans un sandwich ? Comment justifier cela alors que certains continueront d'en profiter ?

Automobile de course de 1900 © Factory Automobile de course de 1900 © Factory

Une automobile de course des années 1900. Il est frappant de voir à quel point la technologie a peu évolué en 120 ans: on peut voir le moteur à explosion avec ses cylindres, sa chemise ou circule le liquide de refroidissement jusqu'au radiateur, les soupapes, la lubrification, les quatre roues avec leur suspension, etc... Certes le poids a évolué, le rendement du moteur aussi, la vitesse et le confort certainement. Mais on ne peut pas dire qu'il y a eu révolution technologique entre cette voiture et une Clio. La vrai révolution, elle a été dans la diminution des coûts de construction et la fabrication à la chaîne, le jour où n'importe qui a pu s'équiper, n'importe où sur la planète.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.